Horreur au quotidien
par Florent Lavoie

Une banlieue, tranquille. Une maison, coquette. L'aube, naissante.

Une famille de chardonnerets sort de sa torpeur nocturne et s'ébroue joyeusement dans son nid duveteux accroché à une branche de sorbier en fleurs, tout en entonnant leur premier concert de pépiements dans l'air parfumé d'un matin d'été naissant.

Dans la chambre, douillette. Il écoute ce doux réveil de la nature. Il ouvre un œil qu'il jette sur le radio-réveil. 6 heures 30. Une autre belle journée qui s'annonce pense-t-il, en focalisant son regard sur le cadre posé sur la table de nuit. Un quintet souriant semble le surveiller : lui, sa femme, deux jeunes adultes (leurs deux garçons) et une ado (leur fille). La photo a été prise deux semaines plus tôt lors de leur 25e anniversaire de mariage. Il est encore ému devant cette contemplation. Les larmes embrouillent sa vision et l'une d'elles coule le long de sa joue rugueuse.

Un rayon de soleil audacieux force les fibres du rideau et lui agace l'iris. Il ressent un léger chatouillement sur la main droite ; il la tire de dessus les couvertures. Un cri de surprise meurt au bord de ses lèvres. Sa main est totalement recouverte de petites boursouflures. Il étend le bras droit pour le dégager un peu plus de la manche du pyjama. Lui aussi en est parsemé. Il se lève rapidement et défait les boutons de sa veste. Sa poitrine, remplie. Baisse le pantalon, les jambes, remplies.

On dirait même que les pustules sont plus grosses. Oui, elles grossissent. La démangeaison devient insupportable. Il jette un regard désespéré en direction de sa femme encore endormie lui tournant le dos. Prévenant même dans ces circonstances, il décide de ne pas la réveiller, pour ne pas l'inquiéter. Cela doit être causé par cette maudite bouffe haïtienne aussi, je trouvais que la sauce goûtait drôle aussi, je fais sûrement une réaction allergique.

Il sort précipitamment de la chambre, passe en trombe devant la chambre de sa fille qui a laissé sa porte légèrement entrebaîllée, elle dort encore. Le pouce dans la bouche, elle sommeille comme un bébé. Il songe, malgré la gravité du moment : "C'est pas normal, une grande fille de 16 ans qui suce encore son pouce dans son sommeil. Il y a quelque chose que je n'ai pas bien fait quelque part".

En entrant dans la salle de bain, le miroir lui renvoie l'image d'un étranger.

"Doux Jésus, que m'arrive-t-il"

Vite, vite une douche se dit-il, espérant faire disparaître ces ulcères. Il tire le rideau de la baignoire. Merde, j'ai oublié d'enlever mon slip. Son pénis rougeoyant de honte baisse la tête devant sa panique. Non, non, ce n'est qu'une allergie.

Poussant le rideau, il enjambe le bord de la baignoire, manquant perdre l'équilibre en glissant sur une tache savonneuse. Les pustules sont maintenant devenues purulentes et secrètent un liquide vert jaunâtre dégoulinant le long de ses jambes velues jusque sur le fond émaillé. Il actionne immédiatement la pomme de la douche. Dès que les premières gouttes d'eau entrent en contact avec sa peau, une sensation de brûlure lui parcourt le corps tout entier. Pas d'autre chose à faire que de refermer l'eau.

Tout va trop vite. Non, je rêve, je suis en plein cauchemar, je vais me réveiller, veut-il se convaincre. Un goût de moisissure lui monte à la gorge, il éructe se retenant pour ne pas dégueuler. Maintenant sa peau est couverte de cloques qui éclatent à émettant un léger pet. Il faiblit, ses forces le quittent rapidement, son regard se trouble. L'effroi le terrasse. Il panique de plus en plus.

L'horreur atteint son comble. Des vers jaunes, rouges, verts, noirs jaillissent soudain par tous les pores de sa peau et s'accumulent à ses pieds. Il veut hurler. Pas le temps d'ouvrir la bouche que déjà un flot de vomi nauséabond et fumant gicle où se mêlent d'autres vers qui se tortillent sous l'effet de cet acide sulfureux.

Ses jambes se dérobent sous son poids, il s'écroule sur les genoux. Lentement le reste de son corps bascule par avant. Il était déjà mort avant que sa tête ne heurte le fond du bain. Son corps est parcouru des quelques soubresauts spasmodiques. Puis…, plus rien. Rien qu'une odeur de soufre. Dans la baignoire, un léger bouillon s'agite encore en émettant des borborygmes en s'écoulant vers le renvoi. Ne reste qu'une croûte malpropre maculant l'émail blanc.

Trente minutes plus tard. Sa femme s'éveille, elle étire ses bras bronzés telles des ailes déployées en baillant. Un sourire de satisfaction accroché à ses lèvres charnues, elle se remémore les élans de passion qui les animaient encore la veille. Comme c'était bon, on aurait dit que c'était la première fois que nous faisions l'amour.

Remarquant son absence, elle l'imagine sous la douche en train de savonner son corps dur et viril. Elle se lève, nue, (elle dort toujours nue, elle trouve cela pratique…), enfile sa robe de chambre préférée (à lui) pour aller le rejoindre et partager, encore, quelques moments de tendresse avec lui sous le jet d'eau chaude.

Elle pénètre dans la salle de bain. Tiens, il n'est pas ! Il doit être au rez-de-chaussée à attendre le camelot sur le pas de la porte. Toujours en retard par les temps qui courent celui-là ! Il aime bien dévorer les manchettes du matin en même temps que ses rôtis, même si c'est elle qu'il juge plus appétissante s'amuse-t-il à lui répéter. Une légère odeur de soufre subsiste dans la pièce. Elle sourit en se souvenant qu'il craque toujours une allumette pour, comme il se plaît à le dire, enlever sa puanteur après une séance sur le trône.

Tout à coup, son regard est attiré par la vilaine tâche qui orne le fond de la baignoire. Ses yeux s'écarquillent et furieuse, elle se tourne vers la porte pour être sûre d'être entendue de tous et crie verte de colère :
"Qui c'est qui l'enfoiré qui m'a salopé ma baignoire ?"
Fin

Florent Lavoie
eiffel50@usa.net

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