Le gardien et la madone
de François Pissavy



Là-bas, au-delà de la presqu'île, une barre noire, un trait d'union dans la brume de ce début de printemps entre le ciel et la terre. Haut, immobile, fier, le phare de l'île de Trézec. Une colonne de granit rose chapeautée de bronze et de verre. Fait pour défier les éléments, il est maintenant désaffecté. Il y a deux ans, un soir de juillet, il s'est éteint, rayé de la liste des feux. « Trop haut pour des cieux trop bas » avait dit la commission des phares, parce que les soirs de mauvais temps, la tête dans les nuages, il ne dessinait que des halos dans la brume épaisse.
Abandonné, il l'aurait été, si moi Gaétan Plouvenec, son gardien depuis vingt-cinq ans, fonction que je partageais avec un collègue atteint par la limite d'âge, je ne m'étais pas, avec l'aide du maire, opposé à ce projet. J'avais affronté cette commission avec détermination. Je rappelais que le phare de Trézec avait été construit en 1854 à la demande du préfet, afin de signaler cet endroit particulièrement dangereux. Si dangereux qu'en raison des hauts fonds et des récifs aux rochers acérés, des naufrageurs venus des bas quartiers du grand port voisin, s'établirent dans l'île afin de chercher fortune dans les coques éventrées. Je fis remarquer que l'implantation du phare mit fin à ces drames et que son utilité fut unanimement reconnue. J'ajoutai que l'escalier hélicoïdal de cent quatre-vingt-trois marches, soutenu par des poutrelles d'acier verticales, réalisé par un ingénieur parisien de renom, était un chef d'œuvre de l'architecture métallique. J'attirai l'attention de la commission sur les inquiétants bruits de botte résonnant de l'autre coté du Rhin, en ce mois de mai 1936, soulignant que le phare de Trézec en cas de conflit, pourrait reprendre du service, l'important étant de le maintenir en état de fonctionnement. Cherchant à séduire les membres de la commission composée de représentants de différentes administrations et institutions, je m'engageais à remettre en état la chapelle dédiée à Notre Dame des Flots, à assurer l'entretien du petit cimetière et du débarcadère utilisé par le caboteur ravitailleur et l'été par des plaisanciers.
Dans le courant du mois de juin, la commission statua sur mon sort et me fit connaître sa décision trois jours avant l'extinction du phare. Je perdais mon statut précédent pour devenir gardien d'un phare désaffecté pendant une durée d'un an renouvelable. Mais qu'importe ! Le salaire restait le même. Un délai de trois semaines m'était accordé pour accepter mes nouvelles conditions. Je donnais mon assentiment sur le champ trop content de rester sur mon île.
Une île faite de granit rose à peine plus large que le plat d'une main. Un chemin côtier en dessinait les limites, prenant de la hauteur à l'Ouest pour s'abaisser doucement vers un petit port naturel à l'Est. Un peu plus loin cachée derrière un repli de terrain, la chapelle Notre Dame des Flots, petite construction aux murs épais recouverts d'ex-voto gravés en lettres dorées sur des plaques de marbre blanc. Dans le chœur, derrière l'autel, dans une niche, une vierge, la tête inclinée, les bras le long du corps légèrement pliés, la paume des mains tournées vers les fidèles, attendait, couverte de déjections au milieu de brindilles, des pèlerins qui ne viendraient plus. En poursuivant son chemin, le visiteur rencontrait, entourées d'un petit muret fait de pierres entassées, quelques tombes aux noms effacés sous le regard d'un Christ suspendu à une croix rouillée plantée dans un socle de granit couvert de mousse. Le phare, perché sur son promontoire, énorme gnomon, les jours de soleil barrait de son ombre ce morceau de terre perdu.
Je m'installai dans une solitude attendue et souhaitée, bardé de résolutions lentement mûries. Longtemps avant ma nouvelle prise de fonction, j'avais établi un calendrier précis des tâches à réaliser. Chaque semaine, sur un cahier d'écolier, j'inscrivais sur la page de gauche ce que je devais faire, sur celle de droite ce que j'avais réalisé.
Les mois de la belle saison s'écoulèrent sans véritablement que je visse le temps passer. Le matériel commandé pour la réfection de la chapelle arriva dans le mois qui suivit ma nomination, apporté par un caboteur chargé du ravitaillement.
Le cimetière débarrassé de ses herbes folles, le muret, en certains endroits, écroulé, redressé, le ponton de bois du débarcadère réparé, les travaux de la chapelle commencés, j'obtins du président de la commission et du maire un satisfecit lors de leur première visite, fin septembre.
Le mois d'octobre connut de nombreux jours de pluie et de grand vent m'obligeant à rester confiné. Temps que je mis à profit pour procéder à l'entretien des locaux et de la lanterne, mais les mauvais jours se prolongeant, il ne me restait plus à nettoyer que ce qui était propre.
Vers la mi-novembre, un brouillard tenace, étouffant, nauséeux, s'installa, s'agglutinant aux fenêtres, bouchant l'horizon. Le ravitaillement bimensuel, apporté par un caboteur, devant se faire cette semaine-là, fut reporté sine die. La tempête succéda au brouillard. Mes provisions baissaient inexorablement et allaient atteindre un niveau inquiétant quand ô miracle ! un soleil pâlichon se montra entre deux nuages sur une mer calme. Mon ravitaillement arriva le lendemain. J'accueillis les marins avec joie. « On n'a jamais vu ça, un brouillard à couper au couteau durer si longtemps. On s'est inquiété pour toi, sur le continent. Tu t'ennuies pas trop sur ton caillou ? On t'apporte de la barbouille et des pinceaux. Le maire nous a dit que tu te lançais dans la peinture.
- C'est pour la statue de la chapelle, je vais la retaper.
-Tu sais faire ça ! reprit le marin avec une pointe d'admiration.
-Eh oui mon vieux, la vie de phare, ça développe les talents artistiques.
-Toujours pas envie de rentrer ?
-Non.
La restauration de la statue, voilà de quoi m'occuper cet hiver ! Ne pouvant travailler dans la chapelle ni éclairée, ni chauffée, je la transportais jusqu'à l'appartement. Elle était diablement lourde et offrait peu de prises. Dans l'escalier, je la montais marche par marche. Dans l'ancienne chambre de mon collègue transformée en atelier, je la plaçais sur une table recouverte d'une toile cirée, debout sur son socle, pour la nettoyer. Dieu qu'elle était abîmée ! L'humidité avait rongé le plâtre laissant apparaître la structure métallique des doigts. Les yeux, le nez, les lèvres avaient disparu. Le visage n'offrait qu'une surface rugueuse s'émiettant au passage du doigt. Les déjections d'oiseaux coulant dans les plis des vêtements l'avaient terriblement endommagée. Il ne s'agissait plus d'une réfection mais d'une reconstruction. Je prescrivais une semaine de séchage la plaçant à bonne distance du radiateur. Puis elle retourna dans la chambre sur la table. À l'aide d'un ciseau, j'élargissais ses blessures pour mieux les colmater par la suite avec un plâtre spécial. Petit à petit la malheureuse madone récupéra ses formes initiales.
Inutile de dire que la statue devint l'objet de toutes mes attentions et un certain laisser-aller s'installa progressivement. J'omettais de biffer le jour écoulé sur mon calendrier des PTT. Tâche inutile et ridicule avais-je pensé. Le passé cessa de prendre la forme d'un rectangle noir pour se confondre avec les jours à venir. Mon temps finit par s'écouler différemment. Un jour, j'attendis en vain l'arrivée du caboteur ravitailleur. Je crus que l'on m'avait encore oublié. Il arriva le lendemain, jeudi pour moi mais mercredi pour lui. « Ça va questionna l'un des marins. Tu ne veux pas qu'on te ramène ? » Sur le calendrier, le gros rectangle noir se remit à avaler inexorablement les jours. Une semaine plus tard je recevais la visite du maire. Je le rassurai. Il se planta devant la statue debout sur son socle, constellée de taches de plâtre encore humides. « Bon travail Gaétan, vous êtes un véritable artiste ! J'en profitai pour quérir son avis quant aux couleurs des vêtements. « Faites dans le classique mon vieux. Bleu pâle pour le châle et crème pour la robe, pas d'excentricité, pas d'excentricité, répéta-t-il prenant mon bras, je ne veux pas d'ennui avec l'Eglise ! ».
Je suivis ses conseils en ajoutant toutefois un filet d'or au bas de la robe et à l'extrémité des manches. Une peau ivoire avec les pommettes légèrement colorées de rose, une chevelure et des sourcils noirs, des lèvres vermillon voilà comment j'imaginais le visage de cette vierge. Un visage où la jeunesse se manifeste par la finesse des traits et le contraste des couleurs. Le travail terminé j'admirai mon œuvre. J'eus la vague impression que ma vierge ressemblait plus à une Marie Madeleine qu'à une mère du Christ. Mais qu'importe, j'étais seul spectateur de mon œuvre. Je décidais de la garder ici, jusqu'à l'achèvement des travaux de la chapelle.
Mon œuvre d'art prit place sur la table de la salle de séjour. Entre la madone et moi il se passa quelque chose. Souvent je lui adressais la parole. Le soir avant de me coucher, je posais délicatement mes lèvres sur son épaule. Puis nous eûmes de véritables conversations, je la questionnais, elle me laissait deviner ses réponses. Au bout de quelque temps une certaine complicité s'établit entre nous. J'allais au-devant de ses désirs. Devait-elle passer la nuit sur la table, debout sur son socle alors que je dormais tranquillement dans ma chambre ? J'eus la nette impression qu'un jour, elle m'en fit le reproche. Le lendemain, j'entrepris le nettoyage complet de la chambre qui m'avait servi d'atelier. Ce soir-là, je pris la madone dans mes bras esquissant quelques pas de danse, et je l'allongeais sur le lit plaçant sa tête délicatement sur l'oreiller. À mon tour, je lui reprochai de porter des habits dissimulant sa féminité. Je lui proposais d'enlever ce châle qui cachait sa chevelure. Sur une feuille, j'esquissais plusieurs modèles de coiffe et je compris que son choix se portait sur celui qui avait ma préférence. Une chevelure ondulée séparée par une raie au milieu. La chose était aisée à faire. Laissant la partie du châle couvrant les épaules, je dégageai le cou et transformai la pièce de tissu couvrant la tête en une chevelure abondante. Je plaçais la madone, non, Mado, c'est ainsi que je l'appelai désormais devant la glace pour la laisser juge du résultat. Elle se mira de face de profil satisfaite de sa nouvelle apparence. Mais elle me fit comprendre que ce châle sur les épaules et cette robe longue ne lui plaisait plus. Mais remonter la robe jusqu'aux genoux fragiliserait à coup sûr la statue, par contre je lui proposais, m'inspirant d'un tableau d'Hopper, de donner plus de rondeur à une poitrine et de la mettre en valeur par un décolleté profond. Ce que je fis facilement. Je gommais aussi les plis de sa robe pour la rendre plus moulante. « Une femme du XXe siècle, voilà ce que je suis» semblait-elle se dire en se regardant une nouvelle fois dans la glace.
Au mois de juin 1937, il y a un an, le président de la commission toujours accompagné du maire revint sur l'île pour statuer sur la demande de reconduction de mon contrat pour l'année à venir. Prévenu, j'avais caché Mado dans un placard. Nous procédâmes comme il était d'usage à la visite des lieux. La lanterne du phare, l'appartement puis nous descendîmes l'escalier en direction de la chapelle pour constater l'avancement des travaux. « N'y avait-il pas une statue de la vierge dans cette niche ? demanda le président de la commission.
-Si répondit le maire, j'ai chargé Gaétan de la restaurer
-Où est-elle reprit le président ?
-Dans l'appartement
-Dommage que vous ne nous l'ayez pas montrée. Vous savez Gaétan est très habile de ses mains Monsieur le Président.
-Je n'en doute pas. Quand ces travaux seront-ils finis? L'évêque voudrait faire consacrer la chapelle pour le quinze août. On a juste deux mois devant nous. Ça me semble suffisant. Votre avis Gaétan ?
-Tout sera fini pour le quinze Juillet Monsieur le Président.
-Parfait.
- Gaétan, Monsieur le maire et moi donnons notre accord de principe pour la reconduction de votre contrat. Vous recevrez un courrier de confirmation sous huitaine et vous aurez trois semaines pour vous décider.
Je raccompagnais mes visiteurs jusqu'au débarcadère.
De retour vers le phare, je me demandais ce que j'allais faire. Hors de question de remettre la statue telle qu'elle était dans sa niche. Prisonnier sur mon île, je ne pouvais m'enfuir avec Mado, le point le plus proche de la côte était à six miles de là. Et pour aller où ? Avec la police à mes trousses.
Non, la seule solution possible était de me séparer de Mado pour un temps. Je l'enveloppais soigneusement pour la protéger des intempéries et la déposais dans une anfractuosité de rochers en attendant de venir la rechercher un jour.
J'adressai au maire un courrier lui annonçant que j'avais brisé la statue lors de son transport entre le phare et la chapelle, que je regrettais vivement de l'avoir laissé dans l'ignorance de ce fait lors de sa dernière visite et que par conséquent je le priai d'accepter ma démission.
Trois semaines plus tard je quittais définitivement l'île, les travaux de restauration de la chapelle, achevés.
Je ne fus pas remplacé.

Gaétan Plouvenec mourut dans un accident de la route le vingt-cinq décembre 1938. Il fut enterré comme ses prédécesseurs dans le petit cimetière de l'île de Trézec.
En dix-neuf cent soixante-cinq, selon l'article d'un journal local, on retrouva sur une plage une statue de femme vêtue d'une robe longue, coiffée à la manière des années trente soigneusement enveloppée dans un sac étanche. L'article précisait que le propriétaire pourrait récupérer son bien aux objets trouvés.






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