Un drôle d'oiseau
de François Amanrich



Marc n'avait jamais vu un oiseau pareil. Pourtant, après plusieurs dizaines d'années de chasse, il pensait connaître tous les gibiers. Depuis l'âge de quinze ans, ses samedis et dimanches étaient consacrés à sa passion. De l'ouverture à la fermeture, il avait été de toutes les chasses.
Il avait sillonné ses montagnes du Royans à traquer cerfs, biches, chevreuils, mouflons, chamois, sangliers, même une vache ! Une erreur de lendemain de fête, dont le village avait fait des gorges-chaudes pendant des années et qui lui avait valu, un moment, le surnom de "vachard". Rien de ce qui volait, non plus, ne lui était étranger. Oiseaux autorisés ou interdits, il les reconnaissait au premier coup d'oeil. Les seuls animaux qu'il ne tirait pas étaient, les lièvres et les lapins "tout juste bons pour les Parisiens qui font la plaine le dimanche".
Mais cet oiseau là était étrange. Marc n'avait jamais rien vu de tel dans la forêt de Genac, ni dans celle, voisine, de Bouvante qu'il connaissait comme sa poche. Ni nulle part d'ailleurs.
Il était perché tout en haut d'un fayard à une vingtaine de mètres de lui. D'un blanc époustouflant, brillant comme la neige fraîche des matins d'hiver lorsque le soleil commence à la réchauffer. Et puis, son allure. Sa taille d'abord, plus grand qu'une oie, plus élancé qu'un aigle, plus fin, plus racé. Ses ailes repliées étaient immenses et, contrairement aux oiseaux que Marc connaissait, elles dépassaient largement au- dessus de la tête de l'animal et finissaient bien au-dessous de la branche sur laquelle il était posé. A vue de nez, Marc lui aurait donné une envergure de deux bons mètres. A la différence des autres oiseaux, il ne semblait ni sur le qui-vive, ni inquiet. Il ne bougeait pas, tranquille, comme recueilli.

Un coup de fusil facile. Atteint en pleine tête, l'oiseau tomba lentement, avec légèreté, comme s'il hésitait à rejoindre le sol. Il n'eut pas cette chute de pierre qu'ont habituellement les oiseaux frappés à mort. La détonation ricocha de parois en vallées pour aller se perdre parmi les arbres. Puis, le silence revint. Traçant à grands pas à travers branchages et buis, Marc s'approcha de son gibier. Une boule blanche, ornée de quelques gouttes de rouge. Il le retourna du pied, mais, pas plus de près que de loin, il ne put mettre un nom sur cet étrange oiseau. D'autant moins que la chevrotine lui avait arraché la tête. C'était un animal très grand, tout en longueur, alors que généralement les oiseaux sont plutôt ronds et trapus. Il dégageait une telle impression de grâce, de finesse, que Marc ne put s'empêcher de caresser son plumage. Sous le choc il ferma les yeux. Jamais il n'avait ressenti une telle douceur, l'eau bouillante d'un bain après une journée de battue, le chaud du lit d'un matin paresseux d'hiver, le feu de bois d'un dîner entre amis.
Des images de plaisirs moins anodins se bousculèrent dans sa tête. Le tiède de la soie du plumage se communiqua à tout son corps, se fixa en haut de ses cuisses. Son sexe se gonfla de trop de plaisir. Tout en continuant de caresser l'oiseau, Marc l'allongea sur le ventre. D'une main il farfouilla pour trouver son trou à fiente, tandis que de l'autre il se débraguetta. Il se servit de ses pouces pour agrandir la fente et s'enfonça d'un coup dans la volaille.
Il ne sut jamais combien de temps il était resté à besogner son gibier. Ni combien de fois il l'avait sodomisé. Il garda de ces instants, le sentiment d'un immense bonheur, un goût de tendre entre les jambes. La certitude d'avoir vécu une expérience inoubliable. Pour être certain de n'avoir pas été le jouet de son imagination, il examina le cul de l'oiseau. On aurait dit de petites fesses bien rondes, bien
charnues, au galbe recouvert d'un très léger duvet. A la béance du trou déchiqueté il sut qu'il n'avait pas rêvé. Il passa la main entre les cuisses de la bête mais ne put déterminer son sexe. Chose plus étrange, sa parure avait perdu à la fois son lustre éclatant et sa douceur excitante. Rien de plus que le plumage d'un grand oiseau blanc. Midi n'était pas loin, il prit son gibier par les ailes et rentra chez lui.

L'après-midi, avant de plumer son gibier, il l'installa près de la grange, le mis dans la position qu'il avait sur sa branche et pris plusieurs photos. L'appareil à développement rapide rendit quelques clichés de qualité médiocre mais qui permettaient quand même de bien voir l'oiseau. Il aurait préféré montrer le cadavre à ses collègues chasseurs, mais son gibier était prévu pour le repas entre amis qu'il organisait le soir même. Il plongea la bestiole dans une bassine d'eau bouillante et commença à la plumer. Il crut ne jamais y arriver, plus il ôtait de plumes, plus il y en avait. Il avait beau les arracher à pleines poignées, elles semblaient repousser au fur et à mesure qu'il les enlevait. Enfin, après avoir pesté et gueulé au moins dix fois que "cette bestiole c'est de la merde incarnée", il en vint à bout. Il l'aspergea d'un peu de gnole pour la flamber et d'un coup de couteau lui ouvrit le ventre. Il garda le foie, le coeur et les rognons et mit le reste de la tripaille dans la gamelle de son chien. Plumée, la bestiole avait une drôle d'apparence. Le corps semblait un rectangle, allongé vers le haut, les ailes toutes en longueur, toutes en os, avec, juste sous les aisselles, un grand voile de peau. Les pilons bien charnus étaient prolongés par des pattes beaucoup plus épaisses que les habituels mollets de coq. Pas d'ergots non plus, mais au lieu des trois doigts habituels, il y en avait cinq, en arrondi. Au couteau, Marc leva les magrets, désarticula les ailes, les cuisses, les avants-cuisses. Au hachoir, il trancha le bout des ailes qui finirent aussi dans la gamelle du chien et coupa en gros morceaux le reste de la volaille dont sa femme fit une fricassée. En regardant le tas de viande qu'était devenu le bel oiseau, il le remercia en souriant des deux coups qu'il lui avait permis de tirer.

La soirée fut excellente comme les soirées à Genac. Ce fut un festival de bons mots, de vacheries pour faire rire, de confidences aussi. Et de cadavres de bouteilles. Tout ce qui comptait en Côtes du Rhône gisait, vide, sur la table. Marc fit circuler ses photos mais personne ne put donner un nom à son gibier. Chacun y alla de son hypothèse, immédiatement démolie par les autres. Connue ou pas, la bête était excellente, le plat fut rincé, le moindre morceau de chair avalé, les os sucés. Un régal !

C'est Aurélia, la petite dernière de Marc qui trouva le nom de l'oiseau. Il était plus de minuit quand elle arriva dans la salle à manger. En pyjama, les yeux nuageux de sommeil, traînant, par une oreille décousue, un vieil ours qui ne ressemblait plus à rien. Elle installa ses quatre ans de certitude contre le chambranle de la porte et attendit, patiente, qu'on la remarque. A l'exclamation de sa mère, comme à un signal, elle se précipita pour se pelotonner dans ses bras. Puis, passa de mains en mains, de bisous en bisous pour finir sur les genoux de Marc. Elle laissa tomber son ours et ramassa une photo sur la table. "Dis papa, il est où l'ange que t'as pris en photo ?
Fin

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