Rétroprojection
de Florent Jaga

Je ne suis qu'une sotte ! Je n'aurais jamais dû venir. Allez, cligne des paupières ma vieille, cesse de pleurnicher ou cache-toi de la foule. Ça y est, tu as gagné, on te regarde. Le jeune homme s'est arrêté de rire, sans doute gêné par notre contraste, puis a jeté ses yeux à l'autre bout du hall ; deux yeux vifs et perçants, projectiles d'un esprit frondeur.

Qu'espérais-je donc ? Que mon tempérament endurci triompherait ? Que l'émotion saurait rester discrète, au seuil d'elle-même ? Dieu que ce garçon m'agace ! Il a beau avoir la tête tournée, je sens qu'il m'épie au travers des mèches brunes qui tombent en guirlandes sur son visage. Une colère injuste profite de mon désarroi pour s'infiltrer, pesante de toute sa stérilité. Le jeune homme n'y est pour rien. C'est moi qui me comporte mal. Lorsqu'on s'apprête à voir un film, un Buster Keaton de surcroît, ce n'est pas le moment de fondre en larmes. Je dois me reprendre. J'ai tellement honte d'imposer mes sombres grimaces. Voilà, mon mouchoir brodé, légèrement moiré et c'en est terminé des effusions.

Oh je sais bien ce que l'on dit à propos des larmes de petites vieilles, que l'âge leur joue des tours de crocodile en humidifiant leurs yeux sans raison aucune. On va jusqu'à prétendre qu'elles ne s'en aperçoivent pas et qu'il n'y a, dès lors, plus lieu de s'apitoyer sur une rosée physiologique, ultime relique matinale des humains crépusculaires. Mais l'on raconte tant d'inepties pour soulager sa conscience…

Je trouve cette mode affreuse. Qu'ont-ils donc dans la tête tous ces jeunes aux cheveux longs et gras? Quant à leur accoutrement, il est d'une laideur sans nom. Ces pulls informes, ces pantalons asexués, ces couleurs repoussantes où le marron côtoie l'orange en jurant comme un charretier. Voilà qu'il délaisse ses amis pour me toiser de nouveau. Eh non, je n'ai plus rien d'une guenon larmoyante. Sachez, jeune homme, que si la sénilité me guette, elle reste tapie dans l'ombre en frissonnant, de peur d'être découverte. Je n'ai nullement besoin de vos apitoiements ridicules. Je souhaiterais pouvoir lui dire cela, mais la vieillesse est une solitude de recroquevillement. Je suis entrée dans un âge où beaucoup n'ont pour seul auditoire qu'eux-mêmes. Comme il insiste, je renonce à soutenir son regard et laisse mes yeux asséchés filer sur l'immense affiche : "LA CROISIERE DU NAVIGATOR". Quelques souvenirs lointains et flous remontent à la surface après avoir bousculé les couches indolentes, sédentaires et sédimentaires de ma mémoire. Un petit rire gourmand tinte très faiblement et mes jambes sont belles et fines.

Je fais la coquette et juge du galbe enchanteur de mes mollets. Ma robe noire, rectangulaire, est si légère que le vent, en s'engouffrant, me conduis à douter qu'elle existe vraiment. Cette nudité de chaque pas teinte mes pommettes d'une honte exquise et rose. Je m'arrête un instant face au miroir d'une vitrine qui me renvoie une bouche parfaitement ourlée, peinte à "l'éternelle blessure." Satisfaite, je souffle un baiser dans l'air en songeant que le prochain sera pour Maurice s'il devine comment le soutirer. Oh, Maurice ! Suis-je donc étourdie. J'ai presque oublié notre rendez-vous. Il doit trépigner et maudire mon absence de ponctualité. Mais les hommes sont ainsi faits qu'ils vénèrent la coquetterie féminine par-dessus tout et, mon dieu, savoir abuser du temps en est incontestablement une. J'ajuste mon chapeau cloche sur mes yeux et décide d'abréger le supplice de mon cher prétendant. Sur le chemin, un homme m'effleure sciemment puis s'excuse. Le haussement d'une épaule fine suffit à éloigner l'importun.

Une cruelle morsure réveille mes jambes lourdes, dissimulées sous une longue robe informe. Je tâte mes mollets au travers du tissu tout en conservant une pensée émue pour ces doux souvenirs qui rejaillissent, frais comme une pastille à la menthe. Ma main passe sous la toile rêche. Mes jambes sont pareilles aux troncs malades des arbres en bord de route, rugueuses et déformées par d'épaisses varices remplies de sève dure et cassante. Une brûlure plus intense m'arrache un gémissement et mon dos se redresse comme mû par un ressort. Fort heureusement, plus personne ne s'intéresse à moi maintenant. Les spectateurs sont agglutinés devant le guichet et le jeune homme tient par la taille une jeune fille qu'un sous-pull jaune moutarde ridiculise. Je gagne, à mon tour, la file d'attente. Maudites jambes ! Vous qui semblez massives et robustes n'êtes plus que deux échasses de cristal ébréché. Les douleurs s'accentuent à mesure que j'avance et m'arrachent quelques larmes physiologiques.

De loin, j'aperçois Maurice. Il semble égrener les plombs emprisonnés dans la doublure de son veston, accessoires astucieux permettant à l'habit de tomber droit en toutes circonstances. Des tics d'impatience forment des rides anguleuses, intermittentes sur son visage lisse. Il jette un regard vers ses souliers vernis. Il m'aperçoit. Son visage s'anime. Il porte une main nerveuse à son chapeau puis me détaille des pieds à la tête avec concupiscence. Tandis qu'il paye nos places, je joue à l'ingénue et me remaquille. Malgré son air empoté, il est mignon comme un cœur.

On m'interpelle au guichet. Mes souvenirs me jouent des tours. Oui, bien sur, une place pour " La croisière du Navigator". Qu'espérais-je donc ? Qu'un jeune viendrait payer l'entrée! Les plongeons dans le passé me rendent idiote. J'ai franchi le seuil de la galanterie depuis bien longtemps et méprise celle des boy-scouts engoncés dans leur costume ridicule. Tiens, je sens venir un sourire. C'est si doux. Je pousse la porte à battant qui produit un frottement discret sur l'épaisse moquette. Tout a tellement changé. Seule la façade extérieure est restée la même. Les images se succèdent sans cohérence, sur fond de phrases tronquées et sorties de leur contexte. Est-ce vraiment de cette manière que l'on tente de promouvoir un film aujourd'hui ? De mon temps, quand le "cinoche" n'était encore que le "ciné"… Mais je ne suis qu'une vieille radoteuse coincée entre deux guerres.

Maurice s'applique à garder le buste fier. L'écran se pare de merveilles issues de l'exposition des Arts Décoratifs et Industriels Modernes. Tout est tellement beau. J'ai presque honte d'être arrivée en retard. Le président Doumergue sourit à la caméra avec ce naturel qui le rend si populaire et derrière lui, tout est lumineux, simple et commode. La fin du "Modern staïle" est annoncée. Le reportage s'achève sur une vue du grand et du petit palais. Les lumières s'allument sur des spectateurs éberlués. "Il y a de quoi clouer le bec à ceux qui l'ont surnommée l'exposition des Arts Décors Hâtifs" me confie Maurice. Il me dévisage et je me sens infiniment désirable et désirée. Son regard brille et se perd comme ivre. D'une main tremblante, il lisse ses cheveux luisants et plaqués à l'arrière puis décide de me parler du film. Dubitative, je l'écoute encenser ce Buster Keaton, jeune comique pince-sans-rire, désopilant au possible selon ses dires. Je m'amuse à désarçonner Maurice par quelques sourires enchanteurs. Il est si proche de la rupture, tellement prêt à avouer son amour en un souffle, que je trouve cela délicieux. Ses yeux appellent à l'aide, mais je garde la bouée de sauvetage fermement plaquée contre moi. J'éprouve même un certain plaisir à enfoncer sa tête sous l'eau d'un battement de cil ou d'un soupir d'intérêt. Le silence serre sa gorge dans un étau tandis qu'il me vante, de nouveau, les talents de ce jeune acteur. Que sait-il de tout cela ? C'est la troisième fois de sa vie qu'il va au ciné. Peut-être se décidera-t-il si l'obscurité parvient à le rendre audacieux.

Tu es encore en retard, ma vieille ! Ecoute ces jeunes qui s'étouffent au premier rang. Le muet est indémodable. Est-ce donc pour cela que je ne m'exprime plus? Non, mon apparence parle à ma place ; mes rictus simiesques se chargent de transmettre mes humeurs à la manière des bêtes auxquelles je ressemble et chacun sait à quoi s'en tenir. J'ai envie de rire, moi aussi, mais saurai-je rester digne si l'un de ces jeunes se retourne ? Ah, tous ces points d'interrogation comme des crochets qui me percent de morale quand ma jeunesse réapparaît… Ça y est, j'ai ri ! Personne ne l'a remarqué et je respire mieux. J'essuie quelques larmes emprisonnées sous mes paupières fripées. Je pose une main sur l'accoudoir. Un long frisson. Que m'arrive-t-il ? Voilà que je ne m'amuse plus des facéties du millionnaire. Plutôt que ce navire, c'est moi qui dérive vers un torrent de larmes. Mon mouchoir ne suffit plus à colmater les brèches.

Les fauteuils grondent sous les rires. Certains applaudissent, d'autres interceptent leurs bras pour ne rien rater du spectacle. Maurice, lui, n'ose pas. Il sourit juste et guette mes réactions. De temps en temps, il se tourne vers moi. Mes yeux sont rivés sur l'écran pour éviter de l'intimider. Je l'imagine en millionnaire solennel, amoureux éperdu et maladroit. Lui-même doit s'identifier au rôle si j'en juge à sa respiration : inexistante ou haletante selon les scènes. Mais voilà qu'il s'emballe. J'entends son cœur battre sourdement. Il s'approche. Je sens son souffle réchauffer mon cou mais, contre toute attente, il reste ainsi, immobile. "Ose donc" ai-je envie de crier. Il s'écarte doucement. Un malaise se glisse entre nos sièges. J'essaie de rire, mais n'y parviens pas. Maurice se lève en laissant son chapeau. "Je reviens tout de suite" me dit-il. Immédiatement, je pense à la fleuriste postée à deux pas du ciné. Des roses, comme c'est tendre et romantique ! Le film continue, les éclats grondent comme des vagues contre les falaises. Pourquoi t'inquiètes-tu donc ? Il va revenir. Je pose la main sur son chapeau. Le film n'est plus qu'une pellicule tournant sur des cylindres. Tous rient si fort. M'abandonner comme cela, en pleine séance ! Quelle lâcheté. Le pleutre ! Des deux mains, j'écrase son couvre-chef et l'emprisonne dans mon sac.

Allez, vielle sotte, renifle un bon coup. Concentre-toi sur ce mime incroyable. La nostalgie d'une amourette n'est qu'un fétu de paille, après tout. Quelques larmes retardataires humectent mes joues flétries. Finalement je ne regrette pas d'être venue car, que je pleure ou que je rie, je respire mieux à ressentir plutôt qu'à nier. On approche du dénouement. Je suis cette jeune fille que le millionnaire veut conquérir. C'est à peine si j'entends les portes glisser sur la moquette. Un fauteuil grince derrière le mien. Je tourne la tête au ralenti. Mon dieu, est-ce possible ! Il sourit. Ses cheveux gris sont toujours brillants et plaqués à l'arrière.

"Je reviens chercher mon chapeau."

"Maurice !"

Il se penche et parvient à poser ses lèvres sur mon cou juste avant que je ne le rabroue.

"Et les préliminaires, c'est un monde ça ! Près d'un demi-siècle s'est écoulé et tu ne sais toujours pas te conduire correctement avec les femmes."

Il se recule, penaud. Mes maux sont partis. Je suis aux anges et prends sa main tombante avec ferveur.

"Ne sois pas bête ! Embrasse-moi, vieux tendre. Nous ne sommes plus en 1925".

Le jeune homme se retourna et manqua de s'étouffer devant cette scène. Puis il me sourit, complice, comme s'il avait démêlé l'écheveau de l'histoire. Je lui rendis son sourire avant d'enlacer mon millionnaire. Un vrai baiser de cinéma.
Fin

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