Un aller simple
de François Pissavy



Enfermé cent pieds sous terre dans cette prison dont je détenais les clefs, j’attendais qu’elle vienne. Peut-être le seul endroit où je puisse la retrouver. Elle me jouait des tours… Souvent… Cette fois-ci c’en était trop. À la limite du supportable. Des jours… Des semaines… Rien… Pas un signe. Qu’avais-je fait ? Que lui avais-je fait. J’avais beau chercher… Chercher... Plus je cherchais, plus elle semblait fuir… J’avais une ardente obligation, de celle que l’on se fixe quand on est désoeuvré, de celle qui donne sens à sa vie : écrire. Un beau matin avec presque rien, j’avais quitté mon chez moi douillet. Un vieux train poussif aux mille odeurs m’emporta sur les bords de Loire, là où la nature a permis ces galeries creusées dans ses entrailles. C’est dans l’une d’elles, s’ouvrant par une maigre porte que je fixais rendez-vous à celle qui m’avait oublié.

Modeste endroit cette thébaïde. Une galerie taillée dans le tuffeau. Pour meubles une planche de formica beige posée sur deux tréteaux, une chaise, un lit métallique aux pieds mangés par la rouille, dessus, sous des draps gris et une couverture marron un matelas aux formes évanouies. Un réfrigérateur aux angles arrondis emplissait le silence de ses vibrations. À côté de lui un miroir au-dessus d’un lavabo épousant l’inclinaison de la voûte obligeait à se déhancher pour regarder son visage.
Combien de temps, attendis-je ? Longtemps… Trop longtemps… C’est tout ce que je puis dire. Pourtant… Il me semble avoir tout fait, tout essayé. Prier, implorer, promettre, menacer, crier, hurler. Vainement. Cette feuille, comme toutes les autres devant moi n’était qu’un champ de ratures sous lesquelles disparaissait mon écriture raide et penchée. Le sol était jonché de papiers froissés, de livres en tous sens, de pages arrachées, d’emballages, de boîtes de conserves éventrées.

Plus de doute, j’avais atteint mes limites. Adieu l’écriture. « Incapable. Nul. Bon à rien. Voilà ce que je suis. Ça été comme ça toute ma vie me disais-je m’allongeant sur ma couche. J’ai tout essayé. La sculpture ? Pas le coup de main. La peinture ? Pas le coup d’œil. La musique ? Pas d’oreille. À défaut, je me suis mis à l’écriture. Aujourd’hui, plus d’inspiration ! Envolée ! Mon pauvre ami c’est fini et bien fini. » À cette idée, je fus saisi d’un violent tremblement, mes muscles se raidirent, puis se relâchèrent brutalement. Mes épaules, mes bras, mes jambes s’animèrent de façon désordonnée. Je me levai en criant à en perdre la voix « Fini, non ça jamais je vais me battre. Me battre et encore me battre». Égosillé j’attrapais le col effilé de ma bouteille d’armagnac, j’en bus une rasade à la régalade, puis une autre et encore d’autres. Je m’assis à ma table. Ma bouche, ma gorge me brûlaient. Un feu s’enfonçait dans mes entrailles, ma poitrine fut soulevée par des spasmes à me couper le souffle. Je hoquetais bruyamment. Coudes posés sur la table, tête dans les mains, je reprenais doucement mes esprits. Fou… Archi-fou de se mettre dans ces états ! Ma tête se mit à tourner. Je décidais de prendre l’air. À ma grande surprise, il faisait nuit. Une nuit pleine de ces senteurs délicates du printemps. Une nuit de pleine lune. Je ne sais pourquoi plutôt que de prendre un chemin, une route, j’eus l’envie d’aller à travers champs au milieu d’herbes folles, de ronces qui fouettaient enlaçaient, déchiraient mes jambes nues. J’allais sans but précis au milieu d’une vaste étendue, respirant à pleins poumons.
Quand je voulus retourner sur mes pas toutes traces de mon passage avaient disparu. J’étais perdu. Perdu au milieu d’une immensité. Pas une maison, pas un arbre, seulement une mer d’herbes qu’ondulait une légère brise. Une impression étrange m’étreignit. Marchant, il me sembla que le paysage avançait à mon rythme, je m’arrêtais, il s’arrêtait, je reculais, il reculait. Plusieurs fois je répétais cette expérience, mon étonnement se mua en inquiétude pour se transformer en angoisse. Je marchais restant immobile. Prisonnier d’un temps arrêté ! Qu’allais-je devenir ? Comme un fou je courus en direction de la lune, rassurante, bienveillante, posée quelque part sur l’horizon. Elle semblait m’attendre. Pris soudain d’une envie de vomir , je m’agenouillai, toussant à tout va. L’armagnac ! Il coulait dans chaque veinule chaque artériole. Mon cerveau enflait, gonflait à faire éclater mon crâne. Je m’affaissai, m’écroulai et m’endormis. Combien de temps restais-je ainsi ? Je ne sais. La nuit était encore là lorsque je me réveillai. Armé d’une nouvelle vigueur, j’allais à grandes enjambées. Le paysage enfin changea. Une colline en pente douce me portait vers le ciel. Je repris espoir. Arrivé sur la crête, je fis face à un à-pic vertigineux. En bas s’ouvrait une large vallée. Une rivière aux eaux noires décrivait de larges méandres. Plus loin, les contours sombres d’une ville. « C’est là me disais-je que tu dois aller. » Sûr que je trouverai de l’aide dussé-je frapper aux portes. On volerait à mon secours. On m’expliquerait. On me reconduirait chez moi. Il ne pouvait en être autrement.

Il fallait descendre… J’allais d’un côté puis de l’autre. Je finis par découvrir un sentier menant à un belvédère. À quelque pas de là, je vis des marches de béton s’enroulant sur elles-mêmes plongeant dans les profondeurs d’un boyau sombre. J’empruntais cet escalier jonché de pierres, de terre, de débris de toutes sortes. Je descendis… Descendis… Descendis … Mes doigts s’éraflaient contre des parois rugueuses ou gluantes. Je m’arrêtais pour calmer la douleur. Je pressais la pulpe comme pour extirper le mal. J’arrachais un pan de chemise pour en faire un bandage. De temps en temps un caillou roulait sous mon pied, je l’entendais se précipiter sur les murs, bondir sur ces marches avant de disparaître dans un silence assourdissant. Avançant précautionneusement un pied toujours plus bas que l’autre je découvris au bout de ces marches une sente conduisant vers les berges de la rivière. L’eau noire frissonnant d’une onde légère à la crête argentée glissait lentement sous l’arrondi de quelques saules pleureurs.

Une allée rectiligne bordée de sapins s’ouvrit à moi. Je l’empruntai. Au loin, porté par la cime de ces arbres, l’astre de la nuit illuminait ce ruban d’asphalte. Peut-être qu’à une croisée de routes un panneau indicateur… J’allai ainsi jusqu’à un grand carrefour. Point de panneau. Assise sur un banc, une femme sans âge aux cheveux sombres, vêtue d’une longue robe blanche, mains croisées sur ses genoux. Je m’arrêtai stupéfait. Que faisait-elle ici, en pleine nuit, habillée de cette curieuse façon ? Je m’approchais. Elle se leva. Balançant sa main au bout de son bras tendu, elle m’intima de rester à distance. Je demandai de l’aide. Elle se contenta de pointer son index comme pour m’inviter à reprendre ma marche. Je me mis à courir, poussé par je ne sais quel instinct, pour mettre autant de distance possible entre moi et cette étrange apparition. Peine perdue. Derrière moi j’entendais le bruit régulier de ses pas. Je m’arrêtai, elle s’arrêta. « Que me voulez-vous criai-je ? Je ne vous ai rien fait. Pourquoi me suivez-vous ainsi ? Laissez-moi !». Elle pointa son index dans ma direction sans proférer le moindre mot. J’allai vers elle, lui criant de s’en aller. Plus j’avançais, plus elle reculait maintenant entre nous une distance toujours égale comme si un lien rigide, invisible nous unissait. De guerre lasse je cessai. Je repris ma marche ses pas rythmant les miens.

Nous allâmes ainsi jusqu’aux abords de la ville. Une route venant de notre gauche se transformait en une large avenue. La lune particulièrement brillante projetait au sol l’ombre massive des maisons. Je cherchais vainement un panneau qui eut pu me renseigner sur le nom de l’endroit. Rien. Je frappais à une porte, le son du marteau résonna dans la maison vide. J’actionnais la cloche de la suivante. Personne. Je fis toute la rue tambourinant par ci donnant du pied par là. Je criai, appelai au secours. L’écho seul répondait. Je voulus prendre une rue sur ma droite. Stupeur ! Ma suiveuse, les bras tendus dans ma direction montrant les paumes de ses mains doigts pointés vers le ciel m’en interdisait l’accès. Je traversais l’avenue pour prendre celle d’en face. Elle, encore devant moi. Je crus devenir fou. Il ne me restait plus qu’à suivre cette avenue. Une avenue allant se rétrécissant. Elle devint rue, puis ruelle enfin venelle. Au bout, un escalier coincé entre deux gros murs. Un escalier que je ne pouvais que prendre. Je butais contre sa première marche cherchant du pied les degrés suivants d’inégale hauteur, d’inégale profondeur. Je grimpai plusieurs volées pour me trouver devant une porte. J’actionnai précipitamment une cloche et quelques instants plus tard le lourd battant pivota lentement. Ma suiveuse avait disparu. La porte refermée je me sentis soulagé, rassuré. Quelques marches encore à gravir.

Au-dessus de moi sur ce qui me semblait être une terrasse un homme immobile les bras croisés, une partie de son visage ombrée par le relief de son profil, vêtu d’un frac noir, un jabot blanc, un pantalon disparaissant dans ses bottes. Le socle sur lequel il paraissait fixé, une plaque dorée avec gravé un nom: Charon. Vite je fis le tour de l’endroit. Aucune issue possible autre que celle d’où je venais. Je m’apprêtai à redescendre les escaliers que j’avais empruntés quand une voix de stentor me stoppa net.
- Jacques Vernove ?
Interloqué je me retournai. La statue ! Elle … Elle paraissait s’animer.
- Jacques Vernove ? reprit l’homme au frac noir
- Oui. Que me voulez-vous ? Je ne vous connais pas ! Laissez- moi partir !
- N’aie aucune crainte. Ici c’est moi qui suis à ton service.
- À mon service ? Si vous êtes à mon service laissez-moi partir. Je n’ai rien à faire ici !
- Si. L’homme marqua une longue pause. Tu es écrivain. N’est-ce pas ? dit-il d’un air pensif caressant son menton de sa main droite.
- Oui dis-je. Mais je ne vois pas le lien entre le fait que... Laissez-moi partir, je vous en prie ! Je veux partir !
- Si trancha-t-il. Tout écrivain a besoin d’inspiration, n’est-ce pas ? La tienne te fait défaut.
- En quoi cela vous regarde-t-il ?
- Je peux t’aider. Tu te lamentais tout à l’heure dans ton terrier. Ton inspiration est muette comme cette femme en blanc qui t’a mené ici.
- Quoi ! Vous la connaissez ?
- Oui. C’est-elle qui t’envoie à moi. Elle préside à l’inspiration.
- Je n’ai rien demandé ! Ni à vous, ni à cette…!
- À moi non. À elle si. Tu la tourmentes ! Ne l’as-tu pas implorée priée, suppliée des jours entiers ! Il pointa vers ma poitrine un index accusateur. N’as-tu pas essayé de la trouver dans l’alcool, la dépravation, les hallucinations? Voilà pourquoi elle est devenue sourde à tes demandes, muette si tu préfères. Esprit stérile !
- Qui êtes-vous pour me parler ainsi ? Esprit stérile ! Entendez cela. Esprit stérile ! Qu’en savez-vous ? repris-je avec colère.
- Depuis des semaines, tu n’as pas écrit la moindre ligne. Tu te prétends écrivain alors que tu n’as que quelques lecteurs bienveillants sur un site littéraire. Tu as sans doute remarqué que dans « écrivain » il y avait écrit et vain ? N’as-tu pas encore compris que pour toi il est vain d’écrire ? Si tu étais aimé des muses le langage coulerait de tes lèvres comme du miel * Il marqua une longue pause pour reprendre d’une voix lente. Tu es arrivé à la fin de ton cycle. Pour preuve, ton ombre.
- Mon ombre fis-je la cherchant du regard, pivotant sur moi-même. Mon ombre répétais-je
- Perdue, partie envolée. Avec ton inspiration. Ha ! Ha ! Ha ! Vois, même l’éclat de la lune te traverse. Il est temps que je t’accompagne dit-il me prenant par les épaules
- Où allons nous ? dis-je d’une petite voix
- Là où tu étais avant que tes parents dans un élan commun ne te conduisent à l’existence : le néant.

*Hésiode


Retour au sommaire