Le carnet d'écriture
de François Pissavy



Ce matin de juin, pour ce dernier cours, nous plongeons dans les champs sociologiques. Je suis très inquiet. Je déteste les sciences humaines. Pour preuve, je n’ai jamais ouvert un livre de Bourdieu, de Morin ou de ce Lévi… Oui, ce Lévi machin. On ne connaît que lui ! Heureusement les choses s’avèrent moins compliquées. Notre étude consistera à porter un regard neuf sur l’actuel. Tout un programme. Armelle notre responsable d’atelier nous remet des feuilles de papier et un couteau nous expliquant comment confectionner un carnet. Carnet sur lequel on notera ce que l’on voit. Aujourd’hui nous sommes confrontés au réel, à l’ordinaire, au banal. Celui de la rue. « Pas de fiction, de l’observation » répète par deux fois Armelle. Mais mon imagination vagabonde déjà en regardant ma voisine confectionner son carnet avec ce couteau de cuisine bien pointu. Et si elle se coupait la pulpe du pouce, profondément, très profondément, que son sang se répande, que son visage se mette à pâlir, à blanchir, qu’elle perde connaissance et que sa tête heurte violemment la table et que… Et qu’imperturbable je note chaque détail de la scène… Mais je perçois, à travers cette brume fantasque, la voix douce d’Armelle « ce n’est pas la ville qui vient à vous, c’est vous qui allez vers elle. Tout le monde dehors, retour dans une heure ! » Et me voilà rue Saint Jacques, avec mon carnet dans une main, un stylo à bille dans l’autre, à la recherche du banal. Où aller pour trouver l’ordinaire ? Face à moi l’église Saint Séverin et dans son ombre la rue du même nom, sous l’œil exorbité des gargouilles, suspendues au-dessus des passants. Si l’une d’elles se décrochait au moment où je passe… Au diable la rue Saint Séverin !
Vive la rue Saint Jaques ! Direction le boulevard Saint Germain. Que de monde sur ce trottoir ! Des scènes à décrire, certes il y en a, mais beaucoup trop pour un apprenti observateur. Le trottoir d’en face quasi désert conviendrait mieux. Entre deux vagues de voitures, au pas de course, je traverse la chaussée. Arrivé au carrefour, j’aperçois deux hommes déchargeant, d’une camionnette mal garée, des liasses de prospectus qu’ils empilent sur un diable. Pas de chance pour eux un flic arrive. Aubaine pour moi ! Une controverse s’engage. « Circulez s’il vous plaît, vous ne pouvez pas rester là. Vous gênez la circulation. » Le chauffeur, un grand brun, dégingandé, barbu, cheveux hirsutes, s’explique avec moult gestes. « Mais m’sieur l’agent y en a pour cinq minutes. Faut bien qu’on fasse notre boulot ! » Le policier, un petit trapu, remonte du dos de la main la visière de sa casquette, sort de sa poche un carnet de contraventions, l’ouvre et prend son stylo. « Stationnement gênant, je demande l’enlèvement du véhicule ». Le chauffeur remonte alors en maugréant dans sa camionnette, quand, chance pour lui, une place de parking se libère à quelques pas de là. Son collègue triomphant se précipite pour la garder. Voilà du réel! Du vrai banal ! Sur un containeur à ordures me servant d’écritoire, je consigne tout cela sur mon carnet. Je remplis trois feuillets sous l’œil surpris des passants, et reprends mon observation des choses ordinaires. Direction le boulevard Saint Michel.
À ma gauche sur la chaussée une vague de voitures arrive précédée de motos dont l’une roue en l’air, en rut, se précipite sur sa devancière. Fermant cette marche nauséabonde et pétaradante, une nuée de deux roues motorisés. Petite accalmie, une deuxième vague surgit, puis une troisième aussi bruyante, puis d’autres, beaucoup d’autres. Dans le caniveau, de l’eau s’échappant d’une bouche s’étale doucement sur la chaussée, empêchée dans son écoulement par des détritus. Et si par chance une voiture rasant la bordure du trottoir éclaboussait un de ces passants. Pas moi, un autre ! L’observateur est toujours étranger à la scène, n’est-ce pas ? J’attends. Rien. Tant pis. Je continue. Sur ma droite un défilé de cafés, de restaurants, un salon de coiffure aux murs mauves, très années cinquante, puis faisant le coin avec le boulevard Saint Michel, un MacDonald. Énumérer chacun des commerces me ferait noircir des pages supplémentaires. Mais j’entends déjà la voix d’Armelle « Jacques tu n’y penses pas. Tu vas ennuyer ton lecteur ». Oui, mais ce n’est pas à elle qu’il reste vingt-sept feuillets à remplir ! C’est simple, je ne sais quoi raconter. En plus à onze heures, les restaurants et les terrasses des cafés sont vides. Voyez plutôt! Dans l’un, le garçon aidé d’une serveuse dresse les tables plaçant des verres pansus sur une nappe bleue. Dans l’autre, même chose, on met le couvert, mais les nappes sont orange. Dans le suivant, même chose, on dispose des cuillers et fourchettes sur des nappes… orange elles aussi ! C’est désespérant ! Comme il faut noter, je note utilisant comme appui, décidément c’est une manie, un conteneur à verre. Au moment d’écrire, j’entends un grand splachhhhhh !!! La flaque d’eau ! Je l’avais oubliée. Je me retourne, juste à temps pour apercevoir la projection d’éclaboussures. « Merde mon futal qui sort du pressing. Trempé ! » La jambe du pantalon colle à mon mollet. Me voici témoin et acteur maintenant. Je consigne mes misères. Sept feuillets supplémentaires. À quelque chose malheur est bon. Mais à nouveau, j’imagine la voix d’Armelle « Jacques, tu ne vas pas laisser ce vieux dicton dans ton texte, fais preuve d’imagination !
-Faire preuve d’imagination, mais c’est interdit aujourd’hui !
-C’est toi qui écris, l’auteur est maître de son texte. Je te donne mon avis. »
Exit ce vieux poncif.
Que faire maintenant ? Observer quoi ? Les platanes. Ils ont un tronc, des branches biscornues et des feuilles vertes ! Voilà une observation sociologique intéressante ! Mon humeur se serait franchement détériorée si une belle blonde à la peau dorée vêtue d’une robe blanche s’arrêtant à mi-cuisse à la démarche tout en méandres n’avait pas attiré mon regard. Je lui emboîte le pas, très discrètement mon petit carnet à la main. Je note à part moi cette chevelure se déployant sur ses épaules dénudées, ses fesses rebondies balançant agréablement le bas de sa robe. « La nature me dis-je fait bien les choses ». Un homme arrive à sa hauteur. Un grand maigre, brun, voûté, mal rasé, veste de toile noire sur un jean délavé et troué, lacets de chaussures dénoués. Son homme. Il vient de poser sa main droite sur son épaule gauche. Une si belle fille avec un si vilain bonhomme ! La biche du poème d’Hugo se satisfaisant d’un sanglier plutôt que d’un beau cerf. La nature fait vraiment des appariements discutables !
J’arrive à la hauteur du Mac Donald. Personne au comptoir de la vitrine. Bon emplacement pour un observateur. Je me juche à grand peine sur un tabouret à assise haute, jambes ballantes, coudes posés sur le comptoir, carnet et stylo devant moi. Je griffonne rapidement cinq ou six feuillets. À peine ai-je fini qu’un jeune homme armé d’un balai et d’un ramasse poussières me demande « Z’attendez quelqu’un ? ». Zut ! déjà repéré.
« Oui, répliqué-je d’un ton sec
-Quelqu’un qui n’est pas arrivé ?
-Si, il est parti chercher des cafés dis-je sans vergogne
Je me retourne, personne aux caisses. Je viens de me faire avoir.
-Excusez-moi, mais on ne peut pas s’asseoir sans consommer. » reprend cet obstiné. Je sors.
Et si j’allais faire un tour au square de Cluny juste en face, transformé en jardin médiéval à l’ombre de hauts platanes et de puissants marronniers, essences introduites en France qu’au XVIIe siècle. À leur pied poussant tant bien que mal des arbustes. Sureaux noirs, néfliers, noisetiers protégés par des plessis, clôtures faites de branchages tressés, bordant l’unique allée traversant « la forêt de la licorne », c’est ainsi que se nomment les buissons qui m’entourent. Quelques fleurs violettes s’agrippant à ces plessis, essayent d’attraper en vain un rayon de soleil. J’en examine une. « Savez comment ça s’appelle cette fleur ? » demande un passant. Je fouille dans mes neurones. Inutilement. « Non » répondis-je ? Nul, voilà ce que je suis ! Cette fleur violette c’est tout simplement la violette des bois. C’est un petit panneau à peine visible qui le dit. Trop tard le passant a disparu.
En m’approchant de la grande clairière, espace aménagé pour les enfants, j’arrive à la hauteur d’une femme sur le point de cueillir une fleur et qui, me voyant arriver carnet et crayon à la main, se ravise. Aujourd’hui, grâce à moi, la biodiversité a été protégée.
Une rampe donne accès à la Terrasse, nom d’un emplacement légèrement surélevé, divisé en quatre jardins aux noms évocateurs. Les jardin céleste et d’amour où triomphent des rosiers fatigués, sans roses, chargés d’épines au milieu d’un fouillis végétal. Le « ménagier » et le jardin « des simples médecines », sortes de potagers où l’oseille, roi, croît allègrement à côté de légumes et de plantes médicinales faméliques. Y aurait-il un parallèle entre la pauvreté de ces potagers du Moyen Age et les fameuses famines médiévales ? Allez savoir. Accroupi devant un banc, je noircis neuf feuillets supplémentaires. J’emprunte pour sortir, à l’ombre de grands érables, une allée latérale, bordée d’arbustes, de touffes de fougères mâles sur ma droite et femelles sur ma gauche d’après les petits panneaux. Ouf ! La morale est sauve. Au botaniste en herbe que je suis, des questions se posent alors ; quel sexe lors de l’accouplement va à la rencontre de l’autre ? À moins que, dans un esprit d’équité, chacun fasse la moitié du trajet. Dans ce cas, la chose se déroule t-elle au milieu de l’allée en catimini? Le jour ? La nuit ? Vous attendez, curieux que vous êtes, que je vous conte les amours de violettes*? Je vous aurais satisfait bien volontiers. Mais pressé par le temps, je n’ai rien pu observer. Je profite d’un petit mur pour confier à mon carnet cinq nouvelles pages d’observations. Les dernières. Carnet rempli, mission accomplie, je peux rentrer. Me revoici boulevard Saint Germain. J’aperçois un parcmètre. Utile quand on n’a pas de montre. Pas de chance. Il est « Hors service » et à l’attention de ceux qui trouveraient là un motif pour ne pas payer leur écot, une étiquette jaune fluo avec cette recommandation « utiliser l’appareil le plus proche ». Ce que je fais, descendant un bout de rue conduisant à l’église Saint Séverin. L’unique horodateur de cette venelle indique onze heures vingt-cinq, je suis dans les temps. Rue de la Parcheminerie, j’en croise un autre, distraitement je regarde son horloge, onze heures vingt-deux. Je suis en train de rajeunir. Chic alors ! Je rejoins tout guilleret mes camarades de cours.
Nous avons cinq minutes pour remettre de l’ordre dans nos notes. Heureusement, j’avais pris la précaution de numéroter mes pages, mais, impossible de décrypter mes gribouillages ! Si jamais on me demande de les lire …
« Vous allez écrire un texte à partir de vos observations. » Ouf ! J’évite le pire, « mais auparavant, reprend Armelle, chacun va lire le contenu de son carnet. Qui commence ? » Silence. Pas de volontaire.
« Jacques veux-tu ? » Non, je ne veux pas. Mais je dis oui quand même. L’attention de la salle se fixe sur moi…

* Jacques le Fataliste

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