Les grandes douleurs sont mouettes
de Franck Dumont



''Bonjour à tous les auditeurs… L'essentiel de notre journal de treize heures sera bien sûr consacré à la terrible catastrophe venant à nouveau d'endeuiller les rivages de la Bretagne déjà tellement éprouvés… Hier après midi, le pétrolier ''Imperator'', pris dans la tempête tandis qu'il doublait Ouessan, à commencé à avoir des difficultés à contenir une fissure. Dans la soirée, alors que le navire se met à prendre du gîte, le capitaine lance un appel de détresse, les marins sont rapidement évacués. A quatre heures ce matin le navire sombre, puis se brise en deux, libérant sa cargaison de 150.000 tonnes de fioul lourd. Battant pavillon libérien, servit par un équipage d'origines diverses, le bâtiment aurait été affrété par l'International Floating Dusbtins Wrecks. La compagnie en question, spécialiste de la mise à flot d'épaves en tous genres, à déjà été impliquée de nombreuses fois dans ce genres d'affaires. Dans la matinée, le ministre de l'environnement s'est rendu sur place pour constater l'ampleur de ce nouveau désastre écologique. Sur les côtes Bretonnes, à peine remis des marées noires précédentes, on compte déjà par milliers le nombre des oiseaux morts ou gravement touchés … »
Harry Blackhands tourna le bouton de la radio. D'un geste nerveux, il balança la pile de journaux qui trônait sur son bureau puis tenta de reprendre ses esprits. En tant qu'affréteur du rafiot qui venait de couler comme un vulgaire fer à repasser, il se devait de garder la tête froide. La solution du problème était simple : il suffisait de faire le mort en attendant que l'affaire se tasse. S'il était mis en cause son armée d'avocats mettrait tout en œuvre pour déclencher un épais rideau de fumée entre lui et ses accusateurs. Au pire la compagnie irait même jusqu'à fonder une association de protection du littoral en faisant mine de se repentir et l'affaire serait réglée. Depuis quelques temps le cours du brut n'arrêtait pas de grimper, les bénéfices allaient exploser, il n'était pas question de baisser la garde. Depuis des décennies, Blackhands maîtrisait parfaitement le cycle de l'or noir, du forage à la pompe à essence. Les problèmes étaient toujours venus du maillon faible de la chaîne : le transport. Ses pétroliers, tous monocoques, portaient des noms dont la magnificence était inversement proportionnelle à leur flottabilité : le ''King Sea'', le ''Prestige'', le ''Royal Superluxe'', l'''Imperator''… La devise de l'International Floating Dustbins Wrecks tenait en quatre mots : ''fuel lourd, bénéfices géants''. Dire que s'il n'y avait pas eu ces enragés d'écolos, ennemis éternels du progrès, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bien plus que ces broutilles, la chose qui préoccupait le P.D.G. dans l'immédiat était plutôt l'état de son estomac. Malgré la poignée de pilules multicolores qu'il avait englouti, il se sentait lourd et ballonné comme jamais. Le midi même, il avait déjeuné avec l'un des responsables d'un pays producteur de pétrole et une fois de plus, il avait forcé sur la mangeaille et la boisson. Le sacrifice n'avait d'ailleurs pas été vain puisqu'il avait réussi à conclure un marché aussi juteux que le sanglier grand veneur à la sauce royale (spécialité du chef) dont ils avaient tous repris trois fois. Tous les plats avaient étés arrosés par force bouteilles de Chassagne-Montrachet 1959 . Le plus dur du travail avait été de trouver une combine pour verser directement la plus grande partie possible du montant de la transaction (il s'agissait de concessions d'exploitation de champs pétrolifères) sur le compte en Suisse du dirigeant-négociateur sans que son peuple ne se doute de quelque chose. Au dessert, les convives, tourneboulés comme des grives gavées de grains de raisin, avaient paraphés le précieux contrat en sirotant un Calvados hors d'âge. Blackhands s'essuya le front d'un revers de manche et se leva pour ouvrir en grand la fenêtre de son bureau. L'air frais lui fit du bien. Il desserra fébrilement sa cravate et se cala dans son large fauteuil de cuir pleine peau. Une grosse goutte de sueur perla sur son front et entama un slalom entre les poils de sa barbe naissante. Une tiède somnolence commença à l'envahir. Il se ressaisit et appuya sur l'une des nombreuses touches de son interphone.
-Malvina ? ! fit-il d'un ton sec comme un coup de trique.
Une voix douce et suave sortit de l'appareil :
-Oui monsieur …
-Apportez moi immédiatement le dossier Chase, il faut que je le consulte de toute urgence…
La réponse fut laconique autant qu'efficace :
-Bien monsieur…
Deux minutes et quinze secondes après, on frappait à la porte du bureau directorial.
-Entrez mon petit, fit le pédégé d'une voix devenue mielleuse.
Malvina pénétra dans le bureau avec dans les bras une pile de chemises cartonnées. La fidèle collaboratrice portait un tailleur strict et cachait ses yeux derrière une paire de lunette d'écaille. Blackhands, surmené, n'avait jusqu'à présent pas eu le loisir de parler avec elle, un de ces jours il allait l'inviter à passer un week-end à sa villa de Deauville. Ensuite il changerait de secrétaire, il la prendrait rousse cette fois-ci, il n'avait jamais eu de secrétaire rousse. Il remercia Malvina et la regarda s'éloigner avec un petit sourire en coin.
-Que personne ne me dérange… Sous aucun prétexte… lança-t-il avant que l'employée modèle ne quitte la pièce.
-Bien monsieur…
Le pédégé desserra la ceinture qui comprimait douloureusement son malheureux estomac. Il posa ses pieds sur son bureau, s'enfonça dans son fauteuil et ferma les yeux… Le silence régnant dans la pièce l'enveloppant telle une douillette couverture, il sombra bientôt dans un sommeil d'une profondeur abyssale et pénétra dans le royaume des songes par la porte de service. Son rêve avait pour cadre un endroit bien banal puisqu'il s'agissait tout simplement de son bureau. Soudain, un bruit étrange secoua l'atmosphère engourdie. Un goéland d'une taille digne du livre des records s'était posé sur le rebord de la fenêtre. L'oiseau blanc fixa le pédégé d'un œil torve puis, prit à nouveau son envol et se posa sans hésiter sur le dossier du fauteuil situé juste en face de lui. Du côté de la fenêtre, les événements se précipitaient. Dans un vacarme assourdissant mêlant bruissements d'ailes et petits cris perçants, un tourbillon de plumes investit la pièce. Une escadrille composée d'une cinquantaine de mouettes rieuses se trouva bientôt disposée en bon ordre derrière le goéland impassible et déterminé. Le chef du gang ailé poussa un cri strident et le songe se transforma en cauchemar. Le commando se rua comme un seul oiseau sur Blackhands. Celui-ci, se raidit de toutes ses forces, s'attendant à sentir les becs acérés des volatiles déchiqueter sa peau bronzée par le farniente. Il donna alors l'ordre à ses paupières de se soulever lentement, ne savant pas s'il continuait à dormir où s'il était éveillé… Les mouettes s'étaient posées sur ses bras et ses épaules tandis que le goéland, toujours juché sur son dossier de fauteuil, l'observait attentivement. Le temps de la cuisson d'un œuf à la coque passa sans qu'aucun des protagonistes de la scène surréaliste ne bronche. Le goéland déploya soudainement son aile droite d'un geste théâtrale. Comme dans un tour de magicien de seconde zone, le volatile marin fit apparaître un objet métallique de forme conique devant les yeux exorbités de Blackhands : il s'agissait d'un entonnoir… Deux des mouettes s'emparèrent de l'objet avec leurs becs et se ruèrent sur le pédégé qui ferma à nouveau les yeux. Celui-ci sentit alors la partie pointue de l'entonnoir s'enfoncer douloureusement dans sa gorge. L'infortuné tenta en vain de déglutir, il commença à s'étouffer et fut pris de panique. Un mince filet de sang s'écoula de sa bouche. Il essaya de se dégager mais une dizaine de becs acérés le clouèrent dans son fauteuil. Le goéland poursuivit son numéro de prestidigitation, sous son aile gauche il fit apparaître un jerrican de plastique jaune dont il fit sauter le bouchon d'un coup de bec hargneux. Une odeur nauséabonde envahi toute la pièce, Blackhands en identifia immédiatement l'origine : il s'agissait de pétrole ! Tel un oiseau de proie, le goéland se précipita sur l'infortuné captif, le jerrican coincés entre ses pattes. La victime de l'agression comprit l'horrible sort qui lui était réservé quand le liquide noirâtre et poisseux commença à couler dans son gosier. Le pétrole commença bientôt à glouglouter dans son œsophage, son cœur se souleva et ses yeux se révulsèrent. Dans un effort ultime il tenta d'expulser l'immonde mixture de son estomac. Chacun de ses soubresauts étaient ponctués par une nouvelle série de coups de becs, il ne pouvait ni bouger ni crier. Arrivé au paroxysme de la douleur et de la terreur, Blackhands vit nettement luire la lame de la faux de la camarde ricanante, ce qui eu pour effet de le réveiller. Il se frotta énergiquement les yeux puis se mit à respirer à grandes goulées, son cœur battait au rythme d'un locomotive, sa chemise ressemblait à une vieille serpillière tant elle était gorgée de sueur. Jamais il n'avait fait un tel songe, ses mains en tremblaient encore! Le scénario d'horreur qui était sortit de son subconscient avait laissé sur lui une telle empreinte qu'il se mit à se frotter les bras et les jambes pour faire passer la sensation de picotement qui en émanait. Un horrible goût avait envahi son palais et ses viscères semblait en proie à un incendie. Il fit quelques pas vers la fenêtre afin de remplir ses poumons d'air frais. Après avoir essuyé son front gluant de sueur, il s'affala de nouveau dans son fauteuil. Un fin duvet volant dans les airs se posa sur le bout de son nez, il l'attrapa d'un geste machinal et sourit en repensant au cauchemar qui l'avait mit en émoi. Il décida de faire passer le goût de pétrole qui restait encore dans sa bouche. Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et en tira un cigare d'un diamètre et d'une longueur impressionnant. Il fourra l'extrémité du cylindre de tabac dans sa bouche, prit le briquet d'argent qui trônait sur son bureau et alluma son cigare. Aussitôt une formidable explosion secoua l'immeuble dont les vitres volèrent en éclat. Des cris fusèrent de toutes part, une multitude de visages apparurent bientôt aux fenêtres maintenant dépouillées de leurs carreaux. Une épaisse colonne de fumée noire commença à s'échapper d'une des fenêtres situées au dernier étage de l'International Floating Dustbings Wrecks, il s'agissait du bureau de Blackhands. Dans la rue, un ballet de voitures de pompiers, d'ambulances et de cars de polices s'étaient mit à produire une cacophonie de tous les diables. Plus haut, indifférents aux gesticulations des mammifères bipèdes, un goéland et quelques mouettes planaient au gré des courants ascendants. Les membres de la petite escadrille poussèrent de concert une sorte de ricanement strident et s'éloignèrent de la ville à tire d'aile, direction la mer !

Franck DUMONT


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