Pesanteur nocturne
de Florent Jaga

Un grésillement calme. Emilio rejetait une fumée invisible dans la pénombre de leur chambre. Les aiguilles phosphorescentes de sa montre avaient dépassé minuit depuis peu. Une bouffée, une rognure d'ongle. Il y avait eu des précédents, mais cette soirée tranchait sur les autres. L'ultime brise s'était évanouie au crépuscule et depuis, une nuit fiévreuse nouait les gorges, alourdissait les membres, assommait les crânes, intimait à tous un repos qu'aucun ne parviendrait à trouver. "Une nuit qui ne portera nul conseil mais un jugement inexorable" pensa Emilio en éteignant sa cigarette. Assailli par les fourmillements, il déplia ses jambes et s'assit, à même le sol, le dos calé contre un mur avant de courber l'échine sous la pesanteur accablante. La sueur coulait le long de son nez et rythmait l'attente en s'écrasant sur le lino. Une bouteille d'eau minérale était posée sur la table de nuit de sa femme, mais il n'y toucha pas. Boire lui semblait être dénué de sens. Il allait laisser fuir tout le liquide de son corps par bravade. Son sang finirait par coaguler et peut-être parviendrait-il à atteindre la sécheresse du cœur.

L'artère qui longeait l'immeuble drainait son flot de véhicules dans un grondement de dragon enroué. Emilio songea à la chaleur du moteur, au frottement des roues, aux gaz d'échappement et sua de plus belle. Cet enfer mécanique l'oppressait, mais ne rivalisait pas avec le mouvement des aiguilles de sa montre. Un quart de tour sur le cadran et aucun bruit dans l'escalier, aucune trace de victoria. Qu'allait-elle trouver comme excuse, cette fois ? Comment parviendrait-elle à désamorcer sa jalousie ? Quel complice jouerait le jeu pour apporter des preuves irréfutables de sa bonne foi ? Emilio voulut amplifier cette colère, prendre le dessus sur l'abattement qui était le sien mais sentit que tout cela sonnait faux: Victoria savait mentir avec aplomb. Elle parvenait à tourner en dérision les soupçons les plus pernicieux sans se déparer de son charmant sourire. Mais lui n'avait aucun don pour la dissimulation. Il allait, pourtant, bien lui falloir occulter ce moment d'égarement. Réalisant cela, Emilio trembla, effrayé par la vulnérabilité de son apparence.

Ses yeux, maintenant habitués à l'obscurité, distinguaient la flaque due à la sudation. "C'est mon corps qui pleure aujourd'hui ; lui seul en a le droit." Il releva la tête et rencontra le miroir de l'armoire. Ses pupilles dilatées renvoyaient un visage honteux et inquiet à la fois. Il essaya de corriger l'expression, d'affecter un air de détachement ou d'innocence mais sans y parvenir. Il se tourna face au mur. La moiteur de chaque parcelle de son corps l'incommodait. Emilio se sentait sale, couvert d'une crasse poisseuse. L'attente devenait insupportable avec l'impatience et l'appréhension en guise d'escorte. Quels mots prononcerait-il à son arrivée ? De quels artifices userait-il pour se donner une contenance ? Une multitude de questions affluaient et, ne trouvant de réponse pour aucune d'entre-elles, Emilio se mit à redouter l'introduction de la clef dans la serrure. "Le plus simple, en fait, serait qu'elle ne vienne pas" se surprit-il à penser. "Et cette nuit sans vertus, abrutissante, nécrophile, qui s'appesantit sur mes épaules en espérant me faire ployer sous son joug."

Un camion klaxonna sur le boulevard. Emilio se laissa glisser jusqu'à la fenêtre. Il fut tenté de la rabattre, mais se ravisa en pensant à Victoria. Malgré la cacophonie ambiante, il sera capable de reconnaître le son de sa voiture entre mille. Cela lui laissera le temps de s'organiser, de revêtir son costume de mari trompé. La saleté ne le gênait plus à présent. Elle apparaissait comme un atout, un décor tout désigné dans lequel pourraient évoluer ses désillusions car il s'agissait bien de théâtre. Emilio prenait le dessus sur ses inquiétudes. Jamais elle n'apprendrait son écart. Cette scène, il la connaissait parfaitement. Il lui suffirait d'être aussi ridicule que les fois précédentes et Victoria étalerait ses cartes préparées à l'avance. Certes, il était plus simple de feindre le sommeil profond, mais cela risquait d'éveiller ses soupçons : jamais il n'avait agi de la sorte lors des retours nocturnes de sa femme. La rage ne voulait pas venir. Penser à l'éventuelle infidélité de sa femme ne produisait plus cette explosion de passion et de haine. Cet amour existait-il encore ? Emilio sentit décroître l'assurance qu'il avait eu tant de peine à conforter. "Et si je ne l'aimais plus ? ne vaudrait-il pas mieux que je quitte les lieux plutôt que de nourrir ce mensonge en craignant d'être confondu ?" Non, c'était idiot, il l'aimait toujours. La nuit ne tuerait pas cette certitude. Elle l'aimait aussi pour supporter sa jalousie et pour se pelotonner contre lui lorsque, avec l'aube, venait la réconciliation.

Deux heures du matin. Le boulevard était calme maintenant et la fraîcheur commençait à rendre l'atmosphère supportable. Emilio bouillonnait. "Deux heures du matin !" répéta-t-il, c'est impossible. Avec qui est-elle couchée en ce moment ? La colère revenait, mais cela ne réconforta nullement Emilio car il ne pouvait pas la contrôler. Peu importaient les apparences, après tout. Des éclats de voix remontaient. Emilio tendit l'oreille. Une femme piquait une crise de nerfs. Il se sentait proche de la rupture. Des sentences contradictoires se cognaient et semaient la confusion dans son esprit déjà affaibli. Tantôt fautif, tantôt victime, aucune des deux forces ne prenait le dessus sur l'autre. Il se leva d'un geste mécanique, tomba sur le lit et sombra tel un boxeur électrisé par la répétition des coups encaissés.

Il y eut le claquement net du verrou, le grincement faible des gongs et le martèlement des talons sur le lino. Victoria posa sa mallette près du téléphone. Emilio mit un certain temps à réaliser qu'elle était revenue. Il scruta sa montre. Quatre heures et quart. Elle paraissait usée, à bout de force. De larges cernes, accentuées par l'éclairage vif, déparaient ses yeux lourds et douloureux. Elle imprima une pression sur ses paupières puis ôta ses souliers, sans prononcer un mot. Emilio, encore sur le coup de la surprise, restait coi. Le sommeil le rappelait, mais il luttait avec énergie. Étonné par le son de sa voix, il murmura : "Tu as vu l'heure ?"

Victoria le foudroya du regard avant de s'asseoir sur le lit. Il ne prit pas cela pour un avertissement et poursuivit :
"Tu n'as pas d'excuses aujourd'hui ? Tu sais, une de ces amies en détresse, un de ces projets qui n'en finissent plus, un de ces départs à la retraite dont tu as le secret ? Il est vrai qu'à cette heure, les arguments ne doivent pas se bousculer au portillon !"

Les lèvres de Victoria tremblèrent, mais restèrent closes. Le dégoût modelait son visage. Comment pouvait-il l'aborder de front après ce qu'il venait de lui faire. Elle aurait pu répondre, lui balancer le nom de celle qui avait partagé son lit dans l'après-midi, mais il y avait la fatigue d'une soirée d'errance. Elle éteignit la lumière puis se coucha en lui tournant le dos.

Elle pleurait sans autre bruit que celui des larmes sur le drap. Il se pencha sur elle et posa une main sur son épaule avec délicatesse. Un coup de coude porté au sternum puis un second à la face le firent dégringoler du lit. Un éclair déchira le ciel. L'éclat de rire cruel de la nuit. Il se rua sur Victoria, la frappa de plus en plus fort à mesure qu'il comprenait. Elle qu'il venait de tromper ; Elle qui lui renverrait toujours le miroir de sa honte ; Elle qui l'avait pris en faute. Victoria n'implorait pas. Elle hurlait, comprenait elle aussi qu'il ne s'arrêterait plus. Le sang coulait, sombre dans la nuit. Puis Victoria se tut. Emilio continua de frapper sur les pommettes explosées de sa femme tandis que le tonnerre et la pluie libéraient l'étreinte de la nuit. Un autre éclair illumina le visage de sa femme et provoqua un mouvement de recul horrifié. Emilio enjamba le corps, haletant, puis s'approcha de la fenêtre. Il prit une cigarette et l'alluma. Un grésillement calme. Les aiguilles phosphorescentes avaient dépassé cinq heures. Et aucune trace de Victoria.
Fin

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