L'onirologue
de François Pissavy



Dans sa vie, Jacques n'avait qu'une seule passion : le rêve. Sa journée s'ordonnait autour de sa nuit. Le soir, il attendait avec impatience la venue du sommeil pour recueillir les messages de ce qu'il appelait « l'entité » qui réglait sa vie. Le matin, il relatait sur son ordinateur ses folles aventures nocturnes, les messages qui lui avaient été confiés, les rencontres qu'il ferait, les fortunes qu'il amasserait. S'il hésitait sur la signification d'un rêve, il consultait le « grand dictionnaire des rêves », toujours à portée de main, qu'il avait acheté dans une librairie ésotérique. Une nuit, il rêva avoir été invité dans un grand théâtre à la remise des gains du loto. À son arrivée, on l'avait installé avec beaucoup de déférence au premier rang devant la scène. La place des gros gagnants. Pas de doute, le message était clair. Dans moins de six mois, — le temps qu'il accordait à l'entité pour la réalisation de son rêve — il serait riche. Chaque semaine avec assiduité, il joua, mais ne gagna que de rares fois des sommes toujours inférieures au montant de ses mises. Il s'accorda deux mois supplémentaires. Inutilement. Déçu, certes il le fut. Croyez-vous que cela altéra sa foi ? Non. Le message avait une autre signification qu'il comprendrait avec le temps.
Un jour, pour être exact le premier Avril, catastrophe ! ses rêves cessèrent brutalement. Six mois s'écoulèrent sans que l'entité ne se manifestât. Désorienté, il consulta médecins, psychanalystes, hypnotiseurs, voyants, prit même des hallucinogènes, rien n'y fit. Progressivement, il perdit goût à la vie, devint irritable, morose, solitaire. Il fut licencié de son entreprise. Ses voisins le virent errer dans les rues, les cheveux en bataille, le menton broussailleux, une veste couverte de pellicules, un vieux jean pommelé de tâches grises et brunâtres, pieds nus dans ses chaussures aux lacets souvent défaits. Il rabrouait ceux qui voulaient l'aider. Il passait son après-midi dans un bar, toujours assis à la même table à siroter son café et lire le Parisien. Les jours passant, il finit par se lier d'amitié avec un client, un retraité, un alcoolique d'une soixantaine d'années à la moustache bien fournie, passant ses journées à boire de la bière, immobile sur sa chaise, et que les serveuses et les habitués appelaient Pépé.
Un jour, Jacques se laissant aller à la confidence, il lui exposa son problème. Les yeux du bonhomme toujours à moitié clos s'éveillèrent.
« Mon Jacquot, je peux quelque chose pour toi, lui dit-il fièrement en lui tapant sur l'épaule, je connais quelqu'un de spécialisé dans le problème que tu m'expliques. Un docteur des rêves en quelque sorte.
— Ouais, encore un charlatan.
— Tu peux toujours le rencontrer. Le mardi, il vient ici casser une croûte vers sept heures. Je lui causerai de toi. Qu'est-ce que tu risques ? De claquer un peu de fric. D'accord pour ce mardi ?
-Va pour mardi sept heures ».
Ce soir-là, malgré ses doutes, Jacques reprit espoir. En son for intérieur il se voyait prendre un nouveau départ. Un départ qui lui permettrait de reprendre la vie là ou il l'avait laissée. Rentré chez lui, Il s'allongea sur son lit et se prit à rêver que ses rêves allaient bientôt revenir, que l'entité boudeuse lui tendrait à nouveau la main, qu'elle redonnerait un sens à sa vie, que la punition avait assez duré et que désormais tout irait pour le mieux. Mais il tempéra vite cet enthousiasme qui ne s'appuyait que sur une conversation de café. Jusqu'au mardi, son esprit fut traversé par un entrelacs de pensées contraires qui le laissa dans l'indécision la plus totale. Il finit par aller à ce rendez-vous, plus pour ne pas déplaire à Pépé que pour un autre motif. Ce mardi vers dix-neuf heures le café avait un aspect lugubre. Seul le comptoir était éclairé. La serveuse préposée au nettoyage poussait avec humeur les chaises gênant le passage de son balai pour les remettre bruyamment en place. Le patron comptait ses billets avant de les épingler. Les clients n'étaient plus les bienvenus. Jacques s'assit sur une chaise de comptoir et commanda un café. Il agitait doucement le contenu de sa tasse avec sa cuiller cherchant à dissoudre le morceau de sucre qu'il venait de mettre quand il vit un homme très âgé vêtu d'un pardessus noir et coiffé d'un feutre à large bord se diriger vers lui, tendant la main gauche. « C'est vous qui voulez me voir dit-il en plongeant son regard dans le sien, à vous regarder je vois que vous souffrez d'un mal peu ordinaire, je crois pouvoir vous être utile. » Intimidé par tant d'aplomb, Jacques ne put que balbutier des mots incompréhensibles. L'homme reprit avec autorité « nous n'allons pas discuter de votre cas ici. Voici ma carte ». Une carte de visite blanche avec l'inscription en lettres noires: Docteur W. Young, onirologue, l'adresse et un numéro de téléphone « Prenez rendez-vous avec mon assistante » et conclut l'entretien par solennel « au revoir Monsieur ». Jacques hébété le salua et but son café tout en lisant et relisant cette carte de visite.
Un onirologue ! Personne ne lui avait parlé de cette spécialité, mais qu'importe ! Il obtint rapidement un rendez-vous pour le surlendemain vingt-deux heures. « Par extraordinaire lui dit-on un patient vient juste de se désister ». Le cabinet se trouvait à une trentaine de kilomètres au sud de Paris dans une banlieue dortoir. Un petit pavillon en meulière et son petit jardinet clos d'une grille, perdus au milieu de grands immeubles tristes longeant des trottoirs déserts éclairés par des réverbères fatigués. De chaque côté des rues des files de voitures stationnées avec leurs grands yeux éteints attendant le petit matin avec indifférence.
Jacques sonna. Il fut accueilli par une dame âgée qui le conduisit dans un petit salon faisant office de salle d'attente. « Le docteur va vous recevoir dans dix minutes ». Elle lui remit un questionnaire imprimé sur une simple feuille de papier blanche concernant au recto son état civil et d'éventuels traitements en cours et au verso, la date et si possible la description de son dernier rêve, le genre de rêves qu'il souhaitait faire en cochant dans une liste la ou les cases correspondant à son choix. Le questionnaire rempli, il attrapa une revue d'onirologie sur un guéridon qu'il feuilleta avec énergie dans l'espoir de trouver un article traitant de son cas.
Dix minutes plus tard, Jacques pénétrait dans le bureau de consultation du Docteur Young. Une pièce sombre, juste éclairée par une grosse lampe de bureau à pied doré dont le flot de lumière dirigé par un abat-jour orientable en porcelaine verte arrosait un large sous-main en cuir noir orné d'un liseré doré et un dictionnaire Vidal des médicaments de l'année 2001 posés sur un grand bureau en bois foncé. Devant deux fauteuils de cuir jaune réservés aux patients sur un tapis rouge, séparés par une petite table en fer forgé sur laquelle traînait le quotidien du médecin. Sur les murs recouverts de tentures bleues, de petites gravures sous verre représentaient des visages bouffis, difformes et grimaçants. Dans un coin une petite vitrine blanche contenant du matériel médical. L'onirologue se fit remettre le questionnaire et invita son patient à s'asseoir. Derrière son bureau dans une sorte de pénombre, il trônait dans un fauteuil de PDG. Jacques s'exécuta. « Monsieur Vernove, il est d'usage de régler mes honoraires avant de commencer la consultation. Mon assistante a dû vous informer de leur montant.
-Oui, soixante euros docteur » balbutia Jacques tendant deux billets rapidement happés par une main décharnée aux doigts noueux et qui atterrirent dans la pochette de la veste de l'onirologue qui esquissa en guise de remerciement un léger sourire. « Ces questions administratives étant réglées, voyons ce que je peux faire pour vous, cher Monsieur dit-il en s'emparant du questionnaire qu'il lut sans mot dire. De temps en temps, son front ridé se plissait encore comme pour marquer un étonnement. Sa lecture finie il considéra son patient quelques instants avant de s'adresser à lui. « Votre cas est intéressant cher Monsieur, les interruptions brutales de rêves sont rares. Depuis trente ans que j'exerce je n'ai vu qu'une dizaine de cas similaires au vôtre. Mais rassurez-vous, en ce qui vous concerne, j'ai bon espoir. Cela va faire sept mois que vous n'avez plus de manifestations oniriques n'est-ce pas ?
-Oui docteur depuis le premier avril, si vous pouviez vraiment faire quelque chose pour moi, j'en serais très heureux.
— Nous, les onirologues, nous disposons d'un arsenal thérapeutique très efficace dit-il avec emphase. Dans un premier temps, nous allons restaurer votre aptitude à rêver. Voyez vous, nous connaissons au cours de nos nuits différents types de sommeil. Dans votre cas, nous nous attarderons sur le sommeil paradoxal, celui des rêves, celui qui vous pose problème. Nous sommes devant une alternative : soit vous ne mémorisez plus vos rêves et, dans ce cas, votre hippocampe est en cause et il aura besoin d'être stimulée, soit, ce qui serait plus ennuyeux, vous êtes atteint d'un DASP (acronyme que le Docteur Young venait d'inventer pour la circonstance signifiant déficit acquis du sommeil paradoxal) ce que, compte tenu de votre état général très satisfaisant, je ne crois pas. Suis-je clair ? demanda-t-il à son patient sur un ton pontifiant.
— Tout à fait docteur » répondit Jacques impressionné par un tel discours tout en se demandant ce qu'un hippocampe (ses connaissances anatomiques étant limitées) avait à voir avec son état. Quant au terme DASP, il ne pouvait que lui paraître totalement étranger. Cela ne fit que rehausser à ses yeux le prestige du praticien.
« Très bien, reprit l'onirologue avec un sourire de satisfaction, remettant en place d'un geste lent une mèche de cheveux rebelle qui dessinait un croc sur son front. Nous allons dans une première intention stimuler votre mémoire des rêves. Il existe d'excellents médicaments pour cela. Dans une semaine, nous ferons le point. J'ai noté aussi, dans votre questionnaire les trois types de rêves que vous avez choisis. Il existe maintenant des produits permettant d'orienter ses rêves. Je vous établis une prescription en conséquence dit-il en s'emparant de son ordonnancier. Deux rues plus loin sur votre gauche en sortant, au douze, rue de la Somme vous trouverez une pharmacie onirique — consultant sa montre — encore ouverte à cette heure. Vous commencerez le traitement dès demain. Tenez-moi au courant.» À l'adresse indiquée pas de magasin mais un immeuble à usage d'habitation. Sous le porche d'entrée, éclairé faiblement un interphone avec le nom des occupants de l'immeuble classés par ordre alphabétique. Il appuya sur le bouton pharmacie, attendit cinq bonnes minutes avant d'entendre une voix nasillarde « C'est pourquoi ? ». Un instant plus tard, Jacques se trouva devant un homme d'une cinquantaine d'années en robe de chambre charentaises aux pieds qui l'introduisit dans une grande pièce encombrée d'étagères sur lesquelles s'entassaient médicaments, flacons et appareils de toutes sortes. « Le docteur ne m'a pas prévenu de votre venue. Excusez ma tenue » Jacques lui tendit l'ordonnance qu'il consulta longuement puis il alla d'un rayonnage à l'autre prenant une boîte et un pochon par-ci, un flacon et une pipette par-là pour déposer le tout sur une paillasse faite de carreaux blancs sur laquelle se trouvaient un trébuchet, un bec Bunsen qu'il alluma, un mortier et son pilon qu'il essuya consciencieusement avec un papier chiffon. « Je vais vous faire patienter quelques minutes le temps de préparer la poudre que le docteur vous a prescrite ». Il s'afféra, assis sur un vieux tabouret, pesant, versant, chauffant, mélangeant, écrasant avec le pilon, soufflant, s'épongeant le front, puis empaquetant dans un pochon ce qu'il avait obtenu de sa manipulation, une poudre qui avait l'apparence du sable. « Je vois que le docteur a aussi prescrit des cachets pour des rêves érotiques. C'est vous qui avez choisi. Passer sa nuit avec un succube, c'est très sage de votre part. Par contre pour les rêves de voyages soyez prudent. Lisez attentivement la notice d'utilisation des cachets pour rêver. Ce que n'a pas fait un de mes clients qui avait passé outre l'indication « savoir nager ». Le malheureux qui ne savait pas comment tenir sur l'eau avala quand même un cachet pour rêver d'un voyage à Bénarès afin de se purifier dans les eaux du Gange. Le pauvre homme s'est noyé.
— Comptez sur moi, je suivrai à la lettre vos indications. À ce propos comment dois-je prendre ce traitement ?
— La poudre, c'est pour stimuler la mémoire onirique. Une cuillère à café dans un verre d'eau matin, midi et soir. Pour les pilules de rêves, une par soir, juste avant de vous coucher. Commencez votre traitement dès demain matin. Pas d'autres questions ? »
Fort de ces conseils, Jacques rentra chez lui débordant d'une joie incontrôlable. Demain serait le grand soir. Il allait prendre un nouveau départ. En rentrant chez lui il s'assit dans un fauteuil profond et ferma les yeux pour mieux voir dans cet avenir, le passé avec lequel il souhaitait tant renouer. Il se coucha plein d'espoir et sombra dans un sommeil profond. Le lendemain, il se réveilla avec la nette impression d'avoir rêvé. Un rêve fugitif. Il s'était vu marchant un livre à la main couleur sable, intitulé : histoires à dormir debout du docteur W Young. Etait-ce un message de l'entité ? Il essaya de joindre le docteur pour avoir une explication à ce rêve. Il n'y avait plus d'abonné au numéro demandé. La pharmacie elle aussi avait disparue. Jacques prit alors la décision de surseoir à son traitement. Ce fut de loin, la meilleure interprétation qu'il eut jamais faite d'un rêve.


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