Deux, même seul
de François Dubé

La lune se cacha derrière les nuages, en cette soirée fraîche du mois de novembre. M. Collen écoutait un vieux film muet en noir et blanc, bien assis dans son vieux fauteuil usé. Il était amateur de ces œuvres, ancêtre du cinéma moderne. Soudain, on frappa à la porte. M. Collen se leva, se dirigea vers la porte, et comme d'habitude, il regarda par l'œil magique, puis, étant bien certain de l'identité du visiteur, il enleva la chaînette, et il ouvrit la porte.
- Entrez mon cher.

M. Doubay accepta l'invitation, et offrit son manteau à son hôte. Il était très poli de nature, mais pas très bavard. On n'en savait pas beaucoup sur son compte, car il ne parlait pratiquement jamais de lui.

- Il commence à faire froid, lança M. Collen, j'ai moi aussi sortit mon manteau.
Il invita ensuite son invité à se rendre au salon. Ils entrèrent dans une pièce plutôt petite, mais très bien meublé, peut-être même un peu trop. Une large bibliothèque en bois vernis, garnis de cassettes vidéo, emplissait le centre de la pièce, le reste étant meublé de meubles plus ancien les uns que les autres. On se serait cru chez l'antiquaire, même le téléviseur datait des premières années de la télévision couleurs. M. Doubay prit place dans un large fauteuil de cuir, comme on en retrouve dans les vieux feuilletons américains.

- Vous prendrez bien quelques choses à boire, demanda M. Collen.
- Avec plaisir, je prendrais bien un thé s'il vous plait.
- Ce ne sera pas très long, le temps de faire bouillir l'eau et je suis de retour.

Sur ce, il se rendit à la cuisine, et il mit sa vieille bouilloire de fer sur un rond de poêle.
Pendant ce temps, au salon, M. Doubay visita la pièce. Il admira la collection d'œuvres cinématographiques que possédait son hôte. Il prit quelques films de Charlie Chaplin et les disposa en une pile sur une petite table. Il allait demander à M. Collen de les lui prêter quelque temps, étant lui-même amateur de ce comique mondialement reconnu. Il manipula ensuite quelques bibelots, puis, son attention fut attirée par une vieille photo juchée sur le meuble de la télé. Un homme tenait une fillette d'à peu près 12 ans par la main. L'homme était M. Collen, il l'avait reconnu, malgré l'énorme différence d'âge ; il avait beaucoup vieilli depuis l'année ou avait été prise cette photo, ses cheveux étaient maintenant presque entièrement gris, et son visage était couvert de rides. Il ne connaissait pas la fillette, mais son visage lui était familier. Il ne saurait dire où il l'avait vu, mais il était certain de l'avoir déjà rencontré. Son regard se perdit sur la photo, il ne pouvait s'empêcher de la regarder. Il se secoua, se sortant de ses penser qui l'avaient tant absorbés. Voyant que M. Collen ne revenait pas, il demanda à haute voix :
- Vous avez besoins d'aide Henry ?

Aucune réponse ne se fit entendre. Il répéta sa question, mais toujours rien. Il se rendit alors à la cuisine. Il avait un mauvais pressentiment, il craignait le pire. Il avait beau se dire que c'était stupide, que son ami ne l'avait tout simplement pas entendu, il avait tout de même peur. Arrivé à la cuisine, le pire se concrétisa, M. Collen était étendu, inerte, sur le plancher de prélart. Ses mains et son visage étaient crispés, aucun doute, il était mort. À ses côtés, gisait un couteau taché de sang, ce qui prouvait qu'il avait été assassiné.

Empreint par la peur, M. Doubay s'enfuit, se disant qu'il serait accusé du crime si jamais on savait qu'il avait été chez M. Collen une partie de la soirée. Il se rendit donc a toutes hâte, tout en prenant soin de ne pas être vu par les voisins de son défunt ami. Une fois arrivé chez lui, il se fit un bouillon de poulet, et il enfila ses bonnes vieilles pantoufles, histoire de se calmer les nerfs. Mais se fut tout le contraire, une fois seul avec lui-même, il se posa un tas de questions, qui eurent pour effet de le stresser encore plus. Après tout, un assassin courait, et il savait sûrement que M. Doubay était dans la même maison ce soir-là. Il chercherait peut-être à se débarrasser de lui. Il ne se sentait plus en sécurité dans cette grande maison qui lui paraissait être le piège idéal pour un meurtrier voulant traquer sa proie. Avant de faire une crise de nerfs, il décida de se coucher, après une nuit de sommeil, tout irait mieux le lendemain matin, lorsque le soleil se lèverait.

En effet, il se sentait beaucoup mieux. Mais il culpabilisait d'avoir d'avantage penser à lui-même qu'à son ami décédé quelques heures plus tôt. Toute la journée, il pensa à cet ami qui lui manquerait tant. Il songea également à cette fillette qu'il avait vue sur une photo chez M. Collen. C'est qu'il l'avait revu dans ces rêves la nuit dernière. Qui pouvait bien être cette étrange personne. Après avoir pris une marche dans les rues, afin de respirer de l'air frais, et surtout pour voir si quelqu'un avait découvert le corps, il rentra chez lui. En passant devant la demeure du défunt, qui lui ramena a la mémoire le mauvais souvenir de la veille, il ne remarqua aucune agitation. Il était bien probable que le cadavre gisait encore à la même position que la nuit dernière. Il décida de se coucher tôt, il devait récupérer. Il se brossa les dents, puis alla enfiler un pyjama. En plongeant sa main dans un tiroir afin d'y prendre ses vêtements de nuit, il toucha à quelque chose de visqueux, collant. Il le retira de son tiroir.
- Oh mon dieu

Il tenait dans ses mains une paire de gants couverte de sang ou, pour être plus précis, sa paire de gants couverte de sang. Il paniqua, comment cela avait-il atterrit ici se demanda-t-il, comment ? C'est le meurtrier, il cherche à me faire peur, pensa-t-il. Et cela fonctionnait à merveille. Il était terrorisé. Il resta planter là, ne sachant trop que faire, mais surtout figé par la peur. Il demeura immobile quelques minutes qui lui parurent une éternité, à écouter les bruits de la nuit, puis, il se mit à courir jusqu'à la porte d'entrée. Il sortit de la maison, mais il continua sa course folle. Il ne s'arrêta qu'une fois arrivé au poste de police.

Il avait décidé de tout raconter à la police, après tout, il préférait avoir à subir l'épreuve de la force constabulaire, que de finir ses jours comme son ami. Il devait maintenant en payer le prix. Les détectives le harcelaient de questions.
- Ou étiez-vous lors de l'assassinat ?
- Pourquoi avoir quitter les lieux ?
- Pourquoi nous en parler maintenant ?
- Étiez-vous en bons termes avec le défunt ?

Il était évident que les policiers le soupçonnaient. Il ne savait plus quoi répondre avec toutes ces questions, et tous les souvenirs qui lui revenaient en mémoire.
Soudain, il perdit connaissance. Il ne voyait plus que du blanc, puis cette fillette, elle revint dans ses penser. Il la voyait mieux cette fois-ci, mais il ne la reconnaissait toujours pas. Enfin, il se réveilla. Il était attaché à un lit d'hôpital. Sa tête lui faisait affreusement mal. Il avait également quelques blessures sur le corps, qui paraissaient avoir été soignées. Mais que lui était-il arrivé. Comment pouvait-il s'être infligé de telles blessures sans en avoir connaissance. La porte de sa chambre s'ouvrit. Une porte qui paraissait bien à l'épreuve de choc, et barrée par-dessus le marcher. Mais dans quelle sorte d'hôpital se trouvait-il donc. Un homme en complet, à l'allure très distinguée entra dans la pièce, accompagné de deux infirmières.

- Bonjour M. Doubay, je me présente, je suis votre avocat, maître Arnoux.
- Mon avocat, mais pourquoi un avocat ?
- Et bien, je crois que vous aurez besoins d'un avocat pour vous défendre dans une affaire de meurtre.
- Ah non ! On m'accuse du meurtre de M. Collen.
- Vous paraissez surpris.
- Il y a de quoi, pourquoi aurai-je tuer mon meilleur ami ?
Un silence s'en suivit. Puis maître Arnoux pris la parole.
- Écoutez, je crois pouvoir vous en tirer sans procès, en démontrant que vous n'êtes pas apte à subir votre procès.
- Pas apte ?
- Écouter, un homme dans votre état psychologique…
- Qu'elle est-il mon état psychologique.
- Et bien, vous vous en êtes pris aux policiers lors de votre interrogatoire sans aucune raison, et puis, vous vous parliez seul toute la nuit.
M. Doubay resta muet comme une carpe, frappé par la stupeur.
- Je dois vous laisser, j'ai un autre cas à traiter. Si tout va bien, que j'obtiens ce que je désirs en cours, vous ne serez pas condamné à la prison. On vous soignera ici à la place, et vous serez sorti de cet établissement psychiatrique d'ici cinq ans.
Fin

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