Une fille simple
de François Pissavy



Rougemont, ce n’était pas bien grand. Un village de la Franche-Comté d’à peine mille habitants au milieu de collines ondulant avec douceur un tapis de prairies verdoyantes. Elle s’y ennuyait, Aline Legris, la petite dernière d’une famille de paysans. Pour seule distraction, la messe le dimanche. Quelques paroles échangées entre les paroissiens, des femmes surtout, devant la petite église au toit pentu, au clocher pointu. Pas question pour elle d’aller au café de la place, jouer au baby-foot avec les garçons. Non ce n’aurait pas été convenable. L’ennui l’avait poussée à apprendre la comptabilité. Un métier d’avenir. Elle s’était inscrite dans un cours privé à Montbéliard. Trois ans passés là-bas, logée chez la sœur de son père, pour obtenir son diplôme d’aide-comptable. Trouver du travail fut chose simple. Une société montbéliarde lui offrit un bon salaire. Elle retourna habiter chez sa tante. Peu dépensière, juste le prix du billet de train aller-retour chaque week-end, elle économisa tout ce qu’elle put. Elle avait un projet, un grand projet: monter, comme sa cousine Chantal, à la capitale. Elle en rêvait. Paris était un endroit magique, un endroit merveilleux, un endroit où l’amour et le bonheur vous attendaient.

En ce mois de septembre 1964, elle débarqua chez sa cousine, trouva un travail huit jours plus tard, rue de Richelieu à la compagnie d’assurance Devoir et Prévoyance puis un logement dans un immeuble en briques rouges près de la porte d’Orléans. Un petit deux pièces fort modeste. Au premier étage. Chacune des trois fenêtres donnait sur une courette où des herbes folles disputaient la place à de gros pavés bombés. En face, au pied d’un mur montant jusqu’au ciel, une rangée de poubelles en tôle galvanisée. Quelques-unes au couvercle soulevé par leur contenu.

Ce trente mètres carrés, elle le meubla avec amour. Une table, quatre chaises et un lit tout simple achetés sur un marché, non loin de chez elle. Sur la cheminée de marbre noir veiné de blanc, dans un cadre de cuir rouge foncé, la photo de ses parents. Elle se sentait chez elle. Le dimanche avec sa cousine, elles visitaient la ville, allaient au cinéma. Rentrée, elle racontait à ses parents sa journée sur des cartes postales. Le soir après avoir mangé, elle s’endormait dans ce lit un peu froid avec le secret espoir qu’un homme, viendrait partager sa couche. Mais dans cette grande ville, elle ne connaissait pas grand monde. Les seuls Parisiens à qui elle adressait la parole étaient ceux de sa société. Un qu‘elle trouvait attirant, dans son costume bleu nuit avec sa cravate noire sur sa chemise blanche, c’était Pierre, surtout quand il était au volant de la DS 19 noire du grand patron. Il lui avait même fait un petit signe de la main. Elle s’était mise à espérer. Plusieurs fois elle était passée à proximité du parking, un jour elle l’avait vu assis à l’arrière de la voiture, la tête dans son journal. C’est à peine s‘il avait levé les yeux sur elle.

Les jours passant elle avait oublié cette idylle imaginaire. Un matin pourtant comme tous les autres, elle crut que le grand jour était arrivé. Après avoir fait la bise à ses collègues, échangé quelques mots aimables, s’être enquise de la santé des enfants et des conjoints, elle s’installa à son bureau, sortit de son tiroir sa plaque métallique vert pâle sur laquelle elle fixait de grandes feuilles séparées par du papier carbone. Devant elle à sa gauche une panière avec les factures à enregistrer, à sa droite à côté d’une grosse machine à calculer une autre, vide, qu’elle remplirait avec le contenu de la première. Au beau milieu de la matinée, tout à son travail, entre deux factures, elle découvrit une page arrachée d’un carnet à ressort qu’elle déplia. Elle lut ces quelques mots écrits maladroitement en script, dont elle ne comprit pas le sens « Ça fornique dans cette boîte. A bientôt ». Surprise, intriguée, elle pensa montrer ce message à sa voisine puis se ravisa. Peut-être se moquerait-elle d’elle ? Elle le rangea au plus profond de son sac à main. Au milieu de ses secrets de femme. Elle s’interrogea, chercha, imagina, rêva même. Ce ne pouvait être qu’un homme, un homme qui enfin s’intéresserait à elle. Pierre le chauffeur? Elle aimerait bien. Marcel de l’entretien ? Avec son maillot de corps dès la belle saison découvrant ses larges épaules. Jean, ce vendeur qui l’autre jour lui avait offert un café ? Un bavard qui l’avait fait bien rire avec ses histoires. Elle s’en voyait des soupirants. Ce qui l’ennuyait c’était ce mot forniquer. Que pouvait-il bien signifier? A midi elle demanderait à une de ces collègues. Une voix sèche la sortit brutalement de ses réflexions « Aline, votre travail, ce n’est pas moi qui vais le faire à votre place! » Celle de Madame Dumont, sa chef, debout à la porte de son bureau, les mains dans les larges poches de sa robe noire à pois blanc. Aline se replongea sans dire mot dans ses factures.

A la cantine, elle déjeuna avec la secrétaire du service commercial. Sûr qu‘une fille comme elle devait savoir. A la fin du repas elle se risqua.
-Forniquer, tu sais toi ce que ça veut dire?
-Quoi? Qu’est ce que tu dis dit elle posant sa fourchette dans son assiette.
-Forniquer, j’ai vu ce mot, je sais pas ce que ça veut dire tu sais toi ? dit Aline rougissant
-C’est quand un homme et une femme s’aiment. Si tu vois ce que je veux dire dit-elle avec un grand sourire
-Bien sûr s’empressa de répliquer Annie
-Tu auras au moins appris quelque chose aujourd’hui.
Quand un homme et une femme s’aiment. Plus de doute, quelqu’un s’intéressait à elle. N’avait-il pas écrit « à bientôt » dans son message ? Sûrement les prémisses d’une belle histoire. Elle se sentit soudain envahie par une joie intense.

Ce soir là elle rentra chez elle d’un pas léger. Tout à ses rêves, elle s’endormit serrant bien fort contre elle son traversin. Le lendemain fut la journée des grandes résolutions. Elle décida d’être belle. Comme Madame Dumont qui, malgré ses quarante ans, savait attirer le regard. Elle aussi comme Aline avait commencé sa carrière comme aide-comptable. Aujourd’hui elle avait un grand bureau bien meublé, un mari qui l’emmenait en voyage, trois beaux enfants. « Ma petite Aline, tu dois faire comme elle » se répéta t-elle en prenant sa douche. Devant son miroir, enroulée dans son vieux peignoir beige, elle décida de chasser ces vilains boutons qui fleurissaient sur son visage. Elle enfila son corsage à fleurs et sa belle jupe bleue qu’elle eut un peu de mal à fermer. De vilains bourrelets alourdissaient sa taille. Madame Dumont, elle, n’avait pas de bourrelet. Alors régime ! Fini les bonbons et pâtisseries, adieu les plats en sauce, les frites et les œufs mayonnaise. Cette fois-ci elle irait jusqu’au bout. Pas comme les autres fois. À son travail, on la félicita pour sa nouvelle tenue, elle en rougit. Madame Dumont leva ses fins sourcils d’étonnement. On la pressa de questions « Qu’est ce qui t’arrive ? Tu sors ce soir ? Tu t’es trouvé un amoureux ? Raconte. » Elle balbutia quelques mots, s’installa derrière sa grosse table de bois, sortit ses affaires et se mis au travail avec acharnement. Qui sait ? Entre deux factures… Peut-être un nouveau message ? A midi, elle se contenta d’une pomme et d’une tranche de pain. Une heure après, elle était de nouveau au travail. La journée s’acheva.

Déçue, elle rentra chez elle. Que pouvait-elle faire d’autre sinon attendre? Il devait certainement la mettre à l’épreuve. Elle persévéra dans ses efforts. Et elle en fut récompensée. Quinze jours plus tard, au milieu de l’après-midi, entre deux factures, la page de carnet tant attendue. La même écriture en script « Ici l’amour est roi. On continue. Bravo. A bientôt ». Cette fois-ci le message lui parut plus explicite. Vite elle plia la petite feuille, la glissa dans son porte-monnaie et continua son travail comme si de rien était. La joie au cœur. « Oui se dit-elle l’amour est roi. » Pour fêter l’événement, elle s’offrit un thé dans une brasserie de la rue de Richelieu, la tête pleine de projets. Demain samedi, elle ferait les magasins de l’avenue du général Leclerc. Porter tous les jours les mêmes vêtements, ça devenait lassant. Madame Dumont, elle, changeait de robe tous les jours. Et ces escarpins tout déformés, tout moches, elle ne les supportait plus. En sortant elle aperçut, sur le trottoir d’en face, Véronique sa collègue de bureau en grande discussion avec Marcel. Elle s’en étonna. Sans plus. Elle avait d’autres chats à fouetter.

Lundi, elle arriva avec une nouvelle robe et une nouvelle coiffure. Ses collègues furent admiratives, Madame Dumont y alla aussi de son petit compliment. Aline l’aurait presque embrassée. La journée passa, pas de message. La semaine aussi. Elle attendit jusqu’au mercredi suivant. En début d’après midi toujours entre deux factures la petite page de carnet, qu’elle porta à ses lèves avant de la déplier. La même écriture en script devenue si familière. « Ça fornique dans ce service. Bientôt vous saurez qui. Sauvons la morale ». Elle sentit monter en elle une immense déception. Ses yeux s’embuèrent. Il se moquait d’elle. Elle qui avait fait tant d’effort pour lui. Quelques instants après sa découverte, sa voisine, une feuille de carnet à la main s’exclama « Oh les filles regardez ce que je viens de trouver là dans ma pile de factures » Le papier circula entre toutes les mains et suscita la réprobation générale. « Il faut montrer ça à la chef. Regardez dans vos piles les filles, on ne sait jamais“ On regarda. Véronique l’autre voisine d’Aline s’exclama « Moi aussi j’en ai un, ça dit la même chose ». Aline garda le silence. Madame Dumont partie à la banque fut, à son retour, surprise par l’excitation régnant dans le bureau. « Regardez Madame ce qu’on a trouvé dans les factures ». Elle lut les bouts de papier qu’on lui tendait. « C’est la première fois en vingt ans de carrière que je vois une chose pareille. Je vais prévenir le directeur. ». Pendant son absence, les conversations reprirent de plus belle pour savoir qui pouvait coucher et avec qui. On passa tous les hommes, peu nombreux en revue et les jeunes femmes célibataires. «Elle avec lui, tu es folle, il est beaucoup trop vieux, non je la verrais plutôt avec machin, il est beau gosse, ils iraient très bien ensemble.» Parfois elles s’esclaffaient devant les couples ainsi formés. Pour Aline, cette nuit-là fut une nuit de larmes. Sa vie qui avait pris un sens grâce à ces messages ressemblait désormais à un champ de ruines.

Le jour suivant elles furent accueillies par l’adjoint du directeur.
« Madame Dumont sera absente quelques jours, elle a été hospitalisée cette nuit, suite à un malaise. On lui fait des examens. D’après son mari rien de grave. Voici votre travail mesdames ». Le vendredi au retour du déjeuner nouveau message «La forniqueuse est à l’hôpital, frappée par un juste châtiment. Aujourd’hui la morale est sauve! ». Madame Dumont une forniqueuse? Son nom accolé à ce mot semblait incongru. Elle, une femme si respectable! Une femme mariée, la mère de trois enfants ! Calomniée honteusement ! Il fallait immédiatement prévenir le directeur. Véronique se porta volontaire. Un quart d’heure plus tard, de retour, elle raconta. Une enquête était en cours pour démasquer au plus vite l’auteur de ces messages. Le week-end fut bien triste pour Aline. Elle resta enfermée dans son appartement. Madame Dumont, son modèle. Égratigné!

Au bureau, la stupeur passée, les langues se délièrent. On entendit tout et son contraire. Des petits riens trouvés par-ci, des petites choses par-là firent que la vérité éclata au grand jour. Une vérité faite de suppositions, conjectures et vils ragots. Pierre le chauffeur était l’amant de Madame Dumont. On les avait vus ensemble plusieurs fois. Même qu’il ramenait Madame chez elle avec la DS du patron, elle assise à côté de lui. Monde impie! Une femme comme elle ! Un homme de quinze ans son cadet! Quelle honte! Toutes les bonnes consciences étaient en émoi. On en aurait presque approuvé l’auteur de ces misérables messages. Aline Legris fut rongée par un effroyable sentiment de jalousie. Ce Pierre qui la regardait à peine. Maintenant, elle comprenait pourquoi. Cette vieille de quarante ans l’avait dévoyé. Inadmissible. Elle se devait de faire quelque chose. Pour le moment elle ne savait trop quoi.

La semaine suivante, la « forniqueuse » reprit son travail comme si de rien n‘était. Sourde à tous ces murmures qui l’entouraient. Toujours aussi belle, toujours aussi élégante. A la cantine les conversations allèrent bon train.
- Tu crois que le mari est au courant?
- Si j’étais à sa place, je te la foutrais dehors de chez moi et vite fait.
- Et les enfants, je les plains de tout mon coeur.
- Gâcher sa vie pour des galipettes. C’est triste.

Aline, à ces conversations, prêta une oreille attentive. Ces gens avaient raison. Il fallait mettre un terme à cette liaison scandaleuse. Elle s’investit d’une mission impérieuse : informer ce pauvre mari de la conduite ignominieuse de son épouse. Un coup de téléphone ferait l’affaire. Sans risque, pensa t-elle, il ne connaissait pas sa voix. Si une femme répondait, elle raccrocherait immédiatement. Ce qu’elle dirait devait tenir en quelques mots. « Votre femme fornique avec un employé de sa société, vous voilà au courant» lui convint. Sitôt le message délivré elle raccrocherait. Trouver le numéro de cette forniqueuse, même avec l’aide du bottin ne fut pas une mince affaire. Des Dumont, habitant Paris il y en avait une multitude mais des Geneviève Dumont pas une seule. Elle ignorait le prénom de l’infortuné mari. Comment faire ? La chance l’aida. Un matin arrivée la première, elle pénétra dans le bureau de sa chef, laissé ouvert par la femme de ménage. Dans un tiroir, une carte postale, adressée à Monsieur et Madame Xavier Dumont, rue de Grenelle. L’annuaire d’un bureau de poste fournit le numéro qu’elle attendait tant. Elle fit plusieurs essais infructueux, tomba sur sa patronne. À croire que le mari avait déserté le domicile conjugal. Trois semaines s’écoulèrent. Elle décida de faire une ultime tentative et ce fut la bonne. Elle délivra son message au mari qui engagea avec elle la conversation.
-Je suis au courant de l’affaire, merci de votre appel.
- Euh …C’est… bien normal Monsieur bafouilla t-elle
-Vous appartenez à la société ?
- Je euh… Non… Enfin. Si
-Oui ou Non ?
- Si, si. Au revoir Monsieur.
Elle raccrocha. Aussitôt elle s’en voulut d’avoir trop parlé.

Que se passa-t-il entre les époux Dumont. Personne ne sut. Trois jours plus tard, Aline fut convoquée dans le bureau de sa patronne. Un homme se trouvait là assis dans un fauteuil. Madame Dumont fit les présentations, « Mon mari » puis tout sourire s’adressa à elle.
-Si j’en crois votre léger accent, Aline, vous êtes originaire de Franche-Comté.
- Oui madame d’un village près de Montbéliard.
-Puis s’adressant à son mari
-Qu’en penses-tu
-Mademoiselle, c’est vous qui avez appelé l’autre soir au sujet de ma femme.
Aline pâlit et nia
Madame Dumont reprit d’un air sévère
-Aline Legris, il est inutile de nier. Votre accent vous a trahi.
-Mais Madame ce n’est pas moi, je vous le jure
- Ne jurez pas. Si vous ne reconnaissez pas les faits maintenant, je porte plainte contre vous… Pour calomnie. Ça risque de vous coûter très cher. Ce que vous venez de faire est très grave. Vous comprenez Aline ?
-Oui madame
Vous comprenez aussi Aline que vous ne pouvez rester plus longtemps dans notre société. Ces messages et ces coups de téléphone anonymes. Qu’est-ce qui vous a pris ? Une fille sérieuse et travailleuse comme vous ! Vous êtes renvoyée. Inutile de revenir demain. Prenez vos affaires, on vous enverra votre chèque et vos certificats.
-Les messages mais ce n’est pas moi Madame, je le jure s’insurgea Aline
-Évidemment. Qui voulez-vous que ce soit d’autre ? Arrêtez de mentir !
-Je n’ai jamais envoyé ces messages dit elle en sanglotant.
-Vous reconnaissez toujours avoir téléphoné à mon mari pour l’informer de ma supposée conduite ?
- Oui madame
-Alors n’allons pas plus loin. Ce que vous reconnaissez est déjà suffisamment grave.

Le jour suivant le départ d’Aline, Madame Dumont annonça fièrement que Mademoiselle Legris, l’auteur des messages, avait été démasquée et qu’elle avait tout avoué. Pourtant huit jours après, Véronique et deux de ses collègues trouvèrent chacune dans leurs factures un petit papier sur lequel on avait inscrit en script « La forniqueuse a puni l’innocente. Honte à elle ». Ceci causa un émoi considérable dans la société. Les syndicats s’emparèrent de l’affaire. On exigea la vérité. Une pétition circula. Agitation inutile. Notre pauvre Aline avait déjà retrouvé sa Franche-Comté.

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