Oiseau de nuit
de Florent Jaga

 

Je savais très bien qu'elle n'allait pas venir. Elle avait tellement hésité au téléphone. Des "peut-être" dans chacune de ses réponses comme autant d'issues de secours. Elle pouvait se permettre ce luxe. Moi pas. Je savais très bien qu'elle n'allait pas venir, mais je restais là, vissé a ma chaise, les lèvres trempées dans un coca. Une meute d'allemands engloutissait des litres de bière afin de rester en contact avec une patrie fraîchement délaissée. J'étais installé face à eux et mes yeux faisaient l'aller-retour entre leurs verres et leurs ventres. Des bedaines qui menaçaient, à tout moment, d'ensevelir les ceintures dans leurs replis. Un homme s'est assis au bout de leur table. Un oiseau de nuit au plumage triste. Quelques touffes grisâtres habillaient son crâne. Sa bouille cabossée inspirait plus ce mélange terrible de rire et de pitié que de l'inquiétude. Il a posé les mains sur ses joues et s'est mis à écouter les Allemands. De temps en temps, il fronçait les sourcils, mais je ne fus pas long à comprendre qu'il ne connaissait pas leur langue. L'homme commanda un demi et le leva en l'honneur des étrangers qui se mirent à rire de lui.

Dans notre pays, on dit : à votre santé ! fit-il en souriant gauchement. Comme réponse, il n'eut que des signes d'incompréhension. Il les ignora et poursuivit une prose qu'aucun de ses interlocuteurs ne pouvait ni ne voulait saisir. Ils finirent par se moquer de lui de façon évidente. J'ai regardé mon verre vide, ma montre, puis j'ai décidé d'en prendre un autre. Le cinquième ou le sixième Coca Cola ? L'espoir de la voir rappliquer, le sourire aux lèvres en guise d'excuse et de promesses, s'était depuis longtemps évanoui. Le café ne m'inspirait absolument rien, mais, l'idée de me retrouver dans mon lit à ruminer, m'était insupportable. Une femme est entrée. Elle s'est assise à une table en ouvrant son sac à main. J'avais parié qu'elle commanderait un café mais ce fut un thé qu'elle prit. L'oiseau de nuit a délaissé les Allemands, attiré qu'il était par la mini-jupe de la nouvelle arrivante. Il peigna sa tignasse de ses doigts avant d'adresser un Bonsoir à cette femme. Elle lui répondit en croisant mon regard. Il s'est, alors, assis en face d'elle. L'homme parlait constamment. Elle répondait invariablement par des sourires de politesse. Le serveur, à l'affût, guettait le moindre signe d'impatience de cette dernière pour intervenir. La position précaire qu'occupait chacun des membres de ce trio me sortit pour un temps d'un ennui tenace. Le gars lassé par l'absence de répondant, avait fini par retourner au bar pour discuter avec d'autres types. Le serveur vaquait, de nouveau, à sa .tâche habituelle et la femme s'accorda une cigarette pour saluer le départ de l'importun. Son visage m'attirait. Elle devait avoir une trentaine d'années, mais sa figure n'était pas celle d'une adulte. C'était un minois d'enfant que l'on aurait vieilli par des procédés artificiels. Par moments elle regardait sa montre, mais ne semblait pas attendre quelqu'un de particulier. Un tic tout au plus. Le tic du tic-tac comme me le suggéra une comptine Comme je la fixais, la femme m'envoya un sourire en finissant son thé. Je lui rendis en me demandant ce que cela pouvait bien signifier. Elle appela le serveur pour payer puis elle s'est levée. Elle s'est approchée en enfilant son imperméable
- Vous aussi vous êtes seul ? m'a t-elle dit.
- Eh oui. Ai-je fait en écartant les mains.
- Vous vous ennuyez ?
- On ne peut pas dire que ce café me passionne.

Elle fit mine de réfléchir puis me proposa de la suivre. Ce qui m'étonne, aujourd'hui, c'est que je me sois décidé aussi rapidement. Je suis monté dans sa Renault 5. Avant de mettre le contact elle s'est tournée vers moi en disant simplement : " Moi, c'est Julie !". Je me suis, alors, présenté. Satisfaite, elle a tourné la clef et nous sommes partis.

- On va chez des amis à moi, fit-elle sans que je ne la questionne. Elle prit une cassette et l'introduisit dans l'auto radio. C'était les Beatles. Je la regardais accompagner "She's a woman" en tapant ses doigts sur le volant. La voiture s'arrêta devant un portail noir. Julie composa un code et nous pénétrâmes à l'intérieur du domaine. Un jardin splendide cernait une demeure imposante. Les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées et je distinguais quelques silhouettes.

- Vidal, me fit-elle, les peintures Vidal, tu connais ? Eh bien, c'est à lui tout ca. Je devais avoir une mine inquiète parce qu'elle me rassura avant de sonner a la porte. Une bonne vint nous ouvrir et accueillit Julie par :
- Nous n'attendions plus que vous pour commencer.

Elle me regarda, curieuse. Julie la devança en disant : "Un ami" La musique me surprit. C'était du classique, mais je n'avais jamais entendu de sons aussi fous. On m'apprit, par la suite que c'était du Satie. "Embryon desséché" ou quelque chose dans le genre. Quelques tableaux égayaient le long couloir qui nous menait vers la salle d'où provenait le bruit. Un "Ah !!!" retentit pour saluer notre entrée. Un invité surprise ! Quelle bonne idée !" fit remarquer un homme d'une soixantaine d'années. Le propriétaire, sans aucun doute. Il se présenta :
- Je suis Raymond Vidal, chef de ces lieux, retraité, bon vivant à l'article de la mort.
- Pour ma part, c'est louis, trente ans, des ailes de géant qui m'empêchent de travailler. Tout de même ancien bibliothécaire.
- Bon... Julie. L'âge importe peu. Résidente occasionnelle du château Vidal.
- Casimir, emmerdeur public devenu privé, ancien arrière petit-fils d'esclave devenu fils adoptif de Raymond un soir d'hiver.
J'ai regardé Julie puis me suis lancé à mon tour :
- Je crois que c'est à moi… Xavier, vingt et un ans, étudiant peu motivé. Surpris de me trouver ici. Ils paraissaient satisfaits que je me prête a leur jeu. Raymond dit à la bonne que l'on pouvait commencer. Elle voulut néanmoins se présenter avant d'exécuter ses ordres ;
- Moi, c'est Minnie, demoiselle de compagnie de monsieur et des deux fainéants qui l'entourent.

Elle se plaça derrière le bar et prit les commandes de chacun. Tous optaient pour des cocktails aux noms mystérieux et je me sentis piteux de demander un Coca Cola.

- Comment ca ! fit Louis nous ne buvons, ici, que des breuvages à base d'alcool.
- J'avais été élevé dans le dégoût pour l'alcool, mais je n'osais leur avouer.

Minnie me servit la même mixture que Raymond. On m'encouragea à prendre quelques canapés. La première gorgée du cocktail me racla le gosier à l'image d'une lime. J'avais tout fait pour le masquer, mais, l'air moqueur de Minnie prouva que je n'y étais pas parvenu. La deuxième gorgée passa légèrement mieux.

Il était étrange de constater combien chacun de leurs gestes se coordonnait. L'habitude de vivre ensemble conférait au moindre de leurs agissements une parure rituelle. J'étais le grain de sable de cette mécanique et cela me gênait un peu. Je compris à ce moment précis que l'alcool offrait à son consommateur un refuge efficace. Comme tout le monde commandait autre chose, je fis de même. Deux heures sonnèrent à 1'énorme horloge. Ils cessèrent tous de boire. Raymond, jovial, se leva non sans difficultés pour annoncer : En effet, c'est l'heure !" Julie se rapprocha de moi et m'expliqua.

Nous allons tous dans le grenier pour nous déguiser. Il y a des centaines de costumes là-haut." En gravissant les marches, je ne me demandais pas pourquoi on devait se déguiser. C'était plutôt cette précision qui m'intriguait ; Pourquoi deux heures ? C’était un grenier immense qui faisait bien cinq fois mon appartement. Le sol, jonché de tissus de toutes sortes, ne laissait rien deviner du plancher. Casimir plongea dans un tas et ressortit avec un pantalon bouffant jaune. Je pris la première veste qui me tomba sous la main. C'était le haut d'un costume de pierrot. Pour le bas, ne trouvant pas le reste du déguisement, j'optai pour un pantalon à franges de trappeur. Je me suis changé dans une des cabines, au fond du grenier. Juste avant de descendre, et pour parfaire mon déguisement, je me suis muni d'une épée d'académicien. Une fidèle imitation de celle de Pauwels (J'avais choisi celle-là parmi tant d'autres, non pas pour ce qu'était devenu l'homme et qui me déplaisait, mais afin de rendre hommage à ses œuvres de jeunesse Le matin des magiciens et St quelqu'un).

Mon arrivée dans la salle fut acclamée. Casimir appréciait, plus particulièrement que les autres, l'assemblage hétéroclite. Il me hissa au rang de Chevalier patchwork. Il prit mon épée et me gratifia d'un titre que l'alcool écorcha dans sa gorge même. Les autres applaudirent en connaisseurs et Raymond jugea, à nouveau, que l'idée de l'invité surprise se révélait excellente. On porta un toast à l'élégance des deux jeunes femmes. Elles s'étaient concertées pour arborer, chacune, un costume d'ange. Ange bleu pour Minnie et rose pour Julie. Elles agitèrent leurs ailes pour nous remercier. Raymond, quant à lui, campait à merveille l'image que l'on peut avoir d'un boxeur sur le déclin.

C'est le troisième verre qui me fit entrevoir, pour la première fois, les plaisirs de l'ivresse. Ma peau mollissait, mon cerveau s'enrobait de coton. Mes oreilles bourdonnaient d'une musique silencieuse. Les deux femmes offraient au regard leurs formes à peine dissimulées. Je pus ainsi constater que le collant de Minnie se détendait de manière éminemment plus charmante que celui de Julie. Elle disposait de deux fossettes qui s'animaient sous les mailles lorsqu'elle marchait. Comme personne, dans la gent masculine, ne tentait de la séduire, j'en déduisais que, comme pour tout, dans cette demeure, il devait exister un règlement à ce sujet, Le désir amplifié par l'alcool rendait ma position délicate. Il fallait que je discute avec tout le monde pour ne point éveiller de soupçons. En ce qui concernait casimir, et louis, ce n'était plus la peine : Le sultan et le croisé avaient croisé le plastique dans un duel sans pitié. Casimir gisait sur un sofa. Louis était assis, le dos au mur et les jambes écartées. Les questions s'amassèrent au portillon de mon cerveau. Ce dernier capitula.

C'est vers midi que j'entrai, par effraction, dans le clan immense des "langues pâteuses et gueules de bois". Une sensation nouvelle et douloureuse. Mon visage se décomposait en lourds cernes, filets de sang dans les yeux et traits tirés vers le bas par la main de 1'excès. Piteux tableau, et toute ma journée fut occupée par la recherche d'un remède miracle à ce mal mystérieux. Ma mémoire, rendue incertaine, m'empêchait de lier les bribes de souvenirs qui subsistaient de la veille. Le travail consistait à deviner le menu à partir de restes déjà rances. Quelqu'un m'avait ramené ici. Mais qui ? Allongé sur le lit, j'ai pensé a Judith qui n'était pas venue au rendez-vous. Aurais-je été invité par Julie dans le cas contraire. Certainement pas. J'avais le crâne en compote, mais les perspectives intéressantes de 1'ivresse commencèrent à m'attirer. Je me rendis chez Judith en début de soirée. Elle m'ouvrit, l'air gêné. Un type reboutonnait sa chemise. Sans un mot, j'ai tourne les talons et le dos à l'impasse Judith.

Je suis retourne au bar. D'autres Allemands étaient attablés. Le type pitoyable était resté au comptoir. Il montrait quelques cicatrices qui ornaient disgracieusement son torse. Son interlocuteur répondit en remontant son pantalon où s'imposait une large trace blanchâtre. Ils se frappèrent dans la main en pensant : "Nous on a vécu, hein !" Pour la première fois de ma vie, j'étais attablé devant un demi. L'amertume s'empara de ma langue puis s'imposa comme une évidence. À une gorgée succédait une bouffée de cigarette. Un train fumant et ruisselant partait pour nulle part. J'ai levé mon verre vide à l'attention du serveur. Il a replié son bras, le poing fermé avant de me demander : "Un demi ?" j'ai acquiescé.

Je commençais à m'assoupir quand un Klaxon retentit au-dehors. Une personne m'adressait des signes. Je ne voyais pas grand-chose. J'ai payé puis je suis sorti en titubant. La fille se pencha pour m'ouvrir la porte. Je me suis laissé tomber sur la banquette qui grinça sous le poids.
- Ah... c'est Juudithh !" ai-je bafouillé.
- Mais non, gros bêta. C'est Minnie. Regardez-moi dans quel état il s'est mis !"
- Non... tu t'appelles Juudithh… Je le sais parce que tu n'es pas venue hier soir". Assuré de détenir la vérité, je m'étais endormi, la tête contre la vitre. Le contact de l'air me sortit, quelque peu de la léthargie. Casimir et Minnie me soutenaient néanmoins lorsque nous franchîmes le pas de la porte.
- Cette fois, ce n'est pas du Coca qu'il a bu ; ou alors, coupé avec autre chose !" dit Minnie afin de renseigner Raymond s'il en était besoin. Il m'accueillit avec un certain mécontentement.
- Ici, on partage l'ivresse, fit-il remarquer.
- On attend tout le monde avant de commencer. Comme tu n'étais pas au courant, je passe l'éponge. Souviens toi de ceci".

Raymond mettait un point d'honneur a accorder ses dires à ses actes. Ainsi, le nuage passé, son visage reprit une teinte joyeuse. Le début de soirée fut en tout point identique à celui de la veille. Seule l'absence de Julie permettait de distinguer cette nuit de sa sœur jumelle. Nous prîmes deux cocktails en attendant les coups de l'horloge. J'avais guetté scrupuleusement les aiguilles pour cesser de boire juste avant l'horaire fatidique. Et à l'heure dite, tout comme je l'avais pressenti, Raymond se leva en s'étirant paresseusement.

- En effet, c'est l'heure. Allons-y - se contenta-t-il de dire d'un ton sempiternel.

Je m'efforçai de gravir les escaliers tel un funambule aveugle quand on me fit remarquer qu'un dimanche, il n'était pas question de se déguiser. Je rejoignis les autres dans une pièce aux dimensions gigantesques. Au fond, sur une table immense, se trouvaient des centaines de tartes à la crème. Je fus le dernier à me ruer sur les munitions et, par conséquent, la première cible visée. J'esquivai la tarte de Minnie en chutant J'eus a peine le temps d'apercevoir Louis car la sienne me percuta en pleine face. Casimir, Minnie et Raymond me matraquèrent à leur tour.

Tous sur Louis !! hurlait Raymond. Il fallut que je m'y reprenne trois fois pour atteindre la victime désignée. Lorsqu'il eut reçu sa part de tartes, nous passâmes à un autre. Vers trois heures, la table était vide. Minnie ramena de la crème de whisky pour clore la nuit "tarte à la crème".
La bouteille tournait d'un bonhomme de neige à l'autre. Sa course effrénée et circulaire me noua les viscères. Minnie le remarqua et m'emmena rapidement dans la salle de bain. Elle me soutenait par les aisselles pendant que je vomissais. C’était interminable. La panique me prit.

Je suis en train de perdre mes intestins !" ai-je hurlé. Minnie m'assura du contraire et fit couler l'eau pour débarrasser la baignoire des souillures. Plié en deux, je me suis mis à sangloter un peu. Elle s'est approchée, puis m'a caressé les cheveux en murmurant "C'est fini... allons, c'est fini."

J'ai reniflé puis me suis passé la main sur les yeux. Mon regard croisa celui de Minnie. Elle m'a souri puis m'a embrassé. J'ai insinué une main sous son chemisier pour saisir un sein que la crème avait rendu glissant. Elle défit ma ceinture lentement. Délaissant le sein, je me suis concentré sur la fermeture de sa jupe. Elle n'opposa aucune résistance. La culotte soyeuse imita son exemple. Ce fut dans cette position intermédiaire que Raymond nous trouva.

- Tu ne crois pas que ca suffit comme ca ? M'a-t-il lancé d'une voix sèche. Sans oser répondre, je remis ma ceinture, Minnie, sa culotte et Casimir fut chargé de me ramener chez moi. Le lendemain, personne ne vint me chercher.

Ça fait maintenant trois ans que j'attends, trois ans que je suis ici, sur la même chaise, à attendre la même chose. Mon exclusion ne saurait être définitive. Sans doute avais-je enfreint une règle fondamentale en cédant aux charmes de Minnie. Dans ce cas, il faut me croire, je ne la connaissais pas. Si c'est le fait d'avoir vomi qui déclencha mon éviction, je puis vous assurer qu'aujourd'hui, je tiens l'alcool mieux que n'importe qui.

- Mais vous riez ?! C'est vrai... je suis un imbécile. Vous êtes Allemands n'est-ce pas ? L'un des touristes fit un signe au serveur et ce dernier me sortit avec violence de son café. Un jeune homme seul allait pousser la porte au même moment.

- N'entre pas dans le cercle ! lui ai-je dit.

Puis je suis parti en rentrant les épaules, comme font les oiseaux de nuit avec leurs ailes lorsque le petit jour arrive.
Fin

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