L'inititation
de François Amanrich



La voix du Vénéré Révérend m'a toujours fasciné. Chaude, profonde et forte, elle guide celui qui veut bien l'entendre comme une main secourable.
Dans la vieille chapelle, abandonnée depuis longtemps, ce soir est le plus beau jour de ma vie. Cette nuit, après avoir accompli le Rite, je ferai partie à jamais de "l'Eglise des Enfants de la Lumière".
Notre Fratrie, comme se plaît à le répéter le Vénéré Révérend, a supprimé la notion de mal, de péché, invention des hommes, pour ne reconnaître que le plaisir, la jouissance, création de Dieu.
Comme tous les frères qui m'entourent, j'ai confié au Vénéré Révérend tous mes biens afin qu'il en fasse l'usage que Dieu lui a commandé d'en faire. Mais, plus que mes biens, ce soir, Nuit de l'Initiation, je vais offrir à mes frères ce que j'ai de plus cher. Mon fils Marc. Mon fils unique.

Le Vénéré Révérend attaque l'introït :
— Nous allons accueillir ce soir un nouveau frère qui, malgré sa jeunesse, sera j'en suis sûr, promis à de Grandes Oeuvres. La vraie vie n'est que plaisir. Plaisir du corps, plaisir de la chair. C'est ce plaisir que nous fêterons ce soir. Le don que nous allons recevoir, nous le partagerons ensemble pour l'amour de Dieu l'Unique, celui qui est, sera, celui qui m'a donné la parole pour vous guider sur le chemin de l'extase. N'écoutez pas ceux qui vous parlent du mal, car ils sont le mal. N'oubliez jamais que Dieu est amour.
Autour de moi, les yeux emplis de ferveur religieuse, tous suivent dans un profond recueillement les paroles du Vénéré Révérend. La lueur des cierges, les parfums d'encens et cette voix qui monte, qui résonne le long des piliers de pierre, qui ricoche jusqu'aux voûtes, cette voix qui monte jusqu'à Dieu, cette voix c'est celle de Dieu.

Dehors il fait nuit. Par le vitrail cassé j'aperçois un coin de ciel noir. Une étoile brille. Le Vénéré Révérend nous a dit : "La nuit est manteau de Dieu qui s'étend sur notre terre pour permettre à nos yeux de comprendre Sa Lumière". C'est vrai. Le Vénéré Révérend est le fils de Dieu. Il sait.
La première fois que je l'ai rencontré, il m'a annoncé : "Je suis Jésus revenu sur terre. Viens!". Je l'ai suivi. J'ai pris le nom de Judas pour racheter la trahison de l'autre et parce qu'il ne restait plus que ce prénom de libre. J'ai lu dans les yeux du Vénéré Révérend beaucoup d'admiration pour mon abnégation. J'ai eu du mal à m'habituer, au début. Mes frères aussi. C'est un prénom dur à porter. Entre nous, nous nous appelons "Saint". Il y a Pierre, Paul, Luc, Marc, Jacques, nous sommes douze. M'adresser à Pierre en disant "Saint Pierre" c'est facile, pour Luc et les autres aussi, mais dire "Saint Judas", nous n'avons pas l'habitude.
Avec eux, j'ai appris l'histoire de notre Vénéré Révérend. Son Histoire. Le "Nouvel Evangile".
Quand il est né, il avait trente trois ans. Exactement son âge le jour où les hommes l'ont mis en croix pour le faire mourir. C'est un signe. D'ailleurs nous ne disons pas naissance mais "Continuation". Il est revenu continuer son Oeuvre pour sauver tous les hommes. Et les hommes l'ont persécuté. Encore ! Au bout de deux mille ans, ils n'ont toujours rien compris. Les pires sont ceux de Son Eglise, ceux de Son Eglise d'avant. Pire que les juifs! Comme ils ne pouvaient pas le faire crucifier, ils l'ont fait enfermer plusieurs fois. Pourtant le Vénéré Révérend ne parle que d'amour de son prochain, comme dans l'évangile d'avant. Il dit:"Je suis amour", il dit :"Aimez-vous les uns les autres", il dit :"Laissez venir à moi les petits enfants". C'est surtout à cause de ça qu'ils l'ont fait enfermer. Car quand il prêche l'amour, il montre l'exemple.
Mais, guidé par la main de Dieu, notre Vénéré Révérend a pu leur échapper. Depuis il vit dans notre église, loin des hommes de peu de foi. Caché.
Ce sont les femmes surtout qui lui ont fait le plus de mal. La mienne lui reprochait de n'être venu sauver que les hommes. Est-ce sa faute à lui si dans l'Evangile d'avant il est écrit: "Aimez-vous les uns les autres", et non les unes les autres ? Est-ce sa faute à lui si Dieu son Père lui a donné ce message ? "Je suis l'Agneau de Dieu venu sur terre pour sauver tous les hommes. Je suis le Divin Messie qui vient s'immoler pour réparer la faute des hommes". Et pas des femmes.
Par méchanceté, elle le surnommait "le Divin Méchoui". Je l'ai quittée à cause de ce blasphème. Notre Vénéré Révérend m'a approuvé. J'ai gardé mon fils.

Lorsque j'ai amené Marc dans notre église pour le cacher, le Vénéré Révérend l'a accueilli comme son fils. Il l'a pris sur ses genoux et l'a déshabillé pour le purifier. Puis il m'a dit :
— Va rejoindre nos frères, je vais me recueillir avec ton fils et lui apprendre l'amour de Dieu.
Depuis je n'ai pas revu mon fils jusqu'à ce matin. Je suis heureux que le Vénéré Révérend ait choisi Marc pour être son Elu. Lui doit être heureux aussi car depuis une semaine il n'a pas quitté la chambre du Vénéré Révérend. Pour Sa Chambre, nous disons Sanctuaire.

Marc ! Quand ce matin j'ai annoncé au Vénéré Révérend ma décision d'offrir mon fils à tous nos frères il a eu des mots que je n'oublierai jamais :
— Par ce geste, Saint Judas, tu rachètes la faute de l'autre Judas. Tu as compris le message de mon Père :"Il n'y a rien de vrai que l'amour et l'amour est partage".
Pour me remercier et m'honorer, Il m'a chargé de préparer mon fils pour la cérémonie.

Marc ! Comme il paraissait changé quand je l'ai revu ce matin. Vêtu d'un court pagne de soie blanche il semblait transfiguré par l'extase. Il a posé ses lèvres sur les miennes, comme nous faisons entre frères et m'a dit doucement :
— Papa, Notre Vénéré Révérend m'a appris l'amour de Dieu et je veux donner mon corps à l'amour de tous nos frères.
Oh Marc! Comme tes paroles m'ont fait du bien. J'hésitais encore, tu étais si jeune, si innocent. C'est la voix de Dieu qui parlait par ta bouche. Je n'ai plus eu de doutes.
Et puis j'étais si fier. Fier de toi, fier qu'à dix ans tu aies compris le Message que tant d'hommes refusent d'entendre. Fier pour moi aussi. De tous nos frères, je suis le premier qui offre son fils, les autres sont célibataires. Et fier de te dire :"Tu es des nôtres mon fils, élu parmi les élus, tu resteras toujours parmi nous !".

J'ai préparé Marc pour la cérémonie. Le Vénéré Révérend lui avait fait boire une décoction dont les effets permettent aux plus saints d'effleurer Dieu du regard. Marc était calme, tranquille, tout son être irradiait la lumière. Il voyait.
Je lui ai enlevé son pagne et il a attendu sagement que je finisse de remplir la baignoire pour le laver. J'ai versé dans l'eau chaude un flacon de fleur d'oranger, puis je l'ai pris dans mes bras pour le plonger dans son bain. Assis, il me souriait. Il y avait tant de pureté dans le bleu clair de ses yeux, tant de bonheur, que je me suis sentis transporté, comme lui, au paradis. Avec un shampooing à l'essence de laurier, je lui ai lavé les cheveux. Ils étaient doux. J'y attardais mes doigts, jouais avec ses boucles dont la mousse en rehaussait les reflets châtains, frottais avec les paumes de mes mains, prenant plaisir à sentir leur soyance sous mes caresses. Après les avoir rincés à l'eau tiède, j'ai longuement savonné son corps.
J'aurais aimé avoir mille mains et que cet instant se fige en éternité. Par moment, sans pouvoir me retenir, je l'embrassais, goûtant le satin&Mac173; de sa peau, anticipant les plaisirs qu'il nous procurerait ce soir.
Pour l'oindre de l'Huile Sacrée je l'ai étendu sur une table recouverte d'une serviette épaisse. De temps en temps Marc me disait en souriant :
— Je ne suis qu'amour papa. Je ne suis qu'amour.
Toute la pièce embaumait de senteurs qui me grisaient, mélange de parfums épicés et d'arômes de plantes aux fragrances subtiles.

La voix du Vénéré Révérend me tire de mon songe. J'ai du mal à suivre sa Parole tant je suis impatient que le Rite commence.
Marc est au milieu de nous, allongé sur l'autel. Il est beau ! Ses yeux sont clos comme s'il dormait et son éternel sourire flotte à la commissure de ses lèvres. J'ai dû lui raser les cheveux pour le Rite mais ça n'a pas changé l'expression de son visage. Il a toujours la frimousse d'un écureuil aux aguets. Il est nu ! Sur son corps aux couleurs de sombre, l'ombre mouvante des bougies l'explore en de fugitives caresses. De son ventre rond d'enfant, de ses bras, de ses jambes encore potelées, des gouttes perlent et glissent, grasses et lourdes. Sa peau brille. Son sexe repose sur sa cuisse gauche, si tendre. Un halo de chaleur l'entoure. Cette chaleur je la ressens au plus profond de moi et je sais que mes frères la ressentent aussi.
Et puis cette angoisse qui me prend soudain lorsque je me rends compte que le Vénéré Révérend s'adresse à moi :
— ... et cette nuit sera pour vous une grande nuit. Que le Rite commence!
Il s'approche de l'autel, sourit en regardant Marc. Mes frères se pressent autour de moi. Dans leurs yeux j'y lis les reflets de mon propre désir.
Et puis cette peur, cette sueur froide qui me coule le long des omoplates. Vais-je réussir ? Je ferme les yeux très fort pour me concentrer, pour me souvenir des consignes.
Avec le couteau sacré, détacher d'abord la main droite et l'offrir au Vénéré Révérend. Puis, garder la main gauche pour moi. Découper ensuite la cuisse droite. C'est facile il est rôti à point et elle se détachera toute seule. Ensuite servir morceau par morceau chacun de mes frères en répétant :
— Prenez et mangez, car ceci est la Nouvelle Eucharistie.

Fin

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