L'instinct maternel
de François Amanrich


Aujourd'hui encore il pleut sur la neige une triste saleté. Mais il fait moins froid. Enfin, un peu. Ce matin les gardiens ne sont pas venus nous chercher. Il doivent dormir. Après le bruit qu'ils ont fait hier c'est normal. Ils ont ri et cri toute la nuit comme les soirs où ils emmenaient maman avec eux. Maman...
Manu a encore fait pipi en dormant, ça va être long à sécher. J'aime bien au début parce que ça réchauffe. C'est après que c'est moins agréable, quand ça devient froid, collant. Il n'y peut rien il est petit encore. Lui, ça ne le dérange pas. Il dort bouche ouverte et, de temps en temps, la morve qui lui coule du nez, en arrivant sur ses lèvres, se transforme en bulles, comme du chewing-gum. Il a pleuré cette nuit sans se rveiller, il devait penser à maman. Moi, je ne pleure plus, depuis hier je suis grand, depuis hier je sais pour maman. Je ne le dirais pas à Manu, il est trop petit, il ne comprendrait pas. Ce sera mon secret pour moi tout seul.
Nous n'aurons pas à manger ce matin, maman n'est plus là. Moi ça m'est égal, depuis que je sais pour maman je ne veux plus jamais manger, mais c'est pour Manu. Peut-être que si je leur demande poliment ils accepteront le même marché que pour maman. Au moins Manu pourra se nourrir pendant quelques jours. Dés qu'ils seront réveillés j'irais le proposer au plus gros.

Je lui dirais:

"Chef, s'il vous plaît, moi aussi je crois en l'instinct maternel".

Peut-être que ce soir ils m'emmèneront et comme ça demain Manu aura à manger.
Quand maman leur a dit en pleurant, ils ont ri si fort que le plus gros est devenu tout rouge et a failli tomber par terre. Les autres ont trouv ça si drôle qu'ils se donnaient de grandes claques dans le dos en tapant du pied. Ensuite ils ont pris maman et l'ont conduite au bureau du chef pour lui proposer un marché. Quand elle est revenue elle ne pleurait plus, elle était toute blanche.

Elle m'a pris dans ses bras, m'a serré très fort et m'a dit :

"Mon grand il faudra être courageux. Ne dis jamais rien à Manu il est trop petit encore!".
Je n'ai pas compris mais je n'ai pas osé lui demander.
C'est l'odeur de nourriture qui m'a réveillé le matin. Comme moi, Manu regardait sans y croire le minuscule feu que maman avait allumé sur le sol de la cabane. Pas plus gros que trois allumettes, il léchait les bords de la vieille boîte de conserve qui nous servait de casserole. Ca faisait longtemps que je n'avais pas senti l'odeur d'un repas chaud, d'un vrai repas avec de la viande.
Maman nous a regardé manger avec un drôle d'air. A un moment Manu a ri. Ca faisait si longtemps aussi. Moi je ne pouvais pas, j'avais les yeux fixés sur le chiffon sanglant qu'elle avait enroulé au bout de son bras droit à la place de sa main. Chaque fois qu'il n'y avait plus rien à manger et que Manu pleurait tellement son ventre lui faisait mal, maman partait le soir et le lendemain nous avions de la viande.
Et le chiffon se déplaçait. Il est monté au coude, à l'épaule. Et puis il y eut un deuxième chiffon, à la cheville, au genou.
J'essayais de dire à Manu :

"Mange un peu moins, garde en pour demain", mais il ne voulait rien entendre.
Bientôt Maman ne put plus marcher, elle avait un chiffon à chaque jambe.
Une nuit, elle a changé tous ses chiffons et les a remplacés par les morceaux de sa couverture. J'ai été réveillé par ses gémissements quand elle tirait d'un coup sec pour arracher le tissu de ses plaies. Un drôle de bruit. On a eu à manger pour trois jours.
De temps en temps le gardien, le gros, passait la tête par la porte de la cabane et lançait à maman :
- Alors la maman ! L'instinct maternel tu y crois toujours ?
Il disait "la maman" comme une insulte, je ne comprenais pas pourquoi. Maintenant je sais.
Ensuite les chiffons sont apparus sur sa tête comme un bandeau autour des oreilles et puis maman n'a plus ouvert la bouche pour ne pas montrer le trou noir à la place de sa langue. J'ai dû faire la cuisine quand le chiffon a gagné son bras gauche.
Incapable de se déplacer, les gardiens la ramenaient au petit jour, la jetaient sur le sol. Je la prenais doucement et la tirais sur sa paillasse. Elle était encore lourde. J'essayais de la consoler, de l'endormir en lui chantant près du chiffon de son oreille les chansons qu'elle m'avait apprises lorsque j'étais petit.
Ensuite je prenais le morceau que les gardiens avaient jeté avec elle et préparais la soupe avec des herbes et des feuilles que Manu ramassait autour de la cabane.

Je n'ai pas compris lorsqu'ils sont venus la chercher avant-hier pour leur soirée. Il ne restait plus rien à enlever. Maman, elle, a compris. Elle a poussé un hurlement de gorge et ses yeux sont devenus comme fous. J'ai voulu dire non à sa place mais les gardiens m'ont battu.

Le plus gros a demandé à Manu:

"Tu l'aimes bien ta maman ?".

Manu a dit :

"Ma maman c'est la meilleure des maman !".

Ils ont beaucoup ri.
Quand ils ont ramené maman, elle était morte.
Pour une fois c'est eux qui avaient préparé le repas. Et c'est en touillant avec la fourchette que j'ai compris que ma maman n'était pas ma vraie maman. J'ai compris aussi pourquoi l'instinct maternel les faisait bien rire et pourquoi ils prononçaient maman comme une insulte. Au milieu des feuilles et des herbes bouillies il y avait son zizi et ses deux boules.

Retour au sommaire