Les quatre saisons
de François Pissavy



Ah, si tu savais comme il est bon de profiter du temps qui passe.
Par un bel après-midi d’été, te voilà allongé dans un transat, au bord d’un ruisseau, à l’ombre d’un grand hêtre ? Merveilleux ! Tu écoutes le chuchotement de cette eau vagabonde, glissant parmi les rochers moussus d’un petit gué à quelques pas de là.
Tu respires lentement cet air empli de l’odeur suave de ces petites fleurs aux couleurs si douces. Tu suis des yeux le vol léger d’un papillon aux ailes multicolores. Tes paupières se ferment doucement, le chant du rossignol te berce de sa magie. Tu laisses cette douce langueur t’envahir.
Tu penses à ton déjeuner. Ce civet de lièvre et ce vin à la saveur si délicate. Ce vin ? qu’était-ce? Le nom t’échappe. Un effort de mémoire en un moment si doux ? Tu n’y penses pas. Tu étouffes un léger bâillement. Tu es déjà au pays des rêves. Sur l’écran de tes paupières closes, un carrousel d’images, où se tournent tes désirs les plus intimes. Ah merveille des merveilles ! Que vouloir de plus ? Dis- moi. Sur tes lèvres, un léger sourire. Oui crois-moi c’est cela la vie.
Quand la fraîcheur tombante, et le tac tac frénétique d’un pic-vert te tirent de cette béatitude, quand ton bras remonte lentement vers le col de ta chemise pour le relever, tu aperçois sur tes genoux ce livre t’accompagnant. La Bible. Le vent à ta place en a tourné les pages. Tu portes ton regard sur les lignes qui s’offrent à toi. La parabole du vigneron et de ses employés. Tu la lis et la relis. Tu en découvres la richesse.
Ce vigneron ! Quel homme ! Lors de la remise des salaires, il décida de donner aux ouvriers de la dernière heure autant qu’à ceux ayant porté le fardeau de la journée. Quelle leçon ! Quel exemple ! Cet enseignement, tu viens d’en prendre conscience. Tu le fais tien. Quel encouragement à ton inclinaison favorite : la paresse ! Magnifique ! Désormais tu seras cet ouvrier, celui de la dernière heure.

À l’automne, mélancolique, tu vas à travers bois. Humer cette terre humide. Marcher sur la parure des arbres que le vent jette sous tes pas. Ta main parfois attrape une fougère, et d’un coup sec tu l’effeuilles. Tu t’arrêtes pour contempler ce bouquet d’or entre tes doigts. Puis reprenant ton pas, tu l’éparpilles à tout va.
Voilà maintenant que tes semelles s’alourdissent. Cette glaise ! Comment l’enlever? Avec ce bâton, et là, juste avant la croisée des chemins, cette grosse souche, certes un peu humide, fera un excellent siège. Débarrassant tes chaussures de cette gangue, tu aperçois autour de toi, sorties de leurs bogues prêtes à sauter dans ton assiette, de jolies châtaignes. Tu les enfournes dans tes poches. Quel repas succulent en perspective ! La nature est admirable! Pourquoi tant d’échelles alors qu’il suffit de se baisser pour cueillir les fruits?

L’hiver, derrière ta fenêtre, tu regardes ton jardin couvert de neige, les branches de ces arbres tristes et dénudés zébrant ce ciel de fonte. Ton souffle s’étale sur la vitre. Avec ton doigt, tu dessines quelques arabesques sur la surface embuée. Huit jours que tu n’es pas sorti ! Tu t’es installé dans la salle à manger près du poêle en faïence diffusant une chaleur douce et réconfortante. Devant toi quelques feuilles de papier empilées, une gomme, un crayon portant la marque de tes dents.
Te regardant avec ses beaux yeux verts assis sur son séant, les pattes de devant l’une contre l’autre, sa queue dessinant des méandres sur la table : ton chat, parfois il bâille d’ennui. C’est toujours avec plaisir que tu promènes ta main sur la robe grise et soyeuse de « Chagri ». Il est joueur. Ton dictionnaire ouvert l’attire particulièrement. Par je ne sais quel miracle, il vient d’en tourner quelques pages et là au milieu de l’une d’elles, tu découvres un nouveau mot : procrastination. Ta langue fourche. Tu le répètes plusieurs fois détachant les syllabes. Prenant connaissance de son sens, tu t’aperçois que depuis fort longtemps tu t’adonnes à ce mot difficile à prononcer sans le savoir. Peut-être plus maintenant qu’avant. Ton réveil dont tu remontais scrupuleusement chaque matin la sonnerie avant de quitter ta chambre, tu décidas un beau jour que cette opération pouvait attendre l’heure de ton coucher. Avant-hier, eh oui, tu as oublié de remonter la sonnerie ! Hier tu t’es réveillé à onze heures. Ce que tu as jugé convenable. Ton réveil désormais restera muet. Sage décision. La procrastination te transforme petit à petit, te faisant oublier ces choses inutiles.

Voici le printemps et ses milliers de petites fleurs sautant d’une prairie à l’autre s’étalant jusqu’aux robes et tuniques des jeunes femmes. Remisés les habits de l’hiver, vive la légèreté, la grâce. Adieu peau blanche, place à ce joli teint, à cette couleur dorée s’enfonçant dans les profondeurs d’un décolleté pour apparaître autour d’une taille ingénument découverte et donner à ces jambes cette nuance si délicate.
Assis à ta table, une feuille blanche devant toi, couverte de dessins aux formes géométriques que tu as ombrées à l’aide d’un crayon, tu sembles voyager dans des rêves. Les yeux mi-clos, tu ne fais plus un geste. Ton crayon sans que tu n’y prêtes attention s’est échappé de tes doigts et roule doucement vers le bord de la table. Chagri, à ce petit bruit, a dressé l’oreille, ouvert un œil, s’est étiré en baillant puis rendormi comme si de rien était. Toi, tu penses à Julie. Cette jeune femme brune aux yeux bleus que tu as rencontrée hier, chez des amis. Ah ! ces lèvres charnues teintées de rouge et ce corsage à fleurs aux pétales de toutes les couleurs dont l’échancrure laissait entrevoir le galbe de rondeurs prisonnières de leur maintien.
Ton visage s’est empourpré quand elle t’as été présentée. Tu as balbutié quelques mots. Elle t’a souri. « Heureuse de vous rencontrer. J’ai si souvent entendu parler de vous ». Autour d’un buffet, vous avez échangé quelques mots, elle riant à tes traits d’esprit, toi à ses réparties spirituelles.
Elle t’a laissé pour d’autres amis. Tu l’as suivie d’un regard enveloppant. Une beauté. Tu es resté pensif un moment regardant le fond de ton verre. On est venu autour de toi, te posant mille questions sur tes travaux. Gentiment tu as répondu. Apercevant Julie en conversation avec un beau brun tu as senti en toi une pointe de jalousie. Tu as décidé de partir. « Si tôt ! » t’a reproché ton hôte. « Du travail, beaucoup de travail » as-tu prétexté.
S’apercevant de ton départ, Julie est venue vers toi, prenant ton bras à la hauteur du coude « Je reçois quelques amis à dîner jeudi prochain, vers huit heures. Voulez-vous être des nôtres ? voici mon adresse» dit-elle te tendant une carte de visite. « Avec grand plaisir ! » t’es-tu entendu répondre. Amoureux voilà ce que tu es devenu. Tu as attendu ce jour avec impatience ? Tu aurais presque compté les heures qui te séparaient de cette prochaine rencontre.
Et voilà comment, de réceptions en dîners, Julie est arrivée par un bel après-midi de mai chez toi. Ce soir-là elle a partagé ta couche à la lumière vacillante des bougies qui dessinait en longues ombres vos ébats sur les murs. Depuis, elle est venue presque tous les jours, enfin… presque toutes les nuits. Des nuits où vous avez sans cesse renouvelé ce jeu de l’amour. Des nuits de folie, des nuits de tendresse, des nuits de douceur. Le bonheur ! Elle s’est installée chez toi.
Vite, dans ta maison de « célibataire endurci » comme elle aime dire, elle a entrepris de grands rangements réinstallant tes meubles à sa convenance. Chagri ayant toujours partagé ses repas avec toi, allant jusqu’à se servir dans ton assiette a été prestement remis à sa place de chat. Fini les grasses matinées, le réveil sonne désormais à sept heures et à neuf heures « comme tout le monde mon grand chéri, tu te mets au travail » susurre t-elle. Elle te bouscule. Non tu ne pouvais continuer à vivre comme tu l’as fait. Julie est aussi une femme de tête. Tes travaux l’intéressent. Le soir, vous en parlez, elle donne un avis, fait un commentaire. Si tu ne retiens pas sa suggestion, elle se montre amère et boudeuse.
Aujourd’hui tu n’as que peu écrit, tu as surtout beaucoup raturé. Quand elle t’as demandé « combien de pages ? », tu as eu un mouvement d’humeur. Elle s’est approchée doucement de toi, faisant glisser ses bras dorés sur tes épaules. Tu as senti la peau douce de ses mains sur ta poitrine, ses cheveux soyeux sur ta joue, le mouvement de ses lèvres sur ton oreille quand elle t’a murmuré d’une voix presque sans timbre « pardonne-moi mon chéri » avant de poser ses lèvres sur les tiennes. Doux moment auquel elle mit fin se libérant de ton étreinte par un « il faut que je te laisse travailler ». Te laisser travailler ! Bien sûr ! Elle a raison, il te reste à peine trois mois pour remettre ton manuscrit. Mais te transformer en machine à écrire ? Ça non ! Tu y perdrais ton âme.
Voilà qu’à la suite de petites disputes tu te questionnes déjà sur ta vie conjugale. À peine en as-tu goûté les délices que déjà tu en mesures les inconvénients. Ton seul confident dans cette maison c’est Chagri. Il partage à nouveau en catimini tes déjeuners, séjourne dans ton bureau, s’échappe par la fenêtre quand il entend le pas de Julie.
Julie qui t’annonce un soir, d’un ton presque désinvolte qu’elle part en Chine dans trois jours. Voyage d’affaires. Sa date de retour ? Elle ne sait pas précisément, elle te préviendra. L’accompagner à l’aéroport ? Inutile de te déranger un taxi viendra la prendre chez elle. Chez elle ? Oui pour ne pas te déranger. Elle doit être à sept heures à l’aéroport. Elle a emporté ses affaires, toutes ses affaires. Étrange ? Que penser de tout cela ? Une séparation qui ne s’avouerait pas. Qu’importe ! Toi, ta décision est prise, elle ne viendra plus habiter ici.
Envolés tes amours de printemps. Non ce n’est pas le crépuscule de tes amours, simplement un fragment de ce crépuscule.

Et par un bel après-midi d’été, allongé au bord d’un ruisseau à l’ombre d’un grand hêtre, tu médites à nouveau sur le temps qui passe…


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