Papa-oiseau
de Florent Jaga

 

La douce lenteur de la larme qui glisse sur la joue, caressante et chaude, puis le dénouement au goût salé comme un biscuit apéritif. Mik adorait pleurer sans raison. Il se postait à la fenêtre, ne pensait à rien d'autre qu'à ses yeux, et les larmes finissaient par couler régulièrement sur ses joues d'enfant heureux. Il laissait le vent transformer le liquide en givre et frissonnait comme sous l'effet d'une peur subite. Il usait parfois d'autres stratagèmes pour parvenir au plaisir lacrymal, se servait d'une aiguille à coudre pour malmener la peau aux abords des ongles où se mordait l'intérieur des joues, coinçait des lambeaux de chair entre ses dents et aspirait le sang avant même qu'il ne sorte de la plaie provoquée.

Mik était un rêveur, un dilettante ne tenant pas en place, un étourdi oubliant régulièrement cahiers et crayons de couleur, un chahuteur et un sage tout à la fois ; un de ces enfants qu'on ne parvient pas à situer vraiment et auxquels on alloue une qualité rassurante : voila un garçon vivace, attachant, coquin… Mik se souciait peu de ces remarques ou prenait celles-ci pour de vagues compliments de grandes personnes n'ayant pas grand-chose à dire. Ces mêmes adultes se fendaient d'un sourire ou sifflaient pour souligner le fait qu'il avait grandi et tout ça, ça le faisait bien rigoler car sa taille, plutôt petite, n'inspirait que de méchantes moqueries au sein de la cour de récréation. Il souriait donc aux uns et se querellait avec les autres en pensant qu'aucun d'eux ne détenait la vérité au sujet de sa taille.

Ses parents déménageaient souvent si bien qu'il avait pris l'habitude d'entrer facilement en contact avec autrui. Il avait sa méthode particulière qui fonctionnait sans coup férir. Plutôt que d'avancer tête baissée, l'esprit empli de concessions et le cœur en bandoulière, il se contentait d'observer celui ou celle qui deviendrait son ami. Puis, tel un prédateur patient, il s'approchait imperceptiblement, intensifiait son regard jusqu'à ce que l'autre ressentît cette gêne qui précède tout rapport humain. Il y avait bien un risque de provoquer l'irritation de l'ami supposé, mais la curiosité, sentiment indissociable de l'enfance, prenait rapidement le pas sur la méfiance adulte. Mik laissait venir à lui ceux qui croyaient le choisir et feignait d'être dérangé quand la rencontre finissait par se produire. Non pas qu'il fût tenté d'exercer son pouvoir sur une victime consentante mais plutôt pour dissimuler la gêne qui venait, à son tour, s'emparer de lui. Son cœur battait la chamade puis les mots venaient, hachés, bourrus, pour s'arrondir au moment de la sonnerie. Et là, quand un "salut !" scandé au loin mettait fin aux prémices d'une nouvelle rencontre, Mik sentait que la pudeur finirait par s'estomper au profit d'une amitié rayonnante.

Cette année-là, il avait eu un peu plus de mal à s'intégrer car, dès le premier jour, les invectives de son institutrice l'avaient fait pleurnicher de façon incontrôlable. Peu après, des rires avaient fusé, portés par les plus téméraires et Mik honteux s'était mis à pleurer de plus belle.

L'institutrice débordée, partagée entre son devoir de faire régner l'ordre et celui de réconforter les âmes blessées, avait poussé un hurlement qui fit taire tout le monde à l'exception de Mik puis, tout en mettant de l'ordre dans sa chevelure hirsute, elle s'approcha en silence de l'éploré. Les autres, hypnotisés et dans l'attente d'un nouveau coup de tonnerre, en furent pour leur compte. Elle s'agenouilla, posa ses mains sur les épaules de Mik et le consola en usant d'attentions qu'elle semblait avoir ressorti d'un lointain passé. Il renifla un grand coup, s'essuya le visage, et le cours put de nouveau se dérouler sans encombre.

Quelques regards mauvais vinrent le provoquer puis des murmures terrifiants, lourds de menaces qui lui firent très vite comprendre qu'il était maintenant catalogué. Le pleurnichard, le chouineur, le petit chouchou, le fayot de la classe ; celui sur lequel on déverse sa cruauté brute pour se faire valoir aux yeux des autres. Il connaissait bien le phénomène et avait lui-même participé à ces expéditions punitives où l'on encercle le fautif avant de décider des tortures à lui infliger. Il n'avait jamais aimé cela, mais la vue de ces êtres craintifs, repliés en attente des coups, le mettait dans une rage folle. Comment pouvaient-ils se soumettre ainsi ?

Mik ne parvenait pas à comprendre cela, ni le courage d'encaisser les coups ni la lâcheté de les accepter. Il assistait donc, passif, aux brimades avec l'espoir de déceler une lueur de révolte, un cri de bête blessée. Il se jurait d'aider le premier qui témoignerait d'un peu d'orgueil, de lutter à ses côtés, de saisir cette main tendue mais l'occasion ne se présentait jamais et Mik finissait par se retourner dans son lit, assailli par les remords. Qu'allait-il inventer pour se sortir de là ? Il n'écoutait plus le cours. Un profil, taillé au couteau, l'épiait tout en regardant sa montre. Mik le toisa à son tour et se heurta au sourire meurtrier du dur à cuire. Il avait bien dû redoubler plusieurs fois pour paraître aussi vieux et certain de son autorité et Mik comprit que l'obstacle serait difficile à franchir. Il détestait déjà cet abruti sculpté dans le granite le plus grossier.

La sonnerie retentit comme un gong de début de round et Mik chancela, ébranlé par le regard vicieux que lui jeta la grande teigne. Il serra poings et dents et sortit le premier, le corps durci par la haine. L'autre ne tarda pas à lui emboîter le pas, suivi de près par une petite bande de curieux. La première insulte le fit frissonner mais il fit mine de l'ignorer. Simplement, il agrippa la poignée de son cartable de toutes ses forces. Les pas se rapprochèrent, terrifiants, indicateurs infaillibles de l'imminence de l'assaut. Néanmoins, il n'accéléra pas. Il entendait quelques ricanements proférés par des spectateurs désireux d'envenimer les choses. Tout cela lui paraissait interminable. Du milieu de la cour, il pouvait apercevoir le grillage et l'envie de courir, d'échapper à toute cette mascarade commença à lutter contre un orgueil démesuré. Puis tout alla très vite. Mik se sentit poussé violemment dans le dos. Électrisé, il fit voler son cartable contre le visage de son agresseur qui, sonné par la puissance du choc, vint heurter le sol. Mik bondit alors sur lui, le cogna de toutes ses forces en hurlant de rage, puis s'en fut en courant.

Par la suite, il avait pris garde de minimiser cette victoire afin de ne pas attiser le désir de vengeance chez sa victime. Dès lors, on se mit à le craindre, à l'éviter, à parler de lui comme s'il s'était agi d'un monstre doté d'étranges pouvoirs. Mik passa par une période morne et triste où chacun de ses gestes semblait être dénué de sens. Il restait assis sur un banc à regarder les autres chahuter et rire. Le fayot bagarreur ne trouvait grâce dans aucun de leurs visages. Quoi qu'il fît, il se sentait sans cesse épié, jugé, renié. Le soir, il scrutait le ciel de ses yeux embués en quête d'une solution à cette barrière silencieuse. Quelques semaines passèrent ainsi puis les événements tournèrent en sa faveur. Des échanges timides succédèrent au mépris et, peu à peu, on se mit à le considérer comme un compagnon de jeu des plus agréables.

La première personne à s'être approchée de lui s'appelait Valérie. L'air de rien, elle avait fureté autour de Mik, avait engrangé une mine de renseignements à son sujet puis s'était chargée de le réhabiliter auprès des autres. Il y eut un temps d'agitation ; on étudia le cas "Mik" en petits comités, on écouta la propagande habile de la jolie gamine frisée, on observa sans porter par avance de jugements négatifs sur ses faits et gestes et tout le monde, à l'exception d'un adversaire ardent, finit par se sentir coupable. Valérie ; Il avait griffonné son nom sur tous ses cahiers sans s'en rendre compte. Il ressentait pour elle une émotion toute nouvelle qui, bien que fortement apparentée à l'amitié, s'en détachait lorsqu'elle se mettait à lui sourire d'une certaine manière ou quand elle posait un baiser sur ses joues. Il y avait aussi cette gêne dont il ne pouvait se débarrasser quand, à l'heure des repas, l'un de ses parents faisait allusion à la charmante Valérie. Dans ces moments-là, il se sentait désarmé, ahuri, honteux, colérique mais se contentait simplement de nier tout en haussant les épaules de dédain.

Cette période heureuse ne dérangea en rien ses habitudes nocturnes. Il se postait toujours à la fenêtre pour pleurer doucement et rire en arc-en-ciel. Il n'osait parler de cette manie infantile à personne, même pas à Valérie qui trouvait ses yeux si ravissants. Cela lui avait valu un long mois d'exil et, parole de Mik, on ne le reprendrait plus à ce petit jeu là.

Depuis l'incident du premier jour de classe, l'institutrice avait gardé une certaine tendresse pour lui. Lorsqu'elle se mettait à crier, elle ne manquait jamais d'envoyer un petit signal en sa direction. Ce pouvait être un clin d'œil discret ou un sourire à peine esquissé, mais suffisants pour faire comprendre à Mik qu'il n'y avait rien de très sérieux dans tout cela. Il avait su réveiller des instincts maternels dont il se trouvait être le bénéficiaire. Par Chance, personne ne lui en fit la remarque. Sur le bilan mensuel destiné aux parents, on pouvait lire : Toujours le même Mik, sans soins, étourdi, remuant mais attachant cependant. Il essaya d'imiter la belle écriture de madame Bocquet, magnifiquement oblique, toute en pleins et déliés. C'était de cette manière qu'il voulait présenter sa lettre à Valérie. L'idée de correspondre avec une personne qui, tous les jours, se trouvait assise à ses côtés lui semblait ridicule mais Mik avait constaté que certaines phrases, bien qu'elles fussent préparées longtemps à l'avance, ne parvenaient pas franchir le rempart de sa gorge.

À chaque fois, l'excitation prenait la forme d'une spirale éblouissante et cela suffisait à le plonger dans un autre monde chaotique et amnésique. Il lâchait alors la main de Valérie qu'il avait agrippée vigoureusement quelques secondes auparavant et se heurtait au doux visage interrogatif de cette dernière. Combien de soirs s'était-il traité d'imbécile avant d'opter pour la lettre. Il lui fallut une semaine entière pour la rédiger. Il avait tout d'abord noté les idées essentielles au brouillon puis avait brodé autour en tremblant de se découvrir ainsi au travers des mots. La missive resta un moment dans la poche secrète de son cartable. Mik attendait le meilleur jour et tentait de repérer celui-ci en observant Valérie. Finalement, ce fut un vendredi après-midi de juin. Ce jour-là, ils avaient tous deux eu d'excellentes notes et s'étaient taquinés adorablement pendant les récréations. Ils avaient continué à se chatouiller mutuellement durant le cours de maths et madame Bocquet, elle même, semblait avoir été de connivence avec eux puisqu'elle assista à leur parade amoureuse sans brandir la moindre menace de punition. Mik avait saisi la lettre avec précaution puis l'avait insérée dans le cahier de texte de sa camarade en suant comme un condamné. Juste après, il regrettait déjà que cela fût définitif. Il eut une désagréable sensation de vertige quand elle fit tomber ce même cahier et que la lettre s'en échappa impitoyablement. Valérie lut le nom de l'expéditeur, lança un sourire bouleversant à Mik puis la remit dans son cahier de texte. Il bouillonnait de joie. Ce simple regard avait suffi à le rassurer. Dehors il faisait beau. Un soleil énorme et ruisselant des larmes chaudes du réconfort.

Mik s'était enfui en courant vers la voiture de sa mère. Tout lui semblait merveilleux. Il annonça ses bonnes notes et rit d'une réflexion de sa petite sœur au sujet d'un garçon qui s'ingéniait à soulever sa jupe lorsqu'elle montait sur le toboggan. "Oh le vilain garnement !" répétaient-ils tous en chœur. La voiture garée, ils se dirigèrent vers le marchand de glace car la petite avait cassé les oreilles de tout le monde pour avoir un sorbet au cassis. Sa mère céda puisque cette journée fonctionnait comme une machine bien huilée et Mik, en voyant sa sœur avec son petit cartable rouge et son minois de clown au cassis, eut envie de pleurer. Il se sentait si bien. L'ombre du HLM se profilait comme un tapis sombre, sans le moindre pli. Machinalement, il regarda le balcon où était garé son vélo de course et tout arriva trop vite.

Il ne comprit pas immédiatement. Il appela son père, hurla en soutenant sa tête parcourue de tremblements violents et sentit tout son corps geler sur place. Son père était dans le vide, bras et jambes écartés, à se débattre comme un avion disloqué contre les lois de l'apesanteur. Sa mère courut comme une folle vers l'attroupement qui s'était déjà agglutiné autour du corps. Mik restait sur place, paralysé par ses propres cris. Un cornet de glace gisait au sol et la petite couinait sans reprendre son souffle.

Ce jour-là, Mik ne pleura pas. Sa mère le soutint jusqu'à sa chambre, ne sachant pas elle même d'où venait cette force. Le cauchemar s'abattit sur l'appartement. Cette nuit-là, les voisins parlèrent fort et Mik entendit des phrases contre lesquelles il ne pouvait rien. Il frappa les cloisons de toutes ses forces. Il avait mal et quelque chose en lui souhaitait mourir.


* * *



À l'école, on le laissa tranquille. Madame Bocquet avait donné des consignes très strictes à tous ses élèves. On ne devait en aucun cas parler de son père ni faire la moindre allusion à tout ce qui pouvait, de près ou de loin, évoquer l'idée de mort. Des psychologues se heurtaient chaque jour à son mutisme, à cette anesthésie que rien ne parvenait à enrayer. Valérie se demandait à quoi pouvait bien servir un "psikolog" mais ce dont elle était sûre, c'est qu'il ne réussirait pas mieux qu'elle à dérider Mik. Elle continuait de s'asseoir à ses côtés et de lui parler naturellement des petits riens qu'ils avaient eu l'habitude d'évoquer naguère. Il la regardait par moments, semblait s'intéresser puis ses yeux redevenaient vagues, rivés sur un horizon accessible à personne d'autre. Madame Bocquet avançait à tâtons, jetait de temps en temps un regard furtif, interrogateur, mais n'obtenait rien d'autre que cette sagesse lisse d'enfant fébrile au cerveau ébréché

Sa petite sœur jouait de nouveau à la poupée. Elle apprenait à lire. Elle réaliserait bientôt que son père ne s'était pas transformé en oiseau-arc-en-ciel. Leur mère luttait sur tous les fronts. Elle perdait du temps à monologuer face à Mik et en gagnait pour répondre aux questions pressantes de la gamine au sujet de papa-oiseau. Lorsqu'elle racontait, pour l'énième fois, la "véritable" histoire qu'il ne fallait en aucun cas évoquer en dehors du cercle familial, elle se forçait à sourire de manière apaisante alors qu'au fond d'elle-même, la faux labourait aveuglément ses entrailles.

"Un jour de pluie, je m'étais mise à la fenêtre pour écouter les très grosses gouttes éclater contre la vitre. J'avais très peur de l'orage qui mord les nuages pour les faire pleurer. Au sol, une rivière de boue encerclait la maison. Elle emportait avec elle les jeunes pousses et les petits animaux qui n'avaient pas de refuge pour s'abriter. Moi, je respirais à peine tellement j'étais effrayée. Puis soudain, je ne pus m'empêcher de pousser un cri AHHH!!! car un éclair venait de foudroyer le grand chêne, tu sais, celui du jardin de mémé dont on ne peut plus voir que l'énorme souche noire. Cet arbre immense se fendit puis tomba en fouettant le sol de ses puissantes branches. Beaucoup d'autres bruits étranges suivirent puis le silence revint. Il pleuvait de plus en plus fort et c'est à ce moment-là que je vis cet oiseau à l'aile ensanglantée. Il était d'une beauté inimaginable. Chacune de ses plumes était différente des autres. Toutes les couleurs du monde se retrouvaient sur ce plumage taché de boue. Son petit œil brillait dans la nuit et semblait m'appeler de toutes ses forces. Tout à coup, je n'eus plus peur de l'orage et, sans même enfiler un manteau ou une paire de chaussures, je fonçai à travers le rideau de gouttes pour sauver mon bel oiseau de la rivière grondante. J'avais pris soin de le cacher dans le grenier. Au chaud, il finit par guérir. Je le nourrissais de graines de tournesol et pour me montrer son affection, il chantait tout doucement afin que personne d'autre que moi ne put soupçonner sa présence. Puis, un jour il fit battre ses ailes et réussit à voler au-dessus de moi. Ses plumes formèrent le plus bel Arc-en-ciel que ma chambre ait jamais connu. Je sentais qu'il allait bientôt partir et cela me fit pleurer très fort. C'est alors qu'il se mit à parler d'une voix douce. "Ne pleure pas. Aujourd'hui je m'envole, mais je reviendrai au prochain arc-en-ciel". J'attendis longtemps, très longtemps puis mon chagrin passa lentement. Des années et des années plus tard, je fus surprise par une tempête terrible dans un camping. Les toiles de tentes s'envolaient les unes après les autres. Je retenais la mienne de toutes mes forces, mais les piquets se décrochaient, se tordaient, cassaient sous la puissance du vent. Il pleuvait tellement fort que je ne voyais plus rien. Et soudain, je sentis qu'on m'aidait. Un homme très fort et très beau. La pluie cessa et il se mit à siffler, les yeux lancés vers l'arc-en-ciel. Je sus alors que je venais de retrouver mon bel oiseau. Nous nous aimions beaucoup et lorsque notre mariage eut lieu, il me fit promettre de ne jamais révéler qu'il avait été un oiseau multicolore. Je savais qu'il allait partir un jour car, pour un oiseau, vivre dans un corps d'homme, est très difficile, même pour un papa-oiseau magique. Mais il reviendra. Il faut ignorer ce que peuvent dire les autres, il reviendra et te frôlera de ses ailes magnifiques…"

La petite dormait maintenant. Des graines de tournesol posées sur le balcon…Mik ne trouvait le sommeil que difficilement. Quelque chose était mort en lui depuis six mois. Il n'y avait eu de vacances pour personne cette année-là. Mik, malgré son mutisme, était passé en CM1. La décision avait été prise au vu de ses précédents résultats. Ce furent les psychologues qui insistèrent le plus sur ce point. Ils invoquèrent le côté nocif d'un éventuel dépaysement et l'affaire fut close. Mik assistait aux cours de monsieur André, un homme déjà âgé et très doux. Il s'évertuait à corriger les pages blanches abandonnées par Mik, sur le coin du bureau. Personne d'autre que Valérie ne s'intéressait au muet. Mais, par son énergie, la petite futée comblait tout désistement. Monsieur Machard, le psychologue l'avait convoquée dans son cabinet. Il lui avait parlé comme à une petite fille. Elle avait écouté, avait acquiescé lorsqu'il s'était montré insistant mais ce grand bonhomme ne put rien obtenir d'elle.

Pourtant, Valérie était au courant de certains détails importants. Par exemple, elle savait que Mik s'était remis à lire ce livre qui ne quittait pas la poche secrète de son cartable. Le fait, lorsqu'elle le découvrit, lui parut tellement extraordinaire qu'elle entreprit de le vérifier avant de le consigner sur son journal intime. Mais elle en était certaine, maintenant. La petite page cornée se déplaçait chaque jour vers la fin de l'ouvrage. Monsieur Machard pouvait se mettre un paquet de doigts dans l'œil avant qu'elle ne cède à ses requêtes ; Il se contentait de ramasser l'argent des consultations en ne promettant rien. Valérie était bien décidée à ne laisser aucune autre personne s'immiscer entre elle et Mik.

Noël arriva quand l'argent commençait à manquer. Emma s'était remise à travailler, mais cela ne suffisait plus. Son salaire filait entre les silences de Mik et la nourrice de Julie. Toute cette joie autour d'elle rendait malsaine la moindre des apparitions de Mik. Il errait entre les murs de l'appartement, apathique, à la manière d'un ours lobotomisé. Chaque fois qu'elle se hasardait à croiser son regard amorphe, elle s'accusait de mille et une horribles choses. Alors, il lui arrivait d'envoyer bouler Julie puis de se réfugier dans sa chambre pour boire jusqu'à l'oubli.

La veille du grand jour, tous mirent leurs chaussons au pied du sapin. La télévision pallia le manque de joie. Seule Julie, allongée devant les dessins animés, laissait de temps en temps jaillir des petits cris stridents pour faire part de sa jubilation. Elle vint réveiller son frère très tôt en le tirant par la manche de son pyjama et quelque chose se produisit alors. Elle l'agrippa, plongea ses yeux dans ceux de Mik puis se détacha vivement, comme soudainement brûlée. "Maman ! Maman ! Mik m'a regardé". Emma haussa les épaules, mais elle aussi remarqua cette lueur nouvelle dans les yeux de son fils. Elle retrouva ce rictus d'impatience qui la faisait tant rire autrefois. Elle prit sur elle pour agir comme si de rien n'était et tous trois se dirigèrent solennellement vers le sapin. Elle n'en croyait pas ses yeux. Mik s'était jeté sur ses cadeaux, avait arraché les emballages et ouvrait maintenant les cartons. Emma n'écoutait plus Julie. Puis le charme cessa. Mik posa les jouets devant les chaussons de sa sœur, sans hâte et s'éteignit de nouveau.

"Le père Noël les a posés là pour toi" lança Emma, la gorge nouée.

"C'est pas vrai. Il n'existe pas le père Noël ! J'en veux pas !"

Tous se tournèrent vers lui. Emma pleurait. Julie l'imitait alors qu'au fond d'elle même, elle aurait voulu rire aux éclats.

"Tu n'as peut-être pas envoyé ta lettre à la bonne adresse" susurra sa mère en tentant de se reprendre.

"Il voit tout hein ! C'est comme Dieu, c'est ça ? Tout ça c'est des mensonges. Tiens, Julie. Prends les."

Un bref soupçon de convoitise passa dans les yeux de la gamine, alla jusqu'à sécher ses larmes puis il s'en fut, balayé par une vague déferlante de tendresse. Julie s'agrippa au coup de Mik et le couvrit de baisers. Emma vit ce sourire qu'il tentât de dissimuler et sut, à cet instant, qu'il ne ferait plus machine arrière. Elle s'avança, timide, ébouriffa les cheveux de son garçon puis le serra fortement contre elle en respirant bruyamment.


* * *



Toute cette vie laissée au bord d'un chemin réapparaissait maintenant à la manière d'un chat perdu retrouvant son foyer. Chacun prenait de nouveaux repères. Mik avait souhaité qu'on le débarrassât de ce psychologue dont il pensait n'avoir jamais eu besoin. Emma avait hésité, s'était sentie coupable quand l'idée d'économiser sur ces coûteuses séances était venue s'emparer d'elle, mais avait fini par décommander les rendez-vous. Julie oublia peu à peu les arcs-en-ciel pour s'acharner sur les ouvrages de la bibliothèque rose. De "Oui-Oui" à "Fantomette", elle forçait ses yeux à déchiffrer les gros caractères énigmatiques. Mik venait parfois l'écouter buter sur les mots les plus ardus. Il s'allongeait à côté d'elle, aimait l'entendre pester lorsque le sens d'une phrase lui échappait, se faisait taquin puis finissait par succomber au charme chaotique des syllabes entrechoquées. Emma s'approchait parfois à pas de loup puis se postait dans l'encadrement de la porte pour épier ses deux amours. Toute idée de boire l'avait maintenant quittée. Les inquiétudes financières s'étaient dissipées comme par enchantement. Un mot, un seul, semblait couver la maisonnée : la sérénité. Papa oiseau faisait rejaillir l'arc-en-ciel des décombres et chassait d'une aile multicolore les nuages les plus noirs.

Son premier mot à l'extérieur du foyer, Mik l'avait offert à Valérie. Elle était en train de lui détailler la liste de ses nombreux cadeaux tandis qu'il se forçait à figer son regard. Il la trouvait de plus en plus belle avec ses petites joues rougies par les frimas et ses grands yeux bleus qu'elle tenait d'un grand père écossais. Mik ne l'écoutait plus. Il se sentit soudain empli de tout cet amour oublié, des baisers furtifs, des chatouilles polissonnes et l'envie de se blottir contre Valérie gronda comme un orage impétueux. Néanmoins il tint bon jusqu'au soir. Et puis, dans la nuit tombante au sortir de l'école, il prit sa main et la serra. Valérie trembla. Ses yeux devinrent humides puis débordants d'espoir. Mik sourit et glissa à son oreille :

"Je me souviens de cette lettre et maintenant je peux tout te dire à voix haute."

"On n'est peut-être pas assez âgés pour prononcer ce mot-là ?"

"Ça ne coûte rien d'essayer."

Ils comptèrent jusqu'à trois. Le fameux mot sortit des deux gorges en un seul son puis sans concertation aucune, ils s'embrassèrent sur la bouche de cet amour exclusif qui est l'apanage de la jeunesse. Leurs lèvres restèrent collées, leurs paupières s'alourdirent de bien-être et Mik aperçut son père descendre de la voûte multicolore les ailes déployées. Il l'entendit siffler à tue-tête la rapsodie in blue, cet air qu'il avait l'habitude de chanter en se rasant. Mik ne vit pas le car quitter la station et renonça à appeler sa mère pour qu'elle vînt le chercher. Il suivit l'arc-en-ciel en courant sur le trottoir, les yeux clos pour rêver plus longtemps. Papa oiseau fendait le vent, claquait du bec pour rythmer son pas et Mik, le cœur au vent, se sentit aimé par l'univers tout entier.
Fin

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