Chacun sa peine
de François Dubé


Il marchait. Comme toujours il marchait, peut-être un peu plus vite qu’à l’habitude, mais ce n’était pas de la course, il est donc juste de dire que, comme à l’habitude, il marchait. Au loin, il voyait le coin de la rue, anticipant le même mouvement qu’il effectuait à chaque jour, en plus rapide, mais tout de même, à la base, le même mouvement lui permettant de tourner. " Que la neige est belle ", se dit-il. En effet, une neige fine, douce et blanche, recouvrait l’ancienne neige, brunâtre, nous rappelant que l’hiver était des nôtre depuis maintenant plus de deux mois. D’ailleurs, cette neige venant des cieux rendait sa journée quelque peu différente. Il aimait bien ça, mais il pensait au travail l’attendant suite à cette chute de neige, ce qui expliquait peut-être sa démarche plus rapide. Tournant le fameux coin, la tête dans les nuages de neige, il ne fit pas attention à la dame venant en sens inverse, et il causa sa chute, le sol gelé aidant. " Pardonnez-moi mademoiselle " se confondit-il en excuses. Elle ne fit pas attention, se releva, et continua sa marche, qui disons le, était bien plus rapide que la sienne. Cet événement hanta son esprit pour les deux minutes de marche restant du coin de la rue, à sa demeure. Il se dit : " Mais que faisait-elle à cet endroit enfin, je ne l’avais jamais vu avant ". Peut-être était-ce dû au fait qu’il marchait un peu plus rapidement qu’à l’habitude. Enfin, peu importe, il se rendit à destination, et pour chaque jour de sa vie restant, il franchit ce coin encore et encore, sans toutefois revoir la dame de ce soir là.
Elle courait. Elle était très essoufflée, preuve qu’elle ne faisait pas beaucoup d’activités physiques. Elle se mit d’ailleurs à la marche, d’un pas rapide, ne pouvant plus soutenir le rythme. Elle devait à la fois se dépecher, et faire attention où elle posait le pied, le sol étant partiellement gelé, et les plaques de glaces étant masquées par la neige fraîche. Soudain, alors qu’elle fixait le sol, son regard se tourna involontairement vers le ciel noir de 18h00, quand même partiellement illuminer, dû au reflet des lumières de la ville sur les nuages. Pendant une fraction de seconde, qui lui parut deux fractions de seconde, elle fixa les flocons blancs s’échouant sur son visage, et se dit ; " Tant de flocons, tombant de si haut… ", puis elle se releva rapidement, ne faisant pas attention à la cause de sa chute, et repris son chemin. Les secondes semblaient filées si vite alors qu'elle souhaitait, pour une fois, les voir ralentir. Soudain, elle s’arrêta net. Elle entendait maintenant son cœur battre si fort, puis, elle eut l’impression que son cerveau envoyait à tout son corps une hormone de déception. Elle reprit sa marche, maintenant d’un pas très lent, jurant, sans voix. Elle décrochât le téléphone ; " Veuillez s’il vous plaît enfoncer votre carte… ", la voix fut couper par le bruit de la pièce de 25 cents tombant dans la fente, et la tonalité se fit entendre. Elle composa rapidement le numéro. " J’ai manqué mon autobus, viens me chercher au dépanneur à l’angle St-Jacques et Neuville s’il te plaît. Merci. ".
Il relaxait. Il relaxait enfin après une si dure journée de travail. Quoi de mieux qu’une bonne bière froide, avec un bol de chips devant son jeu questionnaire favori. Il regarda par la fenêtre, afin de vérifier que son fils ramassait bien la neige fraîchement tombée. Il se radossa, satisfait, et s’esclaffa de rire suite à l’un des habituels jeux de mots de l’animateur. Soudain, la sonnerie du téléphone retentit. Dans un soupir, il se leva, et répondit ; " Oui allô ! … Oh, mais…", il ne finît pas sa phrase, et raccrocha, l’air contrarié. Il se dirigea vers l’entrée, enfila son manteau, et sortit, en claquant la porte.
" Je vais chercher ta mère " cria t-il à son fils, qui n’entendait rien car il écoutait sa musique sous sa tuque. Il conduisit machinalement, sans trop de concentration, connaissant très bien ce chemin. Il alluma la radio, et écouta son animateur favori, se plaindre du fait que les professeurs d’écoles primaires et secondaires se plaignaient à leur tour. Et puis se fût le tour du ministre de la santé d’écoper. Puis, plus rien.
Elle revoyait un bout de sa nuit de noce, hum, quelle nuit! Elle songa ensuite à son époux l’attendant à la maison. Elle attendait la fin de semaine avec impatience, pour aller magasiner une nouvelle voiture avec lui. Elle lui laisserait celle-ci. Elle regarda ensuite dans son rétroviseur pour essuyer le peu de rouge à lèvre sur ses dents, puis, lorsqu’elle rabaissa les yeux, elle vît l’automobile qui arrivait en sens inverse, où était-ce plutôt elle qui allait en sens inverse, peu importe.
Il attendait dans son auto, se demandant ce qui pouvait bien se passer pour que la circulation soit ainsi bloquée. Tant pis, après tout, ce dit-il, ce n’est qu’un peu de temps de perdu.
Il attendait, bien blottit dans son sofa. Il attendait sa femme. Tant pis, il commença son souper sans elle, après tout, elle n’avait qu’à ne pas être en retard. Il s’installa devant le téléviseur, dégustant un bol de soupe aux légumes. Il parlait d’un accident mortel aux nouvelles. Il pensa soudain ; " Mais c’est la route qu’emprunte Lyne pour rentrer du travail à chaque soir, ça explique son retard ! ", puis il changea de chaîne. En allant se reprendre un bol de soupe, il repensa à la dame qu’il avait renversée, elle était bien jolie pour son âge. Puis, il retourna devant son compagnon quotidien, espérant une annonce de voiture.

FIN

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