Vers le ponant
de François Pissavy



Un jour, assis devant mon ordinateur, pris d’une inquiétude soudaine je me levai, renversant ma chaise, palpant frénétiquement mes poches. Rien. Je soulevai les feuilles de papier et les livres éparpillés devant moi. Toujours rien. J’ouvrais les tiroirs de mon bureau, jetant un à un sur le tapis les objets qu’ils contenaient. En vain. Où pouvait-elle bien être ? Je l’avais avec moi en entrant, aucun doute là-dessus et n’ayant pas bougé d’ici, elle ne pouvait être que dans cette pièce. Il me fallait la retrouver vite. La chose était grave. Le temps m’était compté. Sur une petite table, sous une boîte de crayons de cire, j’aperçus une feuille de papier coloriée que je soulevais avec empressement. Elle était là: ma raison. Je la recouvrais pour la mettre aussitôt à cette place qu’elle n’aurait jamais dû quitter: mon âme.

Combien de temps avait duré cet égarement? Que s’était-il passé ? N’avais-je pas commis l’irréparable ? Tué quelqu’un ? Ouvert le gaz ? Allez savoir. Le seul indice en ma possession était cette feuille de papier coloriée ou plutôt barbouillée, portant des inscriptions. Sur deux taches de couleur apparaissaient de petites boursouflures. Sans doute avaient-elles été crayonnées sur une surface inégale. Le crépi du mur ou ma corbeille d’osier. Etrange.

Quant aux annotations, J’en comptais sept, six n’étaient pas de mon fait. Toutes écrites par des mains différentes, par six femmes si j’en jugeais l’écriture. Six femmes, venues dans cette pièce, annoter ce gribouillage !

Comment avaient-elles pu entrer ? Par un souterrain mystérieux ? Portes et fenêtres étaient closes. Aucune trace d’effraction. Allaient-elles revenir. Que faire? Porter plainte pour viol de domicile ? La police me rirait au nez.

Le parc voisin offrit à mon esprit perturbé, un peu de sérénité. Plus je sollicitais ma mémoire et plus mon esprit s’obscurcissait. Des hypothèses, j’en échafaudais des quantités, la suivante chassant la précédente. L’une d’elles cependant revenait comme un refrain. Et si j’avais été dépossédé de moi-même ? Victime d’un sortilège. Devenu une marionnette. Au service d’un esprit fou me faisant faire ces coloriages idiots avec des annotations stupides. Non ça n’avait aucun sens. Un mauvais tour de cette Georgette, mon ancienne femme partie il a trois mois avec un garde-barrière travaillant sur une voie désaffectée ? Impossible j’aurais reconnu son écriture si particulière. Qui, alors?

Rentré chez moi, installé à nouveau devant mon ordinateur, je notais à l’écran les inscriptions de ces femmes. L’idée de les inclure dans un texte de ma composition, m’amusa. La chose s’avéra plus difficile que je ne l’avais imaginé. Ces mots, inscrits en italique pour mieux les reconnaître, je les vis se promener du haut en bas de l’écran empruntant le chemin de mes hésitations. Puis animé par une inspiration soudaine, j’écrivis d’une seule traite :

Spi de bateau blanc sur la mer noire égaré dans un autre monde, arrivé là où jamais capitaine de vaisseau maudit n’a conduit son navire. Ici. Au bout de la terre, au bord des cataractes infernales, aux portes de l’Hadès, là où le soleil s’immerge. Être le témoin de ce grand. Voir cette eau bouillonnante. Voir ces colonnes de vapeur partir à la conquête des cieux. Voir ce gigantesque feu d’artifice fait d’eau, de lumières et de bruits. Voir la mer se vider pour laisser place à l’astre du jour. Toutes ces choses si peu communes aux hommes. Il en rêvait depuis toujours. Seul à la barre depuis des années, il a affronté les tempêtes les plus terribles, évité les récifs les plus sournois, ignoré les feux des naufrageurs, fuit les puissantes armadas. À l’appel des femmes, il est resté insensible. Jamais il n’a accepté d’autrui la moindre chose. On dit même que le jour de son départ, il aurait refusé le que ses parents lui offraient. Jamais dans sa ville, on ne vit détermination aussi grande. Détermination plus forte encore quand il vit en songe un signe du ciel : une ancre dans les algues. Alors de moi son ami, il accepta mon dessin préféré intitulé soleil d’été sur un croisement de verdure qu’il placarda au-dessus de son lit. Le lendemain, alors qu’il appareillait, à ceux qui l’interrogeaient sur sa destination, il répondait invariablement « j’ai rendez-vous au ponant ».

Conter ceci eût été sans intérêt si le lendemain, je n’avais découvert, sur la petite table de mon bureau, écrite à la main avec mon stylo, l’exacte copie de ce que j’avais rédigé la veille. Une écriture de femme là encore mais différente des précédentes, anguleuse, penchée, les barres cinglant la hampe des t.

Stupeur ! Qui avait pu faire cela et dans quel but ? Voulait-on avec cette copie attirer mon attention ? Entre ce marin parti accomplir son rêve d’enfant et moi il n’y avait rien de commun. Ma tâche était plus obscure, plus répétitive, plus routinière. Etait-ce une invitation au voyage ? Partir au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau* Peut être.

L’idée d’une conversation avec l’ « entité » commença à germer dans mon esprit. Pourquoi ne pas la provoquer avec un texte plus audacieux, utilisant encore les annotations de ces six femmes ? Se contenterait-elle de recopier ce que j’écrirais ou se manifesterait-elle différemment ?

Ce soir, là je confiai à mon ordinateur ce nouveau texte dont voici les premières lignes

Par un soleil d’été sur un croisement de verdure deux petits spis de bateau naviguaient de conserve sur sa peau dorée gonflés par les vents de la volupté. Posé à coté d’elle dans un grand vase un bouquet de narcisses protégeait de son ombre son beau visage. Autour de sa tête rayonnaient de longs cheveux blonds étalés sur l’herbe. Hélas, trois fois hélas ce n’était qu’un dessin, même ci c’était mon dessin préféré. Chaque soir avant de dîner, je le contemplais, et toujours en moi jaillissaient comme un feu d’artifice ces émotions qui réjouissaient mon âme. »

Alors que je m’apprêtais à rédiger la phrase contenant « splash » une trompette au son strident résonna dans la maison. Puis d’autres se joignirent à elle. Beaucoup d’autres. Les trompettes de l’Apocalypse. Les trompettes de la fin du monde.
Sept heures du matin. Faire sa toilette, s’habiller, prendre son petit-déjeuner, l’ascenseur, le métro. Aujourd’hui comme chaque jour, je me rends à l’hôpital. Je suis infirmier. Dans un service de soins palliatifs. Mon travail ? Accompagner ceux qui, au crépuscule de leur existence, vont là où la vie s’immerge. Au ponant.

*Baudelaire Le voyage in Les fleurs du mal

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