Le cardiofréquencemètre
de François Pissavy



Allongé, là-haut au milieu de caillasses, d'arbustes rabougris et d'herbes folles à l'ombre d'un rocher. Pas un nuage dans ce ciel limpide. Juste un soleil harassant, craquelant le sol, jaunissant l'herbe, asséchant les torrents. Folie que d'être monté par un temps pareil, en plein cagnard ! Il haussa les épaules, but une gorgée d'eau tiède et fut pris d'un frisson de dégoût. Fermant les yeux, il rêvait d'une nature verdoyante, de fleurs odorantes, de ruisseaux à l'humeur vagabonde. Au lieu de cela cette touffeur. Treize heures trente-cinq à sa montre et quatre-vingt-neuf, son pouls. Satisfait, il rassembla ses affaires, ajusta les bretelles de son sac et reprit sa route. Loin, au-dessus d'une barre rocheuse grise, le toit métallique du refuge brillant dans le soleil. Avec cette impression bizarre que chaque pas l'en éloignait.

Fallait-il découvrir un refuge au dernier moment ? Fallait-il le voir de loin pendant des heures ? Jamais, on ne répond définitivement. Ça occupe l'esprit et c'est bien comme cela, le temps d'oublier une épaule endolorie par une lanière ou des orteils qui à la descente se tassent dans le bout d'une chaussure.

Un plat, une petite montée et le chemin partant brusquement sur la droite pour longer un ravin. Qu'il n'aimait pas ce passage ! Ce sentier rétréci à presque rien sur une centaine de mètres. Une roche affleurante verdâtre, lisse et arrondie, rendue glissante par un léger voile de poussière. L'année dernière une jeune femme, aux cheveux très noirs, chaussée de tennis, paniquée, s'était accrochée en criant à son sac. Surpris, il avait failli perdre l'équilibre. « Quelle conne ! » La peur l'avait rendu hargneux, le temps d'un éclair. Il l'avait aussitôt regretté. Elle s'était excusée. Il lui avait répondu par un geste vague. Le lendemain, au village, il la revit, mais chaussures de marche au pied.

Jamais il ne passait par-là sans un pincement au cœur. Aujourd'hui il hésita plus que jamais. Personne pour le secourir s'il glissait mais s'il rebroussait chemin, c'en était fini des montées en refuge. En haut, on l'attendait : Pierre, un guide, un ami pour une course tout en rocher comme il les aimait. Il avança, le pas incertain, dégageant de la pointe de sa chaussure cette terre qui recouvrait la roche. Il avait la trouille. Il fit un pas, deux, puis d'autres encore, pour se retrouver au milieu de la difficulté. Et là trop tard pour faire demi-tour. Que des pointes de silex pour s'accrocher. Il en saisit une. La pierre lui resta dans la main. Plus il avançait, plus le sentier rétrécissait et plus il y avait de terre à dégager. Maintenant sa chaussure heurtait quelque chose de solide, une racine, une branche un caillou. Impossible de savoir. « Qu'est-ce que je suis venu foutre ici ? » s'interrogeait-il anxieux. Pourtant il avait l'expérience de situations autrement périlleuses, mais là il était au bord de l'affolement. Il avait peur. Il essaya de se raisonner. Oui, il se sortirait de là. Juste une question de temps. Juré, il ne remettrait plus les pieds ici. Quand même, on aurait pu installer une main courante ! Et s'il s'était trompé ? Impossible ! Il connaissait trop bien l'endroit. Cette chose au bout du pied, une grosse pierre plate. Jamais on avait vu un chemin pareil pour accéder à un refuge. Une douleur à son mollet. Un début de crampe ? Il se reposa un instant. Encore quelques mètres. Rester prudent. Même ici, ce ravin est toujours aussi profond. Le dernier pas. Ne pas glisser. Le sentier s'élargissait maintenant, redevenait normal. Quelle aventure ! À son âge se foutre une telle trouille ! C'était bon pour des gamins de vingt ans. Allez, une petite gorgée d'eau tiède pour célébrer l'événement. Il regarda sa montre. Il avait passé trois quarts d'heure à galérer dans cette mouise, son pouls à quatre-vingt dix-sept le réconforta. Il pouvait reprendre sa course. Direction la barre rocheuse. Au pas de charge. Pour rattraper le temps perdu. Le sentier s'élevait en lacets sur une pente raide. En maintenant son effort, il arriverait à l'heure prévue.

Un bip l'alerta. Son cardio fréquencemètre. Pouls à cent soixante-cinq. Au-delà de sa fréquence maximale, Deux cent vingt moins l'âge. Cent cinquante-trois pour lui. Limite à ne jamais dépasser. Cet appareil qui le bridait, il avait acheté sur les conseils de son cardiologue. Bientôt il ne pourrait plus bouger le petit doigt. Si c'était ça vieillir, se restreindre continuellement, fermer les portes les unes après les autres, aucun intérêt.

Il s'allongea sur le dos. À moitié endormi, il se mit à rêvasser. Il se revit enfant assis à une table d'école, vêtu d'une blouse grise. Devant lui son maître, Monsieur Potier, règle à la main désignant un point sur une grande carte de France accrochée à deux gros clous. Il l'interrogeait : altitude du Mont Blanc ? 4807 mètres. Facile, Plus difficile à imaginer. Presque cinq kilomètre de haut ! Une heure quinze en marchant bien. Ce qu'il avait vérifié le dimanche suivant avec sa sœur. À peine croyable, et pourtant si le maître l'avait dit, c'est que c'était vrai. Il avait même montré des photos. Il se revoyait encore demander à sa mère de l'emmener voir cette montagne mais elle avait refusé. Chamonix c'était très loin de Nevers et puis cela aurait coûté trop cher. Monsieur Potier avait dit qu'on pouvait le gravir que c'était long et difficile même pour les alpinistes expérimentés. Ce jour-là, il décida de devenir un alpiniste expérimenté.
Puis toujours perdu dans ce rêve, il vit Alice, sa compagne toujours présente dans ses pensées, qui appelait :
« Jacques, Jacques !
« Jacques, il est temps pour toi de me rejoindre. Te souviens-tu de ces vers de Baudelaire que nous déclamions ensemble?
Ô mort vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, Ô mort appareillons.
Jacques, il est temps pour toi de partir. Tu n'as plus rien à faire ici. Il ne tient qu'à toi de me retrouver. Voici ce que tu feras. Éteins ton appareil, il te sera désormais d'aucun usage. Franchis cette barre rocheuse. Ne crains rien, je suis à tes côtés. Ne fais pas comme les autres occupés à leurs affaires terrestres. Ignore le refuge. Même si ta soif est grande. Même si tu es attendu. Sur ta droite, tu trouveras un sentier. Il te conduira à un petit lac. Arrivé là, tu rencontreras cette femme aux cheveux noirs, vêtue d'un plaid qui, l'année dernière s'était accroché à ton sac manquant de te faire tomber. Tu l'aborderas ainsi:
Je suis le fils de la Pesante (terre) et du ciel étoilé.
Mais ma race est céleste
Alors la femme aux cheveux noirs, vêtue d'un plaid t'offrira de quoi te désaltérer et te montrera la route à suivre.
Une route longue et difficile s'élevant jusqu'au ciel. Et moi, assise au milieu des asphodèles, dans un endroit merveilleux, je t'attendrai de l'autre côté du monde.

Quel rêve ! Il sortit de cette torpeur tout ému. Il regarda autour de lui. Alice avait disparu. Ce n'était hélas qu'un rêve. Peut-être l'expression d'un mal-être dû à son âge ? Allons, il était temps de reprendre la route. Encore une heure trente de marche. Machinalement, il jeta un œil à sa montre, son pouls ne s'affichait plus. Il déplaça la sonde sur son torse, tapota le cadran. Aucun résultat. Tant pis, il ferait sans lui. Arrivé au sommet de la barre rocheuse, il vit, comme l'avait indiqué Alice un sentier à peine tracé qu'il n'avait jamais remarqué jusqu'alors, partir sur sa droite. Il s'arrêta. L'emprunter ? Comme cela ! Sur la foi d'un rêve ! Non. Il était déjà plus de seize heures. Il avait soif et presque plus d'eau dans sa gourde. Et Pierre qui l'attendait. Il se dirigea vers le refuge distant de quelques centaines de mètres. Des gens discutaient joyeusement sur la terrasse autour d'une table. Pourtant avant d'arriver, il s'arrêta. Et si cette femme aux cheveux noirs, vêtue d'un plaid l'attendait ? Il revint sur ses pas, juste pour voir. À l'embranchement des chemins, il scruta l'horizon. Rien. Si, là-bas quelques rochers. Sur l'un, une forme blanche. Une nuée ? La silhouette de cette femme assise sur un rocher près d'un petit lac ?
Et en lui l'envie folle de retrouver Alice.


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