Retour vers le passé
de François Pissavy



Petit point sur la carte, perdu au fond d’une vallée. Une route tourmentée, se coulant le long d’un torrent impétueux, conduisait à Mauziers, traversant des gorges étroites emplies de l’écho de ces flots tumultueux. Au pied de ces hautes murailles de calcaire gris, veiné de blanc, dans l’ombre, la route virevoltait, s’élevant parfois avec rudesse, disparaissant dans un tunnel, empruntant une galerie et grimpant encore, accrochée à la falaise. Puis dans la lumière retrouvée, elle débouchait dans une vallée allant s’élargissant, sous le regard placide de pics pointant insolemment vers les cieux leurs cimes enneigées. Sur l’adret, des herbages venant de ces hauteurs s’étalaient paresseusement. De la route, remontant l’ubac, une forêt de conifères aux teintes ombreuses. Le torrent apaisé, large ruban gris, dessinait de longues courbes et sur ses rives de petits arbustes frémissaient dans un vent léger. Ici une touche de violet, des casques de Jupiter, là sur le bord d’un chemin, les grappes de petites fleurs jaunes et velues des gants-de-sorcière.

Soudain au détour d’un virage : Mauziers. Ses maisons aux tuiles brunes groupées autour de son clocher de calcaire blanc. Ce soir-là, au mois d’août, lorsque les rayons du soleil couchant remontèrent la vallée, le coq doré, perché tout en haut, étincela de mille feux. À l’entrée du village, un rond-point fleuri écartait de son centre le trafic routier remontant vers l’Italie. À quelques pas de là, la rue principale, transformée en voie piétonne, bordée de façades pastel, allant de l’ocre vers le rose en passant par le bleu. C’est là que Jacques Vernove la trentaine, blond, cheveux bouclés, yeux bleus, vivant seul, avait choisi de passer ses vacances.

L’été, des étals débordant de victuailles attiraient le touriste. Il s’arrêtait. On le faisait goûter. Ici le pain du terroir, là le saucisson de pays, plus loin le fromage de brebis, le miel des Alpes. On sentait, on humait, on mâchait, on donnait son avis, on sortait son porte-monnaie et l’on repartait satisfait de son achat, content d’avoir dans les mains de quoi répondre aux prochaines sollicitations. « Voyez ! j’ai ce qu’il me faut ». Au bout de la rue, la place de l’église dallée de gris, toute pimpante autour de sa fontaine à soucoupes débordantes. À droite l’église Saint Paul fraîchement restaurée, de style baroque avec un impressionnant portail du XVIIe. En face la mairie, la poste et à côté le « Café de la Place » avec son auvent de toile vert et jaune. C’est là qu’en fin d’après-midi randonneurs et cyclistes venaient reprendre des forces. Dépassant la place d’une centaine de mètres, une grosse bâtisse carrée au milieu d’un jardin entouré de grilles. La maison de Jacques, ce « Parisien » comme on l’appelait ici, griffonnant à tout va, où qu'il soit, un vieux calepin beige. À Mauziers, cela en avait étonné plus d’un. Mais très affable, il avait surmonté ce petit handicap, participant aux festivités municipales, et vite il fut mis au courant de ces petites histoires qui font la vie d’un village. À l’épicerie, lieu incontournable, il devint rapidement le confident de la patronne, Juliette, une femme de son âge, mère d’une fillette de cinq ans délaissée par son homme. Plusieurs fois des curieux lui avait demandé « ce qu’il faisait dans la vie » Jamais ils ne surent qu’ils avaient en face d’eux un professeur de lettres modernes, écrivain, auteur d’une pièce de théâtre et de deux romans dont le dernier venait d’obtenir un prix. Il était persuadé que ses relations avec les villageois auraient perdu de leur authenticité. Et c’était précisément cette authenticité qu’il recherchait. Il se définissait comme un collectionneur d’impressions. Qu’il soit dans la rue, sur un sentier, dans une église, il ressentait cette nécessité d’observer, de se laisser pénétrer par l’atmosphère d’une rencontre, la beauté d’un paysage ou d’un tableau. Dès que les mots lui venaient à l’esprit, il les consignait sur son carnet. Le soir, assis devant son ordinateur, il modelait ses phrases, les polissait avec douceur, les lisait à haute voix, les relisait, les modifiait encore, à la recherche d’une harmonie délicate. Les mots reflétaient la vibration de son âme. Il vivait des moments si intenses que parfois une larme roulait sur sa joue. Avec les mots, il avait progressivement conquis son indépendance. Finie la tutelle bienveillante des grands auteurs qu’il enseignait à ses élèves. Il existait par lui-même. Mauziers était son havre de paix, une source d’inspiration. Son nouveau roman avançait à grands pas.

Un jour, Juliette, lui annonça l’arrivée d’un nouvel instituteur, un certain Potier « un vieux, pas loin de la soixantaine ». Il ne se sentit pas vraiment concerné par cette nouvelle… Et pourtant ce nom accolé à cette fonction ! Non, cela ne pouvait être qu’une coïncidence. Potier est un nom courant. Ce n’était sûrement pas le Potier instituteur qu’il avait eu à Bourges, lorsqu’il fréquentait le petit lycée. Ce Potier, que les élèves avait surnommé compotier, évidemment. Il y avait de cela une bonne quinzaine d’années. Il était en CE 2. À la fin de chaque trimestre, il y avait des compositions. Un devoir sur table, sous l’œil du maître. Chaque matière était concernée. Un cahier particulier, appelé « cahier de compositions », avec une couverture bleu foncé, le nom de l’élève inscrit en haut à droite sur une étiquette blanche, était distribué à chacun. Au bout d’une heure, devoirs finis, ils étaient ramassés, placés dans une armoire fermant à clef, attendant d’être emportés par le maître. Une semaine après, corrigé, annoté, noté, le devoir était rendu aux intéressés pour être visé par les parents et rapporté au plus tard le surlendemain. Telle était la règle et malheur à celui qui y dérogeait. Jacques accumulait les mauvaises notes. Sa mère, désespérée, ne sachant que faire, le sanctionnait durement. À la maison, gifles et coups de cuiller en bois sur les cuisses pleuvaient. Cette semaine-là, composition de français. Un texte à rédiger à partir d’un sujet inscrit au tableau et là, Jacques avait battu les records pourtant élevés en la matière. Soixante-douze fautes ! Étalées sur les trois pages du cahier. Soixante-douze fautes que Potier avait pris soin de souligner, de corriger, de comptabiliser au bas de chaque page avant d’en faire le total à la dernière. Le cahier circula de table en table. Rires des uns, exclamations des autres. Jacques fut invité à le récupérer puis à monter avec sur l’estrade. Potier s’en empara, l’accrocha dans son dos ouvert à la page de ses méfaits. Il invita les élèves à rester silencieux pendant que lui et Jaques allaient faire le tour des autres classes. Jacques s’y refusa. Son plus jeune frère en CP dans la même école aurait à subir les moqueries de ses camarades. Hors de question ! Il s’échappa de cette poigne qui le tenait par la blouse à la hauteur de l’épaule, dévala les escaliers en colimaçon aussi vite qu’il put, traversa la cour à toute allure, se précipita dans le bureau du directeur essoufflé. Au gros bonhomme assis dans son fauteuil, surpris de voir un gamin débouler dans cet état, Jacques avec ses mots d’alors expliqua la situation. Pas sûr qu’il comprit grand chose. Sur ces entrefaites Potier arriva avec sa version des faits. Cela valut à Jacques de la part du directeur une gifle si forte qu’il en perdit l’équilibre. On lui ordonna d’attendre dans le couloir. L’oreille vissée contre la lourde porte capitonnée, il crut entendre des éclats de voix. Potier devait se faire engueuler, d’ailleurs quelques instants plus tard, il sortit du bureau furieux et invita son élève à le suivre d’un claquement de doigts. Ils remontèrent l’escalier sans échanger un mot. Finie la tournée de l’école.

Et voilà que cet homme pourrait de nouveau se trouver devant lui ! Ici à Mauziers ! Dans son refuge. Allons du sérieux, il n’y avait qu’une chance sur un million. Une semaine passa sans que quiconque ne lui reparlât de ce nouvel instituteur. Il l’aurait complètement oublié s’il n’avait aperçu en rentrant chez lui une Fiat bleue immatriculée dix-huit. Sur la vitre arrière un petit écusson, au chef fleurdelisé, portant trois moutons en son flanc. Dessous, en lettres gothiques un nom : Bourges. Lui ? Et s’il le rencontrait ? Il faudrait d’abord qu’ils se reconnaissent. Jacques en était bien incapable. Il avait bien une photo de classe de cette année-là, mais à Paris, rangée quelque part. Et puis, aucune importance. Dans deux semaines, il serait parti.
Pourtant son travail d’écriture en pâtissait. Envolée cette sérénité qu’il était venu chercher à Mauziers. Devant son ordinateur, le soir, les mots se rebellaient, se querellaient. Les phrases ne chantaient plus comme avant. Comble, il avait, un jour, oublié son calepin ! Perturbé, oui. Mais il n’osait pas se l’avouer.
Un après-midi, il prenait le soleil sur la terrasse du « café de la place », un livre sur les genoux son calepin sur la table. Quelques personnes étaient attablées, la plupart d’un certain âge. À côté de lui un couple. Lui grisonnant, cheveux coiffés en arrière, nez aquilin, vêtu d’une chemise bleue, d’un pantalon gris et de chaussures de ville beiges, lisait le Monde. Elle, la cinquantaine, encore blonde, se dorait au soleil les yeux mi-clos. « Alors Monsieur Vernove, lança le barman, qu’est-ce qu’on vous sert aujourd’hui, une seize soixante-quatre comme d’habitude ? » Jacques acquiesça de la tête. Il allait se plonger dans son livre quand son voisin l’interpella
« Monsieur Vernove n’est-ce pas ?
- Oui répondit Jacques, interloqué.
- Monsieur Vernove le romancier ?
- Oui
- J’ai lu votre dernier livre. Excellent. Passionnant. Félicitations.
- Merci
- Vous êtes bien originaire de Bourges, n’est ce pas ? J’ai lu ça dans le Berry républicain.
- Dans le Berry républicain, on a parlé de moi !
- Au moment de la remise de votre prix, vous avez eu le droit à une biographie très complète. Vos études, au petit lycée…
- Ah bon !
- Le petit lycée où j’étais instituteur. Je me présente : Paul Potier. Mon nom doit vous dire quelque chose.
- Vous vous souvenez de moi. Quelle mémoire !
- Certains élèves, Monsieur Vernove, vous marquent plus que d’autres.
- Certains instituteurs aussi.
- Vous n’avez pas oublié. Moi non plus.! Personne ni avant ni après vous, Monsieur Vernove, n’a égalé ce record de fautes.
- Certes, mais vouloir me faire passer dans toutes les classes avec ce cahier dans le dos, je vous le dis tout net, si j’avais pu sauter par une fenêtre, ce jour-là, je l’aurais fait.
- Vraiment ?
- Vous m’avez fait passer les pires heures de ma jeunesse. Comment oublier ?
- Ma façon d’agir a fini par être efficace. Reconnaissez-le.
- Reconnaître quoi?
- Que cela vous a remis sur le droit chemin. Vos notes de français des deuxième et troisième trimestres furent excellentes. Vous ne vous en souvenez pas ?
-Non.
- Et votre visite chez le directeur Monsieur Vernove. Cela m’a valu un sévère un avertissement.
-Et moi une gifle magistrale. J’ai cru que ma tête allait se déraciner.
-À ce point ! Je ne savais pas mon directeur de l’époque si vigoureux dit-il avec un léger sourire. C’est du passé tout cela maintenant. N’est-ce pas ?
Jacques ne répondit pas.
Enfin, reprit-il, je voulais vous dire que je suis fier d’avoir été l’instituteur d’un écrivain reconnu. »
Jacques Vernove, un écrivain reconnu. La nouvelle se répandit aussitôt dans le village. Potier en parla à Fléchelle, son collègue instituteur sur le départ, qui en parla au maire, qui en parla à ses adjoints qui en parlèrent à leurs épouses qui en parlèrent à Juliette, qui, les poings sur les hanches, apostropha vigoureusement son client du matin.
« Alors Monsieur Vernove, on fait des cachotteries
- Des cachotteries ?
- Oui Monsieur Vernove Il paraît que vous écrivez des livres. Pourquoi vous l’avez pas dit.
-Je suis un homme discret, vous savez.
-Je comprends mieux maintenant pourquoi vous étiez tout le temps après votre carnet. J’espère que vous allez parler de moi dans le livre que vous écrivez sur le village.
-Le livre que j’écris sur le village ? Première nouvelle. Qui vous a dit ça ?
- C’est qu’on dit ici. Vous savez ça cause sur vous depuis deux jours. »

C’en fut fini des contacts simples et directs avec les gens. Il lui semblait qu’on le traitait avec égard, avec déférence même. Cette authenticité dont il était si friand avait disparu. Grâce à son ancien instituteur, qui méritait vraiment son surnom de « con potier ». Il ne lui restait plus qu’à quitter définitivement Mauziers.


Retour au sommaire