Les embruns russes
de Franck Dumont



C'est arrivé il y a tout juste vingt ans. L'aube naissante avait guidé mes pas jusqu'à la grève. On était mi Septembre. A cette période de l'année, la côte Normande était plutôt tranquille, les gosses avaient repris l'école et les parents leurs boulots. Je travaillais dans la réclame et j'avais en charge une campagne pour le saucisson à l'ail Decadix, rien de vraiment excitant mais très bien payé. J'avais loué pour le mois une villa au bord de la mer un peu éloigné du centre de Ouistreham pour travailler au calme. Le climat était plutôt doux et la nuit je dormais les fenêtres ouvertes, le son des flots me berçait. La journée, calme et détendu comme jamais, je me baignais dans la Manche. Le vent, la fraîcheur de l'eau et l'iode ravivaient tous mes sens, j'avais d'ailleurs horreur de la Méditerranée et des mers chaudes en général, les seules fois où je m'y étais trempé j'avais eu l'impression de me retrouver comme un homard cuit au court bouillon. Je faisais une cure de fruits de mer, de poissons, de ballades et de cidre, en bref c'était la belle vie, mais du côté de l'inspiration, c'était une autre paire de manches. Tous les soirs, le patron de mon agence m'appelais pour se renseigner sur l'avancement de mes travaux, je le rassurais comme je pouvais d'une voix faussement enthousiaste. En réalité je n'avais griffonné sur un petit carnet que quelques mots destinés à un slogan idiot pour les radios. Déclamé sur l'air de ''la belle de Cadix » de Luis Mariano, çà donnais à peu près çà : ''Le saucisson Decadix à un goût de velours ! Le saucisson Decadix vous invite à l'amour ! Chic, chic, chic et à l'ail, chic, chic, chic et à l'ail !''… C'était pas franchement du Rimbaud mais nous, dans la réclame on était là pour aider à fourguer de la camelote, pas pour produire du concept. Un après-midi, alors que je traquais la muse de la pub dans les quartiers du vieux port, ma route avait croisé une meute de vieux loups de mer en bordée. Les gais lurons, m'avaient embarqué dans leur parcours de fêtards endurcis. Inscrits au programme les trois bonheurs qui réchauffent le cœur du marin : la musique, les filles et la boisson, surtout la boisson, et pas des breuvages d'enfants de chœur, du costaud et du viril. A un moment donné j'avais décidé de leur fausser discrètement compagnie à la bande pour éviter le coma éthylique. Je m'étais retrouvé au cœur de la nuit, la tête dans les étoiles et les pieds sur le sable humide de la plage à marée basse. Accompagné par le rythme des flots, je m'étais mis en tête de rentrer à la villa à pied pour me ré oxygéner les méninges. J'arpentais la grève depuis un long moment lorsqu'un étrange bouillonnement se produisit à la crête des vagues. Je crus d'abord à une déformation optique causée par l'abus de boissons fortes. Je me frottai énergiquement les yeux quand tout à coup une énorme tige d'acier perfora la surface de la mer. J'avais déjà vu ce genre de morceau de ferrailles dans un film : vingt milles lieux sous les mers, c'était un périscope ! Une minute après, une espèce de boîte à sardine rouillée ruisselante de toutes parts émergea d'un coup, et retomba à plat en faisant un barouf de tout les diables : il s'agissait bien d'un sous-marin, d'un modèle semblant tout droit sortit d'un magasin d'antiquité ! Le submersible resta ainsi sur place quelques instants, ballotté par les flots. Puis, un sas s'ouvrit au sommet de la boîte à sardine et, malgré le brouillard, j'aperçu l'éclat de ce qui me semblait être une paire de jumelle . Un homme coiffé d'une large casquette vermillon scrutait les environs. Instinctivement je m'aplatit sur la grève, juste derrière un magnifique château de sable à peine entamé par le vent. De ce poste d'observation improvisé je vis alors une poignée de matelots se ruer hors du bâtiment d'acier flottant . Ils balancèrent un canot gonflable à la mer et, une fois que le capitaine du vaisseau y eut prit place, ils se mirent à souquer ferme : direction la plage. Quand la coquille de noix ne fut plus qu'à quelques encablures de la terre ferme, je fut en mesure de détailler les faces des vigoureux rameurs : ils avaient les traits taillés à coup de serpes et la peau burinée de ceux qui vivent loin des villes. Un détail attira mon attention : les uniformes de ces vikings modernes étaient ornés d'étoiles rouges frappées de la faucille et du marteau ! A ce moment là, pour moi, les choses devinrent claires , j'étais le témoin d'une invasion soviétique, ceux là étaient la tête de pont, le gros des troupes n'allait pas tarder ! Pendant un bref instant, l'envie de fuir me tordit les tripes, mais il était déjà trop tard. Deux des loups de mer sautèrent de concert dans les vingt centimètres d'eau qui les séparaient de la grève et tirèrent le canot sur la plage. Le commandant mit pied à terre, bientôt rejoint par le quatrième larron, barreur du frêle esquif . Après s'être étiré comme un fauve à la sortie d'une sieste digestive, l'officier aboya un ordre dans un sabir incompréhensible à tout gaulois moyen. Les deux matelots se précipitèrent pour tirer du canot en caoutchouc une malle imposante. Qu'y avait là dedans : un émetteur radio ? un radar miniaturisé ? un appareil susceptible de transmettre des informations aux troupes d'assaut qui n'allaient pas tarder à submerger le monde libre pour semer la terreur, la mort et la destruction ? La guerre était imminente, la liberté de l'occident menacée, et moi même je ne me sentais pas très bien. Les matelots posèrent le fameux bagage sur le sable. D'un geste auguste, le capitaine fit jouer les serrures de la boîte de Pandore et en souleva lentement le couvercle. Il se mit à fouiller fébrilement dedans. Soudain, son visage se barra d'un large sourire. L'officier brandit victorieusement une bouteille au dessus de sa tête, d'un geste expert, il déboucha le flacon d'un rapide coup de dents. La petite troupe, se regroupa autour de leur chef. Celui-ci engloutit une impressionnante lampée du liquide, toussa, puis passa le flacon à l'homme situé à sa gauche. Chacun eut droit à sa rasade, toute la cérémonie fut ponctué par des salves de rires forts gaillards. Quand la bouteille fut vide, l'officier la remit précautionneusement dans la malle.. Je me recroquevillai dans ma cachette improvisée quand une vision d'horreur traversa mon esprit : le moindre de mes gestes allait être à coup sur accueillit par une salve de Kalashnikov , peut-être même que les soldats ne prendrait pas le risque d'attirer l'attention et m'exécuteraient au poignard, je sentais déjà le métal froid me trifouiller les boyaux ! Devant cette perspective peu réjouissante, le sang se glaça dans mes veines. Du côté des troupes d'invasion, les choses se précisaient , ils venaient d'entamer une deuxième bouteille et le commandant distribuait des cigares à ses hommes. Il fallait que je parvienne , au péril de ma vie, à ramper hors d'atteinte des envahisseurs pour prévenir les autorités de la cauchemardesque imminence ! Les marins se mirent à observer un silence de mort et écartèrent leurs rangs pour laisser passer leur supérieur porteur d'une étrange petite valise en cuir marron. Ses hommes l'entourèrent en babillant comme une couvée de poussin découvrant un fer à repasser. L'officier ouvrit doucement la boîte mystérieuse et, malgré le rideau formé par les uniformes des marins, j'aperçu alors ce qu'elle contenait : huit sphères métalliques brillantes de tous leurs feux. De quelle maléfique arme de destruction massive s'agissait-il ?. Tout à coup, mon cœur s'arrêta de battre : un des loups de mer venait dans ma direction, j'entendit ma dernière heure sonner au clocher de l'église dévouée au culte des éventrés! Résigné, les jambes transformées en plomb, je fermai les yeux. Une poignée de secondes s'écoula, un moment, une éternité… Puis, étonné de ne pas sentir la froideur d'une lame me fouiller les entrailles, je laissai mes pupilles reprendre contact avec la pâleur lunaire. Un jet de liquide fumant s'abattit à quelques centimètres de mon abri de fortune. Je relevai lentement la tête pour constater avec soulagement que le soldat censé m'exécuter venait tout simplement de satisfaire à un besoin physiologique des plus élémentaires. Le soudard remonta sa braguette, rota de satisfaction puis, le sourire au lèvre, rejoignit ses compagnons d'un boitillement joyeux. Avec mille précautions, je me rehaussai pour observer la suite des évènements, le spectacle valait son pesant de caviar ! L'officier, un genoux sur le sable, traçait un cercle autour de lui à l'aide de son poignard de combat… Un flot d'interrogations se bousculèrent au portillon de ma modeste caboche sur la signification cette figure géométrique. Tout commença à s'éclaircir quand chacun des matelots s'empara d'une des paires de sphères brillantes. Le commandant, debout au centre du cercle qu'il avait lui même tracé, lança devant lui une petite bille de bois. Terrassé par la stupeur la plus totale, je me frottai énergiquement les yeux puis, tel un héros de feuilleton policier, je percutai mon front de la paume de main droite. J'avais compris : les ''féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras étrangler nos fils et nos compagnes'' étaient en train de faire une partie de pétanque. J'hésitais entre éclater de rire et tomber par terre, terrassé par la honte… Etrangers à mes états d'âmes, les boulistes s'étaient lancés à corps perdu dans une partie acharnée, chaque carreau acclamé avec fougue, chaque point gagné récompensé par une goulée de vodka. Peu à peu, mes paupières se firent lourdes, j'avais vécu une rude journée, assommé par les effets conjugués de la fatigue et de l'alcool je ne tardai pas à m'abandonner dans les bras chauds et douillets de Morphée. Je fus réveillé par une brise glacée venue du large. Comme après un mauvais cauchemar je me levai d'un bond, la gorge serrée et la tête en feu. La plage était déserte, '' l'invasion'' avait tournée court. Je me mis immédiatement à courir sur le sable pour trouver une trace de mes supposés délires. Mes recherches furent rapidement couronnées de succès sous la forme d'une bague de cigare ornées de caractères cyrilliques, je n'avais donc pas rêvé ! Pourtant, l'idée de me rendre au commissariat le plus proche pour raconter mon aventure ne m'effleura l'esprit qu'un centième de seconde, je n'avais pas envie de finir mes jours dans un asile psychiatrique tel un David Vincent de bas étage. Le soir même je rentrais à la capitale muni de mes maigres notes pour ma réclame de charcuterie. Bien m'en pris, c'est avec çà que j'ai obtenu le prix Publicitos de l'année 1987. Depuis, je suis souvent retourné me balader dans les environs, c'est là que j'ai rencontré ma femme qui est devenue la mère de nos trois enfants. J'ai acheté la fameuse villa et parfois, les nuits d'été, je rabâche l'histoire à ma petite famille. Cà les fait rire, c'est déjà pas si mal…


Retour au sommaire