L'estaminet
de François Pissavy



Le matin avant de prendre le boulot à cinq heures trente, avec trois collègues on fréquentait le seul endroit ouvert à une heure aussi matinale, le « bar des amis » à quelques pas du dépôt SNCF où je travaillais. Mécanicien, j'étais chargé de la mise en route des locomotives des trains de banlieue. Abdel le patron n'était pas très causant. Grand, maigre, la cinquantaine, grisonnant, une grosse moustache, c'était un ancien harki qui avait quitté l'Algérie en 1961. Avec ses maigres économies, il avait acheté un emplacement situé sous une petite arche d'un viaduc désaffecté au fond d'une impasse bordée d'immeubles en briques rouges abritant des ateliers d'artisans et un garage devant lequel une vielle voiture rouillait paisiblement au milieu d'une tache de gazole agrippant la poussière apportée par le vent. On y accédait, en descendant trois marches de pierre glissantes les jours de pluie par une porte vitrée, et l'hiver recouverte d'une buée épaisse striée par le parcours erratique des gouttelettes que je suivais parfois des yeux avant que leur poids les entraînât vers le sol. Le matin, avant le lever du jour, on avait l'impression que la lumière sortait d'un soupirail. La décoration de l'endroit était des plus sommaire. La voûte peinte d'un jaune très soutenu laissant à peine apparaître le contour des briques. Le bas du mur jusqu'à un mètre cinquante était protégé par des grandes plaques de formica marron et au sol, on avait collé des dalles plastiques gris clair. Presque au milieu de la pièce trônait le bar recouvert en formica beige, ébréché aux coins avec un plateau de zinc mat éclairé par trois grosses lampes avec des abat-jour orange semi sphériques. Six tabourets de comptoir étaient à la disposition des clients ainsi que deux tables recouvertes d'une toile cirée à carreaux rouges et blancs avec quatre chaises chacune. Une grosse machine à café était placée sur un placard à bouteilles ou à vaisselle. On avait pris nos habitudes chez Abdel. On était ses premiers clients. On s'installait sur les tabourets pendant qu'il préparait nos cafés. Il plaçait les soucoupes avec les cuillers et les verres à liqueur pendant que le café s'écoulait lentement dans nos tasses alignées sur la grille de la machine. Puis d'un geste bref et précis, il remplissait nos verres à ras bord à l'aide de sa bouteille de calva munie d'un bec verseur. Ensuite il nous regardait de son air triste consommer, passant de temps en temps une serpillière de comptoir qu'il sortait d'un seau à l'eau savonneuse et brunâtre. Pour Abdel, un comptoir propre devait toujours être humide et tant pis pour les manches des clients. Je peux dire qu'on le savourait ce petit calva. Surtout l'hiver quand la température frôlait les moins dix. Quoi qu'on en dise il était le bienvenu dans le gosier. Je le buvais à petites gorgées, je les faisais descendre lentement dans la gorge puis je les sentais glisser en moi et répandre leur chaleur bienfaisante. Roger qui me traitait de femmelette prenait d'abord son café puis vidait son verre cul sec. La meilleure façon de se réchauffer ! Parfois il avait des remontées qu il réingurgitait en jurant. Didier, un collègue mécanicien, sa spécialité c'était les canards qu'il trempait dans le calva, les faisait fondre sur sa langue, puis vidait le reste de son verre dans son café sous le regard courroucé de Roger, notre chef d'équipe, qui lui reprochait de gaspiller la marchandise. Enfin Fred ne prenait que du café. C'était l'intellectuel. Il lisait l'Humanité, nous c'était plutôt France-soir ou Paris Turf. On ne comprenait pas pourquoi il bossait avec nous lui qui avait un bac de philosophie Pour notre métier le CAP suffisait. Fred était inscrit au Parti et il voulait qu'on adhère. Il voulait nous emmener aux réunions le soir, place du Colonel Fabien, nous disant qu'on rencontrerait des gens importants. C'était un beau parleur, on l'écoutait, mais parfois on en avait marre. Roger le rembarrait lui disant qu'il en n'avait rien à foutre de ses belles théories. Fred s'arrêtait tout net, sortait son papier OCB, sa rouleuse, sa blague à tabac, son briquet à essence et se roulait une cigarette sur le bord du zinc. Ce n'était pas un as en la matière. Soit il la faisait trop tassée et il ne parvenait pas à allumer sa clope, soit pas assez et les brins de tabac s'échappaient par l'extrémité de sa cigarette. Quand il l'allumait le papier prenait feu et la flamme lui brûlait les cils. Roger se moquait de lui « t'es vraiment un gars qui se complique la vie. Tiens prends donc une bonne gauloise et fous ton attirail à la poubelle. »
Didier et moi on était un peu sous le charme de Fred qui connaissait du monde et fréquentait les grands cafés du boulevard Saint Germain où des gens connus se réunissaient, des philosophes, des sociologues, des hommes politiques et ça nous impressionnait beaucoup. Nous aussi on pouvait rencontrer des gens intéressants mais qu'auparavant il fallait se former pour profiter de leur conversation. Le Parti pouvait nous aider… disait-il.
L'idée cheminait dans mon esprit ; prendre ma carte au parti pour me sortir de ma condition. J'en discutais au travail avec Fred. Il me disait que j'étais quelqu'un de sérieux que je devais prendre mon avenir en main. Qu'avec le Parti je pourrai faire changer les choses. Oh ! pas tout de suite. Mais dans deux ou trois ans. Fred m'avait mis sur la bonne voie, je l'en remerciai. Fred en bon missionnaire essaya aussi de convaincre Roger
Inutile de dire que tout cela n'était pas de son goût. Du pipi de chat. Du délire d'intellectuel. Pour Roger, les choses étaient simples. Gagner du pognon. Claquer son fric aux courses. Et s'il en restait, le dépenser dans les bars à filles de Pigalle. Il nous racontait ses folles aventures au Tagada, situé dans une rue adjacente à la rue Blanche, nous expliquant les pièges à éviter avec ces dames.
« Quand tu arrives, tu te mets tout de suite à une table. Les filles viennent te voir les unes après les autres et tu choisis. La taulière débarque avec la carte des vins. Que du champagne ! Si t'en prends un mauvais t'en a pour cinq cents balles mais ça peut monter jusqu'à mille six cent francs. Après quoi on t'installe avec la fille dans un salon. Un placard aux lumières tamisées avec un canapé et un guéridon. Quand tu étends les jambes tu touches le mur d'en face. Le barman t'apportes dans le seau à glace la bouteille qu'il débouche avec majesté et trois coupes. Une pour toi, l'autre pour l'entraîneuse et la troisième pour lui, c'est la tradition pour probablement pour la vider dans l'évier. C'est des filous. Ils te font vider la bouteille le plus vite possible pour t'obliger à en recommander une autre. Ensuite la fille te détaille ses prestations et te réclame du fric en conséquence. » On écoutait les histoires de Roger avec l'intérêt que l'on peut imaginer surtout qu'il n'était pas avare de détails croustillants. Fred attentif à ce qui se disait cachait sa curiosité derrière une moue réprobatrice ce qui énervait Roger « Si ce que je raconte, ça te plait pas, t' as pas besoin d'écouter
-Mais tu ne vois pas que ce n'est pas la fille que tu donne ton fric, c'est son patron qui se le met dans les poches. Ça ne te vient pas à l'esprit ?
-Écoute mon petit Fred, t'es bien gentil, tu écoutes mes histoires de A à Z et après, » prenant une voix de fausset avec un jeu de hanches et levant un bras « Monsieur joue les effarouchés. Le Roger se roule dans la débauche. » Puis de sa voix grave « Qu'est ce que ça peut te foutre ? Mon pognon, j'en fais ce que j'en veux. J'ai pas de compte à rendre à un jeune merdeux comme toi. Tu verras quand tu auras cinquante piges si c'est facile de trouver une gonzesse. Toi qui as ton bac tu dois comprendre ça. »
Fred, le nez dans sa tasse balbutiait quelques mots incompréhensibles pendant qu'Abdel qui ne perdait rien de la conversation ramenait le calme « Allons messieurs, voyons un peu de sérieux. » Je me souviens de leurs engueulades comme si c'était hier. Mais même s'il y avait du tirage entre Roger et Fred, il régnait entre nous une bonne entente.
Suivant les conseils de Fred je pris ma carte au Parti en 1975. J'assistais tous les quinze jours à des réunions organisées par la cellule dont je faisais partie. J'étais impressionné par les discours des camarades, ouvriers comme moi, dont je ne comprenais pas un mot. Fred m'expliquait, m'encourageai,t me prêtait des livres découpait des articles de l'Huma. Bref j'étais pris en main. Moi qui vivais seul et sans ami outre les collègues, je me trouvais au milieu de gens accueillants. On s'occupait de moi et j'en étais reconnaissant à Fred et au Parti. Mais au bout d'un an, mon enthousiasme s'émoussa. Je finis par m'ennuyer ferme pendant les réunions. Je décidais de ne plus y aller malgré les reproches de Fred.
Trois ans plus tard je fus muté à La gare de triage de Villeneuve-Saint-Georges. Mon pot de départ eut lieu chez Abdel un soir au mois de février. La bière et le calva coulèrent à flot. Fred n'y assista pas. Il avait ce soir-là, une réunion dans une mairie de la Seine-Saint-Denis dont il était maire adjoint. Roger parti à la retraite un an plus tôt vint avec une greluche, outrageusement maquillée et comme lui bien en chair avec le même visage rubicond et, inutile d'ajouter, dotée d'une bonne descente. Didier était seul. Quelques autres collègues du dépôt s'étaient joints à nous. Abdel avait préparé des sandwichs dont le pâté à la mastication sortait effilé comme d'un laminoir, s'agglutinant aux commissures des lèvres. Sous l'effet de l'alcool, l'atmosphère s'échauffa. Des quintes de toux suivies de raclement de gorge parsemaient les conversations rythmées par des rires tonitruants. On se congratulait, on se désolait, on se promettait tout en sachant que rien ne serait tenu. On se séparait. Chacun le savait, mais ce soir-là tout le monde voulait l'ignorer. À la demande d'Abdel, on partit vers onze heures criant et chantant dans les rues vides et désertes. Habitant à vingt minutes de là je rentrai à pied titubant et m'asseyant sur de petits murets qui soutenaient des grilles de jardinets. L'air froid me pénétrant les poumons amoindrissait un mal de tête naissant Quand je regardais le sol, je le voyais s'enfuir à une folle vitesse sous mes pieds. Plusieurs fois je manquai de tomber me rattrapant à tout ce que je pouvais agripper. Un moment je restai assis au pied d'un panneau d'interdiction de stationner. Tant bien que mal je continuai mon chemin quand je fus pris d'une envie soudaine. Mes doigts engourdis ne purent dégrafer les boutons et je sentis un liquide à la chaleur bienfaisante glisser le long de ma jambe. J'avançai laissant sur le trottoir une trace humide tel un gastéropode. La jambe de mon pantalon devenue froide collait à ma peau. Je fus secoué par des frissons et me recroquevillait sur moi-même. Dans un effort ultime, j'arrivai devant la porte restée ouverte de mon immeuble. Quatre étages à monter ! Ce que je fis précautionneusement à quatre pattes de peur de rater une marche. Après moult essais, je réussis à ouvrir ma porte au moment où un rai de lumière apparut sous celle de mon voisin. J'allai me réfugier dans mon cabinet de toilette. Je me passais la tête sous l'eau tiède. J'avalai deux cachets d'aspirine que j'extrayais difficilement de leur tube métallique. Puis j'enlevai mes vêtements que je mis à tremper dans ma baignoire, les saupoudrant de lessive. Une bonne douche me revigora quelque peu. M'allongeant sur mon lit, j'essayai de trouver le sommeil qui engloutirait tous mes maux. Par ma fenêtre sans rideau, la lune plongeait sur moi son regard réprobateur questionnant mon for intérieur d'un ton sans réplique : « qu'as tu fais ce soir Jacques Vernove ? » Voulant fermer les volets, je tombai sur le sol face contre terre et c'est à cette même place que je me réveillai le matin plein des meurtrissures de la veille.
A l'aube, je pris la résolution de ne plus toucher à l'alcool. Résolution que trente ans après je tiens encore. J'ai été en cela aidé par les circonstances. Roger deux ans après son départ en retraite fut hospitalisé dans un centre anticancéreux. On lui avait diagnostiqué une tumeur du larynx. Le cancer des alcoolo tabagiques lui avait annoncé le médecin d'un air moralisateur. Il subit l'opération avec beaucoup de courage. Ne pouvant plus parler, il s'exprimait à l'aide d'une ardoise magique sur laquelle il inscrivait ce qu'il avait à dire. Toutes les heures, quelqu'un venait aspirer les glaires qui grésillaient au fond de sa canule gênant sa respiration. Il vivait dans une angoisse permanente. Il n'avait plus de famille. Sa greluche jugeant son état peu conforme à ses désirs l'avait laissé tomber. Pendant des semaines, j'allais le voir régulièrement essayant de le réconforter. Mais il acceptait de moins en moins son état. Un soir il inscrivit sur son ardoise magique « Merci de ce que tu fais pour moi, tu es un véritable ami. Je ne regrette pas la vie que j'ai eue. » Le lendemain j'appris sa mort. Il s'était suicidé.
Fred quitta la SNCF pour devenir maire d'une commune de dix mille habitants. On parle de lui dans les journaux. Je le revis une fois, mais il ne se souvint pas de moi. Il me fit un vague sourire qu'il accompagna d'une poignée de main, puis aussitôt s'adressa à quelqu'un d'autre. Je me sentis heureux de ne pas avoir persisté dans le chemin qu'il m'avait montré.
Didier muté à sa demande à Gassin comme chauffeur d'autocar sur la ligne Saint-Tropez - Saint Raphaël m'envoie chaque année une carte de vœux. Il a une femme et deux enfants.
Le bar des amis, il avait disparu remplacé par des immeubles flambant neufs.
Quant à moi …


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