Le 4 février au crépuscule
de François Amanrich



Dans la nuit du 31 décembre un signe apparut dans le ciel. Ce sont les médias qui l'appelèrent signe. En faite, il s'agissait d'une phrase.

Elle était écrite au raz de l'horizon, en lettres rouge couchant, comme si le soleil avant de disparaître l'avait tracé d'un de ses rayons.

Les standards téléphoniques des journaux, des radios, des télés furent aussitôt saturés. Les casernes de gendarmerie, celles des pompiers, furent mises en alerte par d'innombrables appels affolés. En cette nuit de nouvel an, toute la France, le nez au ciel put lire cette phrase énigmatique "Bientôt un message pour l'humanité". En bas à droite on apercevait distinctement la signature, "Dieu".

Le lendemain, malgré les nuages, la phrase était toujours visible. A la même place, la même écriture, la même couleur, le même mystère.

La presse s'en empara et les explications les plus folles furent émises par d'éminents spécialistes télégéniques. Les émissions spéciales se succédèrent et chaque journal, chaque radio, chaque chaîne présenta ses experts.

Immédiatement l'Elysée publia un message pour inviter au calme et rappela que la France, patrie des Droits de l'Homme et Fille Aînée de l'Eglise, était honorée que le message céleste lui soit adressé. Aussitôt l'opposition parla de basses manoeuvres politiciennes et de récupération électoraliste. Une heure après l'Elysée fit paraître un démenti car dans tous les cieux de la planète la même phrase était lisible.

Les religieux furent les premiers à proposer une solution qui paraissait évidente. Dieu allait s'adresser à son peuple. Oui, mais quel Dieu ? La conférence des évêques de France, s'appuyant sur le "Dieu" de la signature, décréta que c'était le Dieu des chrétiens. Tollé immédiat du grand rabbin et de la communauté juive qui soutenaient que le message était signé Yahvé. Pour rajouter à la confusion, les musulmans, par la voix de l'iman de la grande mosquée de Paris, affirmèrent que la signature était celle d'Allah. De querelles de clochers en querelles de minarets il fut impossible de les départager. En réalité, en fonction de sa croyance chacun voyait une signature différente. Les incroyants, eux, lisaient Dieu sans plus de précision.

Déçus, les évêques demandèrent au ministre de la justice de classer tous les dossiers de prêtres pédophiles. A titre de précaution la chancellerie accepta. Pour ne pas être en reste, le grand rabbin exigea une indemnisation pour tous les juifs victimes d'accidents de chemin de fer pendant la déportation shoaesque. Le ministère du budget paya. Les musulmans ne demandèrent rien et exigèrent encore moins. Ils ne savaient pas qu'on pouvait le faire. Les fonctionnaires réclamèrent une revalorisation de leur traitement de base et menacèrent de se mettre en grève pour la défense du service publique. Comme le gouvernement et le parlement sont composés presque exclusivement de fonctionnaires cette requête légitime fut acceptée.

La foi redevint à la mode. Une vraie folie. Tous les lieux de culte furent pris d'assaut. Les stades de foot se vidèrent et le film porno du samedi soir fut remplacé par un office religieux. On baptisit et circoncit à tour de bras. A titre de précaution beaucoup firent les deux. Ce fut un déchaînement de goupillon et de couteau sacrificiel.

Nuit après nuit, visible quel que soit le temps, la phrase restait accrochée à l'horizon. Enigmatique, angoissante, elle hantait les âmes et les esprits. Chose étonnante, elle était écrite dans la langue du pays où elle se voyait et chacun la lisait dans sa propre langue. A une seule exception cependant, la Chine populaire. Si la phrase était visible, la signature de Dieu était remplacée par celle de "parti communiste". L'interrogation fut à son comble jusqu'à ce qu'un dissident en exil dévoile la supercherie. L'idéogramme "Dieu" est le même que celui qui signifie "tout puissant". Et, comme en Chine la parti est tout puissant, la presse officielle chinoise avait employé un raccourci. Pour protester, les étudiants de Pékin défilèrent sur la place Tien'an men. Pour les en empêcher les chars de l'armée populaire défilèrent sur les étudiants.

L'ONU, réunie en session spéciale, vota dans l'urgence la résolution 666 qui préconisait d'attendre prudemment avant de ne rien faire. L'Iran et la Libye votèrent contre.

Les militaires de chaque pays civilisé aiguisèrent leurs bombes atomiques. Les Russes se saoulèrent comme des Polonais. En Palestine, les Israéliens commandèrent d'urgence des chars d'assaut et des hélicoptères de combat. Les Palestiniens firent des réserves de pierres.

Malgré tout cela la divine énigme restait accroché à l'horizon.

Les scientifiques, s'ils ne trouvèrent pas la solution, apportèrent des précisions. La phrase n'était pas une vue de l'esprit car ceux qui n'en avaient pas pouvaient la lire et les aveugles non. Elle existait donc physiquement. Elle ne venait pas de faisceaux laser que des plaisantins auraient installé un peu partout dans le monde. Pas plus d'un éclairage venant de la lune ou d'ailleurs. La Cia fut mise hors de cause. Interrogés au retour de leur mission, les astronautes confirmèrent, photos à l'appuie, que la phrase ne se voyait pas de l'espace.

Un journaliste eut l'idée de soumettre la phrase à des graphologues. Pour brouiller les pistes il fabriqua, à l'aide d'un scanner, un texte bref dont les caractères étaient la copie conforme de ceux lisibles dans le ciel. Aucun des spécialistes ne fut d'accord sur la personnalité du rédacteur du texte. A la question :"Peut-on lui confier la création d'un parc d'animations et de loisirs ?" la réponse unanime fut non. Les chrétiens hurlèrent au blasphème, un imam lança une fatwa contre les parcs à thème, les Etats-Unis menacèrent l'Irak de frappes préventives, le journaliste écrivit un livre qui fut un succès en librairie, Hollywood acheta les droits du film. Le signe énigmatique était toujours là.

Les intellectuels français organisèrent à la Sorbonne un grand colloque sur "L'intellignentsia élithique face au graphisme du non-formel opposé à la laïcité républicaine du moi". Ce fut un succès inouï. Le Tout-paris de la littérature s'y précipita, chacun y alla de son discours. Lors d'un micro-trottoir, un spectateur anonyme déclara que ce colloque était tellement profond qu'il en devenait creux. Outrés, les élites intellectuelles crièrent au retour de l'intolèrance, en appelèrent à la liberté de conscience et menacèrent d'interrompre leur colloque. Devant cette levée de boucliers le Café de Flore augmenta le demi-pression de 10 centimes. Quel que soit le temps le signe était toujours bien visible dès que la nuit commençait à tomber.

Le 1er février un nouveau message remplaça le premier. Où, tout du moins, le début d'un message En vérité je vous le dis... le reste de la phrase manquait. Le monde entier avait les yeux fixés sur les écrans de télévision pour voir ce phénomène que les médias présentèrent comme effrayant. Quelqu'un fit remarquer qu'il ne servait à rien de regarder la télévision car de sa fenêtre on voyait beaucoup mieux. Fixé devant leur poste personne n'entendit.

La vague de suicides partit des Etats-Unis, se propagea au Canada anglais, en Australie puis au Japon. Les sectes millénaristes étasuniennes invitèrent leurs fidèles à d'immenses suicides collectifs. Il fallait purger son coeur et son âme avant le grand voyage. Les comptes bancaires ne furent pas oubliés. L'Europe ne fut que peu touchée car, malgré le regain de religiosité somme toute assez superficiel, les églises n'y furent pas prises plus au sérieux qu'avant. D'autant qu'à Rome, le pape, dans un accès de lucidité incontrôlé condamna le port du préservatif comme signe distinctif extérieur d'athéisme.

De ce qui se passa en Afrique en Asie et en Orient, personne ne su vraiment car les médias étaient trop occupés pour se soucier de ce que pensaient les trois quarts de l'humanité.

Le 4 février au crépuscule, l'attente pris fin. Le monde entier pu enfin lire la fin de la phrase : "En vérité je vous le dis, je n'existe pas". Et c'était signé Dieu.
Fin

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