Avant-hier à Salzbourg
de Franck Dumont



En cette fin de journée d'été, Salzbourg, indifférente à l'orage qui grondait à ses portes, s'apprêtait à passer une nuit paisible. Installé à sa table de travail, le Maître horloger Hans-Gerald Wellenseberg rédigeait son journal :
''Mardi 17 Juin 1791. Aujourd'hui j'ai reçu un courrier signé du secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Stockholm au sujet de mon invention. Il dit en substance que l'idée même de soumettre mon projet à l'assemblée d'enregistrement des brevets ne lui avait pas un instant effleuré l'esprit. Dans ces trois pages de petite écriture serrée, les termes employés pour qualifier mon invention ont le mérite de la clarté : hérésie scientifique, pure folie, non-sens absolu… Il ajoute qu'au siècle dernier, mes divagations auraient été passible du tribunal de la Très Sainte Inquisition. Ce sage parmis les sages me conseille d'adresser mon dossier à Kurt Jaeger, le célèbre conteur, en ajoutant avec perfidie qu'avec un peu de chance, l'artiste en question ferait sûrement quelque chose du ramassis d'âneries que j'avais pris la peine de transcrire. La missive se conclue par cette citation du grand Rabelais : ''Science sans conscience n'est que ruine de l'âme…''. Cette fois, j'ai pris la décision d'abandonner définitivement mes recherches. Pas plus tard que demain matin, je détruirai par le feu les plans et le prototype de l'engin diabolique sortit des limbes de mon pauvre cerveau.''
Hans-Gerald reposa sa plume et ferma les yeux. Une violente averse se mit à nettoyer les rues de la ville. Soudain, on cogna énergiquement à l'huis. L'horloger se leva lentement puis, d'un pas plombé par la lassitude, se dirigea vers l'entrée. Quand il ouvrit la porte, un sourire illumina son visage : devant lui, ruisselant comme un torrent, se tenait Jean Roten, son ami de toujours.
- Sale temps… fit simplement le visiteur du soir en s'engouffrant dans la demeure cossue. Il ôta sa toque de fourrure, la tordit comme une serpillière avant de lâcher d'une moue dégoûtée :
-De l'eau, très mauvais pour la santé…
Hans-Gerald débarrassa son complice de sa pelisse dégoulinante.
-Ce qu'il me faudrait, c'est un bon verre de schnaps ! s'exclama l'arrivant.
Une petite flamme s'alluma dans l'œil de l'horloger.
-Je dois pouvoir te trouver çà… Suis-moi…
Sur la vaste table de la salle à manger s'étalait tout un fatras de plans, d'ouvrages traitant en vrac de chimie, de physique, de mathématiques, de mécanique et, plus étonnement, d'autres pseudos sciences moins académiques ou carrément fantaisistes telle l'astrologie.
-Assieds toi, fit Hans-Gérald.
Joan se laissa tomber dans le fauteuil que lui avait désigné son ami. L'horloger se dirigea vers une grande armoire en bois de Madagascar dont chaque sculpture illustrait un épisode biblique. Il ouvrit la porte où était gravé la scène représentant Adam et Eve chassés du paradis. Il en sortit une bouteille de schnaps à peine entamée et deux chopes monumentales gravées aux armes de la ville de Stadtdertrunkenbolde. Après avoir sommairement débarrassé un coin de table, Hans-Gerald versa un peu d'alcool de pomme de terre dans chacun des récipients et en tendit un à son hôte, pour l'heure occupé à bourrer sa pipe de tabac Rly, le préféré des vieux loups de mer. Le Maître horloger souleva sa chope et lança un martial :
-A la tienne !

- Santé ! répliqua Joan avant d'engloutir d'un trait le contenu de son récipient.
Le soiffard se lécha les babines et reprit :
- En théorie, en ce moment je devrais être en train de donner une leçon au petit ''Wolf'' (Joan était professeur de piano). Ce gamin est surdoué, au rythme où il progresse c'est bientôt lui qui devra me donner des cours… Et il n'à que cinq ans !
D'habitude, les plaisanteries de Joan provoquaient chez Hans-Gerald des cascades de rires. Aujourd'hui le visage de son hôte restait de marbre. Le professeur de musique s'inquiéta :
- Qu'est -ce qui ne va pas ? Ton invention qui ne tourne pas rond ?

Hans-Gerald sortit une lettre d'une de ses poches, la déplia et la tendit à son interlocuteur :
- Lis çà…

Surpris par la mine grave qu'avait prise son ami, Joan fronça les sourcils. Il posa sa pipe sur la table et s'empara de la missive d'une main ferme. Avant de prendre connaissance du texte, il versa du schnaps dans sa chope jusqu'à moitié, puis commença à déchiffrer l'écriture académique. Plus il avançait dans le texte, plus ses yeux s'arrondissaient. Toutes les trois lignes, il absorbait consciencieusement une rasade d'alcool afin de ne pas s'étrangler d'indignation.
-Les fous, te faire çà à toi, le plus grand génie que j'ai jamais connu ! hurla-t-il quand il eut fini sa lecture et le contenu de sa chope.
-Tu parles d'un génie, soupira Hans-Gerald en arrachant les feuillets à demi chiffonnés des mains de son ami.
-Ne fait pas ton modeste, que tu le veuille où non tu es un génie ! Qui d'autre que toi aurait eu l'idée d'inventer une machine à voyager dans le temps ? !
L'horloger brandit la fameuse lettre.
-Les idées ne suffisent pas, la preuve…
-Des ânes, ils ne servent qu'à freiner le progrès ! Ils voudraient garder tout le savoir pour eux, ils se moquent que l'humanité toute entière reste plongée dans l'ignorance dans laquelle elle baigne depuis la nuit des temps !
Le visage d'Hans-Gerald se barra d'un timide sourire. Joan reprit sa diatribe de plus belle :
-Il faut absolument que tu leur fasse rabattre leurs caquets de vieilles cocottes savantes ! hurla Joan dont le teint était passé au rouge écarlate.
-Je ne sais plus quoi penser tout çà … dit doucement Hans-Gerald en se passant la main dans ses cheveux en bataille.
-Mais il doit bien y avoir un moyen de faire connaître l'existence de ta découverte au grand public !
-Il faudrait des preuves, des expérimentations…
Joan s'étonna :
-Des expérimentations ?
-Oui, des essais, du concret, des faits reproductibles…
Joan attrapa la bouteille de schnaps par le goulot, en ingurgita une copieuse ration et se raidit en un impeccable garde-à-vous.
-Allons-y ! lança-t-il d'une voix martiale.
-Allons où çà ? fit son compagnon en proie à l'ahurissement le plus radical.
-Essayer ton bidule !.
Hans-Gerald soupira longuement.
-Tu ferais mieux d'aller te passer la tête sous l'eau, tu est ivre.
Joan se rua sur son ami et le saisit par le col de sa chemise.
-Ecoutes-moi, postillona-t-il, tu es mon meilleur ami et en plus tu es un génie ! Moi j'ai raté ma vie parce qu'un jour on m'à proposé de devenir soliste dans le grand orchestre de Vienne, j'ai eu peur de ne pas être à la hauteur et j'ai refusé. Aujourd'hui j'en suis réduit à donner des cours à des morveux qui ne sauront jamais faire la différence entre une clef de sol et un hiéroglyphe ! Lance toi comme l'oisillon hors du nid, si tu t'écrase au sol çà vaudra toujours mieux pour toi que de passer ta vie à attendre la becquée !
Hans-Gerald ouvrit une bouche à faire pâlir d'envie les carpes imposantes et paisibles qui croisaient dans les douves du château de Völliginruin. D'un geste brusque, le Maître horloger se saisit à son tour de la bouteille de schnaps et avala cul sec ce qui en restait. A l'intérieur de sa tête se produisit une sorte d'explosion. Il s'essuya la bouche d'un revers de manche et se mit à éructer comme un viking à la fête annuelle des drakars :
-Par tous les dieux, allons-y !
Moins de cinq minutes après, les deux compères, rouges comme des écrevisses flambés au cognac, dégringolaient les escaliers menant à la cave. Hans-Gerald alluma une lampe à pétrole. ''Et la lumière fut'', dévoilant aux yeux exorbités de Joan une phénoménale et rutilante machine. L'engin avait un peu la forme d'un carrosse auquel on aurait ôté les roues. Mélange subtil de somptuosité esthétique et d'extrême sophistication technique, le ''bidule'' sortit des limbes du cerveau du maître horloger était un pur chef d'œuvre. L'inventeur ouvrit la porte de l'engin :
-Après toi…
Joan prit place sur la banquette de cuir rouge qui prenait une bonne moitié de l'espace de la cabine exiguë. Hans-Gerald s'installa à son tour face à une invraisemblable collection de cadrans, de voyants multicolores et de manettes chromées.
-Où veux -tu aller, fit-il à l'adresse de son passager. L'autre grogna :
-Hein ?
Hans-Gerald insista patiemment :
-Quelle époque voudrais-tu voir ?
Joan se gratta vigoureusement la tête.
-A l'âge de pierre ! A l'école la préhistoire me faisait toujours rêver, je ne sais pas pourquoi…
-Va pour l'âge de pierre ! lança Hans-Gerald en se calant dans la banquette. L'inventeur fit tourner une petite manette en étain. Aussitôt une aiguille de métal se mit à se déplacer le long d'une réglette couverte de chiffres. Le curseur de métal s'arrêta net sur le nombre trente-cinq mille précédé d'un ''moins''.
-En route ! triompha Hans-Gerald en appuyant sur un gros bouton rouge.
Les murs de la caves entamèrent alors une ronde endiablée. Etourdis par ce tourbillon dont la vitesse ne cessait de croître, les deux voyageurs du temps fermèrent le yeux. Quand ils les rouvrirent, les murs de la cave avaient disparus. Le ''carrosse'' baignait maintenant dans une espèce de brouillard poisseux et glacé. Hans-Gerald parla le premier :
-Je crois que nous sommes arrivés.
Joan laissa exploser sa joie :
-Je savais que çà marcherait !
Les deux apprentis explorateurs sortirent lentement du véhicule spatio-temporel.
-Nous sommes dans une forêt ! remarqua fort intelligemment Joan après s'être pris une branche en plein visage.
Hans-Gerald, quand à lui, était occupé à attacher l'extrémité d'une bobine de fil rouge à l'une des portes du ''carrosse''. Il précéda l'interrogation de son compagnon :
-Je refais le coup du fil d'Ariane. Nous allons pouvoir nous balader tranquillement dans les environs, en déroulant la ficelle nous serons sur de retrouver notre chemin.
Les deux Thésée amateurs se mirent en route. Après une bonne demi-heure de marche difficile ponctuée par d'intempestifs et inquiétants cris d'animaux, Joan s'arrêta net.
-Regarde ! hurla-t-il en désignant le trait vertical blanchâtre qui barrait le ciel.
Hans-Gerald fut littéralement terrassé par la surprise. Cette colonne cotonneuse s'élevant droit comme un ''i'' pouvait bien être la fumée d'un foyer, le signal inespéré d'une présence humaine !
-Allons voir çà ! lança Joan les yeux pétillants de joie.
Le rythme cardiaque d'Hans-Gerald s'accéléra, ses méninges se lancèrent dans les calculs. En se projetant au hasard sur un point ''x'' du globe à cette époque primitive, il n'y avait statistiquement à peine une chance sur un million de tomber pile sur un humanoïde. Une demi-heure plus tard les deux complices se trouvaient à l'orée d'une vaste clairière. Le foyer générateur du panache blanc ne se trouvait plus qu'à une lieue. Hans-Gerald murmura quelques mots à l'oreille de Joan :
-A partir de maintenant, de fil, nous ne devons plus faire de bruit et avancer en rampant face au vent, nos grands anciens ont l'odorat fin, l'ouïe développée et le regard perçant, ils pourraient bien nous prendre pour des prédateurs…
A la suite d'une reptation d'une centaine de mètres dans des hautes herbes, les deux compères relevèrent lentement la tête. Leurs cœurs s'arrêtèrent simultanément de battre. A quelques dizaines de mètres se tenaient une poignée de leurs lointains ancêtres occupés à dévorer à pleines dents un quartier de viande. Combien de temps les espions du futur restèrent-ils ainsi, bouche-bée, à observer l'incroyable festin de leurs ancêtres, Hans-Gerald, tout maître horloger qu'il fut, n'aurait pu le dire tant ils étaient captivés par le spectacle. Quand le repas des préhistoriques fut achevé, l'un des quatre mâles se leva et s'étira en rotant bruyamment. L'un de ses compagnons l'imita. Les deux femmes et les deux autres hommes qui constituaient le reste de la petite troupe s'appliquaient, quand à eux, à grignoter ce qu'il restait de viande sur les os décharnés. C'est alors qu'une chose étrange se produisit : l'un des mâles debout se mit à se taper sur le ventre du plat de la main tout en ouvrant la bouche, ce qui eu pour effet de produire une suite de sons de tessiture grave. Le quidam qui se trouvait à côté de lui se mit à frapper dans ses mains en cadence. La scène se prolongea sous les yeux médusés des deux voyageurs pendant un long moment. Soudain, tout bascula.
-Mais … fit Joan en sortant de son état hypnotique, ils ne jouent pas en mesure !
Joan, qui avait un esprit très ouvert en ce qui concernait les choses de la vie, était d'un radicalisme à faire pâlir le grand inquisiteur en personne pour tout ce qui touchait son métier : la musique, la Grande Musique, la seule vraie à ses yeux…
-Ils jouent faux, balbutia le négociant en clés de sol, ils ne sont mêmes pas accordés…
-Tais-toi, s'effraya Hans-Gerald, ils vont finir par nous repérer.
Etranger aux suppliques de son ami, Joan se leva avec la raideur d'un zombie et se mit à hurler :
-Vous n'avez mêmes pas vos partitions !
Les cavernicoles, effrayés, eurent un mouvement de recul. Tout se passa ensuite en éclair, Hans-Gerald n'eut même pas le temps d'esquisser le moindre geste.
-Il faut travailler vos gammes ! brailla Joan en se dirigeant vers le groupe.
Remis de leur surprise première et conscients de leur supériorité numérique, les préhistoriques avaient commencé à ramasser leurs armes de pierre et à les brandir ostensiblement. Divers projectiles, manufacturés ou non, se mirent à voler en direction du ''maestro''. Indifférent à cette indéniable manifestation d'hostilité, l'artiste s'était mis à battre la mesure. Il fallut une sacrée dose de sang froid à Hans-Gerald pour surmonter l'état de profonde stupeur dans laquelle il avait été projeté à la vue de ce spectacle surréaliste. Joan était en proie à une crise de démence de type paranoïaque ou quelque chose du même tonneau, n'ayant pas de disciple du bon docteur Freud afin de faire entamer une thérapie à son ami, l'horloger décida de parer au plus pressé.
-Reviens, ils vont te massacrer ! hurla-t-il.
Joan, perdu dans son délire solfégique, ne semblait rien entendre. Il éructa :
-On reprends depuis le début !
Le Maître horloger se mit à piquer un sprint en direction de son ami. Quand ils virent débouler le second bizarroïde, les autochtones redoublèrent l'intensité de leur tir de barrage. L'un d'eux, qui s'avérait très certainement être le tireur d'élite de la tribu, ramassa un silex acéré et le lança de toute ses forces en visant posément le professeur de musique. L'outil de pierre fendit les airs en sifflant et percuta de plein fouet l'os frontal du malheureux en produisant un craquement terrifiant. Les yeux de la victime se mirent à tourner dans leurs orbites tels deux fauves affamés dans leurs cages. De la blessure béante s'échappa un flot de sang bouillonnant, le musicien perdit aussitôt connaissance. Hans-Gerald, pris sous un déluge de projectiles, chargea son compagnon sur ses épaules et se mit à courir avec l'énergie du désespoir tout en suivant la fameuse ficelle rouge. A peine un quart d'heure plus tard, poursuivit de près par la bande des hirsutes survoltés, il s'affalait sur les sièges en cuir du ''carrosse'' avec son fardeau humain et actionna fébrilement les commandes. Une poignée de minutes plus tard il retrouva les murs familiers de sa cave. Il monta le corps ensanglanté dans sa chambre, le coucha sur son lit et déchira un morceau de drap pour tenter d'endiguer l'hémorragie.
-Ecoute-moi, gémit le moribond émergeant un instant de son brouillard écarlate, s'il m'arrive malheur, il faut absolument que tu remettes la grosse chemise noire qui se retrouve dans le coffre situé dans mon bureau au petit ''Wolf'', mon plus jeune élève. A l'intérieur de cette malette contient toutes mes compositions, il en fera bon usage, il est très doué…
Hans-Gerald acquiesça en serrant les dents. Quelques minutes après, son compagnon de toujours quittait le monde des vivants. Effondré de douleur, le maître horloger recouvrit le corps du défunt d'un drap blanc. Plus tard dans la soirée, il confia à journal :
''Mercredi 17 Juin 1791. Aujourd'hui mon ami est mort par ma faute, à cause de ma folie, de mon orgueil imbécile. Conformément à ses dernières volontés je me suis rendu chez les Mozart pour remettre les compositions de Joan au petit Wolf. Ce gamin m'a l'air un peu demeuré, je suis sur qu'il n'en fera rien de bon. J'ai enseveli le corps de Joan dans son jardin et sur sa tombe improvisée j'ai planté une croix confectionné avec son violon et son archet. Quand à moi, j'ai touché le fond du désespoir, j'ai brûlé le ''carrosse''. Demain je partirai pour les Amériques où je vais tenter d'entamer une nouvelle existence. J'ai mis les plans de ma machine infernale dans une enveloppe cachetée. Dans mon testament il sera stipulé qu'on ne l'ouvre que dans cinq générations, lorsque le monde sera prêt.''
Le maître horloger avait mis le point final à son journal. Avant de le refermer définitivement il grava les initiales de ses prénoms et son nom : H.G. Wellensenberg. L'une des cloches de bronze de la cathédrale se mit à sonner une demi-douzaine de fois, Salzbourg s'éveillait.

Franck DUMONT


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