L'héritage
de Florent Jaga

"Avec domicile fixe !" C'est ainsi que le père Belgrave avait coutume de répondre lorsque sa femme, la famille de sa femme, les services administratifs ou toute autre personne venait à émettre un jugement sur son mode de vie. "Avec domicile fixe !" disait-il donc en s'accoudant parfois contre son énorme caravane, dont la couleur quoique peu définissable avoisinait vaguement le blanc cassé. C'était à peu près la seule chose de valeur qu'il possédait et surtout l'unique souvenir qu'il conservait de Nestor Belgrave son père. Le jour de son acquisition datait d'une dizaine d'années, mais le père Belgrave savait qu'il ne l'oublierait pas avant sa mort.

Cela s'était passé ainsi : Dans une grande pièce neutre, tous les Belgrave étaient assemblés en tenue de circonstance, les traits tirés ou indifférents selon le degré de sympathie que le défunt avait éveillé chez eux. Le notaire avait de petites lunettes rectangulaires, une mine cireuse et de longs doigts osseux. Ses habits, malgré leur discrétion, trahissaient immanquablement le bourgeois de province. Il se racla la gorge, scruta pour la forme son auditoire, décacheta l'enveloppe en un geste précieux, puis se mit à lire sur un ton posé, d'une voix monocorde qui avait du être travaillée à la faculté. Malheureusement pour lui le testament de Nestor se prêtait fort peu à l'atmosphère qu'il avait souhaité créer. Le vieux Nestor avait manié l'épitaphe en dresseur de lion. La lanière de son fouet cinglait en déchirant l'air et s'abattait, brutale.
Le premier paragraphe suffit à déclencher quelques explosions nasales très mal dissimulées en quinte de toux, moi d'août oblige ! Et quand, au fond de la salle, un oncle éclata d'un rire puissant, tous suivirent, soulagés de n'avoir pas eux-mêmes ouvert le bal. Bientôt le notaire se trouva forcé de scinder le testament en courtes saynètes, afin que tous entendissent le contenu intégral du texte. A son ton devenu cassant, certains crûrent qu'il interprétait ces rires comme une insulte à sa fonction. Les plus respectueux reniflèrent en essuyant leurs larmes, tandis que d'autres, emportés par une crise insurmontable, appuyaient sur leur ventre, le visage congestionné.
Seul le père Belgrave et sa femme, Christine, se détachaient du lot. Il y avait une raison fort peu mystérieuse à cet état de fait : Toutes les insultes portées les concernaient. Elle était rouge de colère et de honte. Lui, la tête baissée, murmurait entre ses dents "salaud…gros tas d'merde… père de mes deux… vieux bouc…" et tout ce qui pouvait lui venir à l'esprit. Dans sa fureur, il avait arraché un bouton de sa veste qu'il malmenait entre ses doigts. Les biens de Nestor furent partagés entre les trois frères du père Belgrave. Toute la famille, à l'annonce du verdict, s'était retournée pour assister à l'éventuelle réaction du père Belgrave, mais il ne prêta pas attention à eux. Il persistait dans ses messes basses et s'étonnait des nouvelles trouvailles que la colère faisait germer sur son champ d'honneur: "vomis d'ivrogne… bubon multicéphale… pars en diarrhée vieille crevure…" puis il cessa lorsque l'héritage le concerna.

"… Quant à ce bon à rien dont j'ai largement détaillé le portrait, pour le dédommager d'être venu faire le plein d'insultes, je lègue ma caravane. C'est déjà beaucoup trop. Je ne sais quelle mort m'attend, mais si les nerfs ou le coeur lâchent, que tous sachent bien que ce rejeton indigne en est la cause. Une fois dépoussiérée et retapée, elle pourra servir de domicile à sa misérable famille. Que ce crétin, velu de la paume ne s'imagine pas que je fais cela pour lui mais Lorinda et Luc méritent mieux que l'abri d'un pont. Voilà, tout est dit et partagé au plus juste. Et si l'on vous demande ce que le vieux Belgrave devient répondez simplement "Il fait le mort".

Le notaire essuya son visage moite. L'exercice, bien que périlleux avait été réalisé de façon plutôt brillante. Il esquissa un petit sourire en nettoyant ses lunettes et songea que l'histoire plairait aux autres convives du congrès annuel. Les Belgrave traînaient à l'extérieur, flânaient encore sous le charme du discours. "Quand même ce Nestor, c'était quelqu'un" dit l'oncle qui, le premier, avait ri. Et tous abondaient en ce sens. Christine et le père Belgrave s'étaient éclipsés en direction du domaine paternel.

"Je n'ai jamais eu autant honte de ma vie" répétait Christine mais on sentait que la rage l'avait emporté sur ladite honte si bien que le père Belgrave, connaissant la violence des crises de son épouse, faisait des embardées dès qu'elle ouvrait la bouche. Au bout d'un quart d'heure de conduite chaotique il se risqua à une timide réflexion : "On n'a pas tout perdu…Il y a la caravane" Il regretta immédiatement ses paroles, mais fut étonné par le calme avec lequel Christine lui avait répondu. "Tu as raison. Ca vaut cher ces engins-là; et puis c'est bien pratique."

L'orage avait grondé, mais s'était éloigné. Le père Belgrave respirait mieux.
"Mais quand même, quelle honte…"
"De toute façon, nous n'entretenons aucun lien avec les autres Belgrave alors…"
"C'est un reproche ? parce que si c'en est un …"
"Mais non chérie, je les aime sans doute encore moins que toi, tu le sais bien! Ne t'emballes pas. On va ramener la caravane et demain, toi, moi, Lorinda et Luc, nous quittons cette pension puante. On pourrait même aller à la mer si ça te chantes"
"Et l'argent de l'essence ?"
"Oui après tout, pourquoi faire des folies. On va se trouver un petit coin tranquille et aménager notre bicoque."
Christine quitta son expression rêveuse pour un froncement de sourcil
"On ne va tout de même pas devenir des romanichels ?"
"Mais non qu'est-ce que tu vas imaginer. Simplement ce sera notre petit chez-nous provisoire. Ca te va ?"

Ils étaient en vue du village. Christine avait passé un bras autour du père Belgrave et fredonnait une mélodie, à l'origine empruntée à Brassens mais aux terminaisons incertaines. Il contourna la place principale puis se gara devant la vieille grille rouillée qui signifiait pour lui, et pour lui seul, ATTENTION DANGER DE MORT. Il avait bien espéré qu'à la naissance de Lorinda, les choses s'arrangeraient entre Nestor et lui mais il n'en fut rien. Le vieux acceptait de voir les enfants seuls et, lorsqu'ils revenaient de vacances chez Nestor, ils posaient des questions idiotes au père Belgrave :
"Papa, ca veut dire quoi Jean foutre pasque pépé il dit que t'en es un"

Et le père Belgrave de répondre : " Ca veut dire que ton grand père est un foutu imbécile et un parfait crétin." Voilà comment les deux ennemis entretenaient leur haine et cette "correspondance", par sa durée et sa constance, n'était pas sans évoquer celle de Mme de Sévigné.

Le père Belgrave poussa la grille et se fendit d'un petit sourire en coin "comme quoi tout arrive" pensa-t-il tandis que Christine le bourrait du coude.

"C'est ça la caravane ? Elle est gigantesque ! on ne pourra jamais la remorquer." Elle contourna le legs qui ressemblait à un wagon de train croisé avec un frigo des années cinquante. "Ca ne fait pas tellement romanichel, plutôt cheminot nostalgique" finit-elle par conclure. Au même moment, le père Belgrave poussa un hurlement suivi d'un chapelet de jurons. L'intérieur, qu'il avait connu propre et ordonné, était noyé sous les gravats et les sacs de plâtre éventrés. Christine prit le relais et partit d'un cri strident qui semblait ne plus vouloir finir.

Nestor avait comblé la caravane de tous les détritus qui traînaient autour du domaine le jour même de la rédaction de son testament. Sur le dessus trônait un morceau de contreplaqué sur lequel était inscrit "Que penses-tu de cette dernière vacherie, fiston ?" De rage, le père Belgrave envoya valdinguer la planche puis déblaya l'entrée, tâche qui eut pour effet de le recouvrir de plâtre. Christine, les bras croisés, refusait de salir sa robe neuve. Sa chaussure frappait le sol régulièrement, impatiente de voir tout cela se terminer. La colère a du bon se dit-elle. Sans cela, il n'aurait jamais eu le courage de plonger ses mains là-dedans. Il était sûr qu'elle ne l'avait pas épousé pour cette qualité là : le courage et la puissance de travail. Elle s'était reculée pour admirer le tableau. Dans la nuit tombante, le père Belgrave était arc-bouté, complètement blanc des cheveux aux pieds si bien qu'on eût pu le prendre pour un bousier albinos géant. Christine pensa qu'il serait bon de rentrer mais l'idée que le père Belgrave puisse ne plus avoir cette volonté le lendemain, la rendit patiente. Elle restait donc là, à l'encourager tandis qu'il jurait sans cesse et crachait la poussière.

Ce n'est qu'au petit matin que le plus gros du travail fut terminé. Christine dormait profondément dans la voiture quand le père Belgrave frappa contre la vitre. La sueur avait formé des rigoles sur son visage.
"On peut partir ?" lui dit-elle en baillant
"Si tu veux bien regarder le boulot abattu par ton cher mari…"

Une certaine fierté émanait du visage du père Belgrave. Christine décida de le caresser dans le sens du poil. Elle savait qu'il allait amplifier la chose avec le temps et que, bientôt, les écuries d'Augias, ne seraient plus pour lui, qu'une pâle comparaison. Le premier travail Belgravéen ! Elle le félicita donc et ils partirent sur les routes de campagne en brinquebalant. L'amour et le bonheur de vivre n'étaient pas si éloignés mais il y avait tant de problèmes à régler: Les enfants à récupérer, la pension à quitter, un emplacement à trouver…
Christine fredonnait à nouveau. Le père Belgrave, les yeux rivés sur l'horizon lança une phrase qui avait oublié de passer par son cerveau :
"Tu sais, au fond, je crois qu'il m'aimait quand même un peu."
Elle le regarda interloquée puis vit les yeux de son mari se brouiller.
"…Et je crois que je l'aimais moi aussi"

Quelques larmes coulèrent et Christine savait à présent pourquoi elle l'avait épousé. Il fit demi-tour, enfourna la planche de contreplaqué dans le coffre puis repartit.
"Et surtout ne me demande pas pourquoi !" avait-il ajouté. Elle avait eu une envie folle de l'embrasser tellement il semblait démuni. S'arrêter, s'étreindre dans la caravane, sur la poussière blanche. Le père Belgrave conduisait ou plutôt naviguait à vue dans une brume de fatigue et de tendresse. Il aimait déjà sa caravane, sa première "maison" et puis il y avait toutes ces insultes paternelles qu'il prenait pour des gestes d'affection. Il passa la quatrième en répétant "merde, merde" jusqu'à ce que Christine l'embrasse dans le cou, à un endroit presque propre. Quelque chose était mort en lui. La haine, peut-être.
Fin

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