On aurait dit des sémaphores
de Florent Jaga

Il faisait un temps déplorable. La pluie s'abattait comme des crachats de salive visqueuse sur les vitres embuées de ma petite bicoque et le ciel n'annonçait aucune accalmie. J'imaginais à l'avance les baleines arrachées des parapluies et les habits humides et fumants de mes invités. Ils s'approcheraient de la cheminée chuintante et grésillante et se frotteraient les mains frénétiquement en retrouvant le sourire.

Qui arriverait le premier ? Simon ? avec sa ponctualité légendaire, sa droiture, et son humour pince-sans-rire tellement apprécié par la gent féminine. Oui ce serait sûrement lui qui arriverait le premier. Il viendrait seul comme toujours et parlerait de celles qu'il a laissées pour ce rendez-vous. Après quoi, il entonnerait les premières mesures de Brassens. Les copains d'abord, leitmotiv que nous reprendrions ensuite, dans son sillage. Ce brave Simon, toujours prêt à rendre service à un ami et, lorsque lui-même devait subir à son tour une infortune, il s'isolait tel un ours hibernant. Et nous respections sa solitude.

Mes amis me manquaient et je leur manquais aussi. Aussi nous avions décidé de nous retrouver à des dates régulières, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, le 17 de chaque mois. (Nous nous étions connus à cet âge-là) et malgré la distance qui nous séparait aujourd'hui, véritable diaspora à petite échelle, personne n'avait jamais manqué un rendez-vous. De temps à autre, l'un ou l'une d'entre nous était accompagné d'un conjoint ou d'un proche, mais ces derniers se sentaient toujours un peu de trop et ne revenaient que rarement les fois suivantes : Nous étions tellement liés qu'aucune prise, qu'aucun interstice ne s'offraient aux pièces apportées. Nos familles respectives devaient s'y faire.

Les plats et les bouteilles attendaient. Ma tête fourmillait de plaisirs à venir. Le 17 du mois dernier, nous étions chez Alejandra, en bordure de mer, non loin de Valencia et nous avions tant ri et pleuré qu'il m'avait fallu une semaine pour accepter l'univers banal et insipide du quotidien. Alejandra et Gabrielle, Simon, Piotr, Richard et moi… Un sourire s'insinuait invariablement lorsque je pensais à eux, si chers, indispensables.

Je tisonnais le foyer quand la sonnerie retentit trois fois. J'allais ouvrir avec la jubilation de l'enfant devant le sapin de Noël et Simon prit mes épaules, aussi enthousiaste que moi. Je le tirais vers l'intérieur.

"Mon vieux Xavier ! comme c'était long… J'ai failli ramener Aïcha, mais j'ai dû la laisser chez elle. C'est une aventure encore trop récente pour notre panier de crabes, non ? je suis le premier ?"

"Tu es le seul à être ponctuel, tu le sais bien ! Pose tes fesses et raconte un peu comment tourne le monde outre-Manche."

"Tu sais bien qu'il s'arrête tout les 18 du mois… mais bon c'était très supportable. J'ai fait la connaissance d'Aïcha au Latino, une petite boîte de Londres qui passe de la musique gitane et cubaine ; elle avait une cadence à me transformer illico en derviche tourneur et je le suis devenu l'espace d'une nuit. Tu sais, je crois que tu l'aimerais aussi. Elle me fait penser à toi par certains aspects… Une certaine nonchalance mêlée à des débordements d'énergie surprenants, la tête dans la lune et les pieds sur terre, elle est toujours en avance d'un rêve et d'une idée noire."

"Tu as repensé à Alejandra ?" Simon avait dormi avec elle le 17 janvier dernier. Ils avaient justifié cela par un besoin de tendresse spontané. Mais c'était assez fréquent, lors de nos retrouvailles que les sentiments dérivent. Le fil de l'amitié appelle au funambulisme lorsqu'il est tendu entre les deux sexes. Mais, toujours, nous tâchions de considérer cela comme des anecdotes faisant partie du don que chacun faisait à l'autre. Aussi Simon n'éprouva pas plus de gêne à me parler d'Alejandra que moi à le lui rappeler.

Les quatre autres compères arrivèrent ensembles une demi-heure plus tard. Ils s'étaient retrouvés à l'aéroport et avaient pris une voiture de location. Piotr se frisait la moustache, Gaby était radieuse, Alejandra agitait les mains dans tous les sens et Richard retrouvait ses pattes d'oies naissantes et sa bonhomie. Il sortait d'une sale histoire de divorce et c'était le plus sentimental de tous. Piotr, qui habitait près de Menton, était allé le voir assez souvent en Italie, ces derniers temps pour le soutenir durant les week-ends, que les sombres idées choisissent pour attaquer l'homme seul.

Il avait fini par remonter la pente et chacun se réjouissait de sa bonne humeur.

Les copains d'abord… Nous chantions en buvant un quart de chaume et mimions le radeau de la méduse sur le tapis épais, en prenant garde de ne pas renverser le contenu précieux de nos verres. Piotr rappela la fois où, tous les six, nous avions été arrêté par les flics, suite à une plaisanterie stupide, mais à laquelle nous n'avions pu résister : Une entreprise de pompes funèbres se nommait Funéroc et nous avions décidé d'ajouter un "K" à la fin pour égayer un peu l'enseigne. L'événement avait scellé notre amitié. Nous avions chacun une photographie de l'enseigne encadrée avec nos six bouilles d'adolescents insouciants et rieurs. Les études, les métiers et autres aléas de la vie nous avaient éloigné, mais il ne devait pas exister en ce monde plus belle amitié ni plus bel amour.

La platine passait des morceaux du Velvet underground, des MC5, d'Hoodoogurus ou de the Saints, et ces tranches musicales alimentaient nos souvenirs d'autant d'anecdotes liées et présentes dans une mémoire collective où chacun puisait sa source.

Nous nous installâmes à table. La pluie redoublait sur les vitres. Un frisson me parcourut l'échine. Les arbres perdaient les quelques feuilles qui avaient résisté à l'hiver rigoureux. Je délaissai la tablée pour coller mon nez contre la vitre comme je le faisais dans mon enfance. La froidure engourdissait mes joues. Derrière moi, personne ne parlait. Je ressentis une sorte de gêne et c'était la première fois de ma vie que ce sentiment s'insinuait entre mes amis et moi. Je voulus l'éloigner, mais elle refusait de quitter son poste.

Personne ne me posa de questions. Je pris chacune de leurs assiettes en souriant malgré mon trouble. Ils discutaient, riaient et se congratulaient sans prendre conscience de mon inquiétude. Je boudai mon assiette, négligeai mon vin et mes amis. Gabrielle était près de moi. Son parfum, je l'avais toujours aimé. Elle n'en achetait jamais. Comme d'autres ont des yeux magnifiques, des lèvres ciselées et ourlées à la perfection, une courbure de hanche à damner un saint, Gabrielle avait sa fragrance personnelle et envoûtante à laquelle j'avais succombé tellement souvent que les autres ne comprenaient toujours pas que nous vivions séparément. Mais aujourd'hui, le froid, sans doute, j'humai et ne retirai que l'odeur du bois et de la nourriture. Simon ne me faisait pas rire non plus. Il mangeait et s'adressait aux autres avec sa maestria légendaire ; Alejandra légèrement éméchée caressait la nuque de Richard dont les paupières closes renvoyaient un bonheur diffus.

Au bout d'une heure, constatant que personne ne m'adressait plus la parole, je sortis sous la pluie battante, chercher un peu de bois abrité sommairement par l'avancée du toit. Une profonde tristesse m'envahit. J'étais devenu un intrus, un simple meuble à leurs yeux. L'angoisse de l'orphelin me vidait le ventre. J'avais très froid subitement.

D'ordinaire, ils se seraient proposés pour m'accompagner chercher de quoi alimenter le feu, d'ordinaire, nous aurions pensé aux bûches piégées du vieux Sam, qui avait truffé certaines de ses coupes d'explosifs pour punir les voleurs. Nous aurions ri de sa mémoire défaillante qui le condamnait à ne plus toucher au stère sous peine d'être partie prenante du feu d'artifice qu'il réservait à d'autres… mais aujourd'hui la pluie me crachait dessus et mes amis la laissait faire.

Je rentrai en grelottant. Pas une remarque, pas un sourire de compassion ni même une blague affleurant aux lèvres de Simon. Juste des tintements de verres, des rires qui ne m'étaient pas destinés et la platine qui tournait " Shiny, shiny, shiny boots of leather…" La colère, la rage même montait en moi à mesure que mon monde s'écroulait. Je pleurais, des suintements silencieux qui semblaient provenir de mon estomac. Et ils continuaient à rire et à chanter, gais et insouciants, le bonheur dans les veines et des morceaux de soleil dans les yeux.

N'y tenant plus je grimpai sur la table et donnai un coup de pied rageur dans chacune de leur assiette en hurlant :
"Je suis là, Simon ! je suis là Gaby ! je suis là, Richard, je suis là Alex, Je suis là Piotr… je suis là, je suis las…."

La vaisselle se brisa. Les verres valsèrent et les plats se répandirent, gisants, cadavériques. Je sortis sous la pluie et crachai à mon tour sur ce ciel de merde. Dans cinq minutes, nous serions le 18 février. Je hais les 18.

Le 18 janvier dernier, j'étais parti le premier à 8H00 du matin, tout embrumé de gaieté et de sommeil volé. J'étais revenu chez moi, m'étais assoupi immédiatement après. À 23H00, on m'avait appelé… Un accident stupide, une voiture de location avait été aplatie par un poids lourd sur la route de la morue, celle qui est bordée de boîtes de nuit, celle qui part de Valencia pour aboutir au Perello, en bord de mer…

Nous étions le 18 du mois suivant… j'étais le moins ponctuel. Je repensai aux pompes funèbres "FUNEROCK" Lieu de notre rencontre et de son achèvement.

Je montai calmement dans la voiture. Il y avait un ravin profond que je connaissais bien. J'enclenchai les vitesses et j'entendais les rires de mes amis, le parfum de Gabrielle m'envahissait de nouveau et je riais les yeux pleins de larmes en chantant Brassens…

Plus qu'un virage et la réunion d'amis tournerait bien en fin de compte. Aimer c'est parfois plonger dans le vide, c'est s'offrir au cœur des autres sans garde-fou sans rambarde de sécurité.

Et Ils m'attendaient tous, bras ouverts et cœurs battants.

Lundi 15 février 99

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