Jeux de mots
de François Dubé

Alors que tous les autres jeunes étaient à l'école, Claire et Louis mangeaient des frites au petit restaurant du coin. Le soleil n'était pas au rendez-vous en cette matinée d'hiver. Malgré tout, la température élevée des derniers jours avait fait fondre quelques peu la neige, et les enfants construisaient des forts et des bonshommes avec l'or blanc, devenu très collante. L'hiver québécois s'achevait enfin, plus qu'un mois environ avant que tout soit fondu.

Pourtant, Claire n'avait pas le goût de sourire. Depuis quelques jours, tout allait mal pour elle ; son chien était mort, elle venait d'obtenir le pire bulletin de sa vie et pour couronner le tout, elle et Louis manquaient d'argent pour réaliser leur rêve. Ils voulaient cet été faire un grand voyage et se rendre en Californie, pays des stars, des plages et de la chaleur. Ils devaient accumuler environ 5000 dollars pour si rendre en voiture et pouvoir y dormir quelques nuits dans un hôtel décent, mais ils n'avaient que 500 dollars en poche.

- Jamais nous n'auront assez d'argent, jamais, s'exclama Claire.
Louis afficha un très grand sourire avant de lancer :
- C'est ce que tu crois, mais j'ai un plan super pour trouver la jolie somme de 10 000 dollars, deux fois plus qu'il nous en faut !
- Tu es sérieux ?
- Aussi sérieux que le pape.
- Et bien allez, ne me fait pas languir, dit le-moi, ce plan, c'est quoi ?
- Bon, bien sûr c'est peut-être un peu risqué, mais qui ne risque rien n'a rien !
- Aller, dit le-moi, je meurs d'impatience !
- Et bien, il se pencha et lui chuchota à l'oreille, on va se faire une banque !
- Quoi, s'écria Claire, on va piller une banque ?
- Pas si fort, on pourrait nous entendre ! Tu as bien entendu, on va faire un cambriolage.

Claire resta silencieuse, plonger dans ses pensées. Elle avait énormément envie de faire ce voyage, mais de là à risquer la tôle, il y avait une marge.

- Bien sûr, si tu as peur, je vais le faire seul, lança Louis sur un ton provocateur.
- Attends, je n'ai pas dit que je n'étais pas d'accord, laisse-moi le temps de me faire à l'idée, c'est tout.
- Tu sais, j'ai la trouille moi aussi, mais si on veut le faire ce putain de voyage, il faut prendre les grands moyens.
- Mais si on se fait prendre ?
- N'aie pas peur, j'ai un super plan.

Il mit son sac à dos sur la table et en sortit deux cagoules noires et deux fusil.

- Ce sont des vrais ? demanda Claire.
- Non, qu'est ce que tu crois, que j'ai toute une artillerie chez moi, ce sont des jouets, mais très ressemblant.
- Hé ! Les jeunes, vous avez l'intention de voler le restaurant, demanda la serveuse.
Elle éclata de rire, certaine d'avoir fait une bonne blague.
- Vous pourriez vous mêler de ce qui vous regarde, cria Louis.
- Du calme, du calme, c'était pour rigoler.

Elle leur donna leur facture sans rien ajouter.

- Calme toi Louis, tu es donc bien sur les nerfs, dit Claire, tu as envie que toute la ville se doute de quelque chose.
- Cette histoire me monte à la tête, tu sais, j'ai aussi peur que toi sinon plus, mon plan a beau être bon, il n'est pas infaillible.

Un silence de mort suivi cette dernière remarque. Les deux jeunes sirotèrent leur liqueur tout en fixant la table.

- Bon on le fait aujourd'hui ce cambriolage ou après les vacances.
- Tu es d'accord ? demanda Louis.
- Bien sûr, pauvre idiot, mais il vaut mieux qu'il soit bon ton fichu plan.
- Regarde bien.

Il s'empara de la salière, la poivrière et d'un napperon et dévoila son projet à son amie. À la suite de nombreuses questions, Claire approuva le tout et ils décidèrent d'agir tout de suite. Ils prirent leur sac et se levèrent pour ensuite quitter le restaurant sans verser le moindre pourboire pour la serveuse. Ils marchèrent quelques minutes au grand vent en essayant de se changer les idées, étant tous deux stressés au plus haut point. Enfin arrivés à destination, les jeunes acolytes se cachèrent dans une ruelle à l'arrière de la banque. Ils se remémorèrent dans les moindres détails leur plan.

- Es-tu certaine que tu veux le faire ? Demanda Louis
- À vrai dire, non.
- Quoi ! Tu es prête à renoncer à notre voyage à la dernière minute comme ça ?
- Tu sais, on ne pourra pas plus le faire ce foutu voyage si on va en prison, on a 18 ans, si on se fait pincer, on est cuit.
- Je sais, moi non plus je ne suis plus certain, on devrait peut-être tout oublier de cette histoire et retourner à l'école.
- Je crois que c'est la meilleure décision à prendre Louis, tu ne le regretteras pas, et puis, si on y met toute notre ardeur, on pourra peut-être se le payer quand même notre rêve.
- Oui, tu as raison, retournons immédiatement à nos cours, le deuxième vient à peine de commencer, si on se dépêche, on en manquera qu'une partie.

Les deux amis se dépêchèrent de traverser la rue pour se rendre à l'école, peut-être auraient-ils du prendre leur temps. Ils ne virent jamais arriver la Buick à 50 km/h sur la droite. Depuis ce jour, Louis ne voit plus clair (Claire), et Claire a perdu l'ouïe (Louis).
Fin

Un gros merci à Nicolas Daigle pour son aide dans la création de cette histoire.

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