L'homme à flammes
de Florent Jaga

Il y eut d'abord quelques cris d'excitation, comme des aboiements de jeunes chiots. Il était minuit passé. Je m'approchai de la fenêtre pour ouvrir les volets. D'autres cris fusèrent. J'eus tout juste le temps d'apercevoir un pied qui filait sur la droite. La pluie tombait dru. D'autres voix, au timbre grave rugissaient de l'autre côté. Avant d'ouvrir la porte, je me suis penché à la fenêtre de la cuisine. Des hommes couraient, affolés, brandissant tous une poubelle à la main. Et puis, venant de la droite, une épaisse fumée blanche qui formait d'énormes plumes d'autruches dans le halo des réverbères. J'ouvris la porte devant un type dégoulinant de sueur noire.
"Il faut se dépêcher de tout sortir… les vélos, les mobylettes, les meubles ! ça brûle dans les caves !"
"Vous avez besoin d'une poubelle ? "fis-je, histoire de montrer ma solidarité.
"Non, c'est bon, on s'en occupe. Les meubles et les mobylettes d'abord. Il faut au moins sauver ça."
J'attendis que trois types sortent avec les mobylettes pour pénétrer à mon tour. La fumée qui s'échappait de dessous la porte m'arracha immédiatement une quinte de toux rauque et violente. C'était une fumée âcre qui prenait la gorge. Il ne restait plus que deux banquettes. J'en ai pris une puis je suis sorti. Il y avait une foule de gens alentour, tous ces voisins que je ne connaissais pas encore : Je venais d'emménager.
"C'est pas la cave, c'est dans les garages que ça brûle ! Je croyais qu'ils l'avaient arrêté ce petit fumier de pyromane !"
"La porte est fermée à clef ! On pourra pas l'ouvrir. Faut réveiller les gardiens."
Les hommes faisaient la chaîne, l'échine courbée par le poids de l'effort qui consistait à se passer les grosses poubelles de mains en mains. Le dernier maillon jetait l'eau en prenant garde de viser l'étroite fente entre la porte et le sol. Effort dérisoire. Quelques secondes plus tard, on apercevait à nouveau l'effrayante couleur jaune oranger des flammes qui devaient lécher avec lubricité l'intérieur tout entier de la pièce. Un type muni d'un balai poussait l'eau vers la fente mais il dût bientôt se résoudre à abandonner en toussant comme un damné.
"J'ai appelé les pompiers ! Ils arrivent" fit une énorme femme triomphante.
"Restez pas là ! Juste au dessus du garage, y a des conduites de gaz ; ça peut nous sauter à la gueule à tout moment !"
"C'est pas la peine d'essayer de défoncer la porte : elle est blindée."
"Grande gueule !"
"Sandra ! t'es allée réveiller les gardiens ? Ouais ben on voit qu'c'est pas chez eux qu'ça brûle !"
"Tout le monde est descendu ," fit l'énorme bonne femme "les turcs, je suis sûr qu'ils ne veulent pas descendre." elle tourna la tête et baissa d'un ton en apercevant l'un des enfants de la famille. "tes parents, dis leur de descendre, ça brûle juste en dessous de chez eux. Tout va s'écrouler !"
Le garçon, hagard, ne quitta pas l'appartement des yeux et répondit d'une voix plaintive "Ils arrivent, ils arrivent" Mais déjà six personnes couraient dans les escaliers pour extirper les inconscients de leur logement avec l'excitation d'une promesse de gloire. Que leur importait de sauter avec l'immeuble, ils auraient tout fait pour passer trois minutes dans un reality-show. Un attroupement venait de se former autour de la grosse femme, visiblement ravie d'attirer l'attention sur elle. Devant son auditoire, elle redorait pour un instant le blason vulgaire et affligeant de sa condition d'hippopotame piégé dans une chemise de nuit rose pâle. Elle agitait ses lèvres lourdes et ses bajoues pendantes, sortant de temps à autre ses yeux globuleux, tel l'escargot ses antennes, pour appuyer ses dires. Un gars d'une vingtaine d'années mit une cigarette entre ses lèvres. Elle le toisa d'un air outré.
"Ben quoi, c'est pas parce qu'il y a le feu que j'peux pas m'allumer une clope"
Elle haussa les épaules. La pluie redoublait.
"Les pompiers, ça y est, ils arrivent !"cria une femme. Elle avait eu l'intonation de l'opprimée apercevant au loin la silhouette du cavalier noir sur son fier destrier. La grosse femme la toisa avec une pointe d'amertume. On sentait qu'elle regrettait de n'avoir pas été la première à annoncer l'arrivée du camion rouge. Elle mit ses poings sur ses hanches et me lança un regard assassin lorsque, à mon tour, j'allumai une cigarette. Affublés de leur tenue rutilante, les professionnels du secours écartaient les badauds. La pluie résonnait sur leurs casques de conquistadors. Pompiers sangre y oro prêts à entrer dans l'arène. Ils agissaient sans précipitation et cela eut pour effet de calmer la foule. On entendait des :"c'est bon… faut faire sauter la porte… plus de pression… reculez laissez nous faire notre boulot."
La gardienne arriva ; les cheveux ébouriffés par l'oreiller. Elle venait d'endosser un manteau sur une chemise de nuit immaculée dont le bas traînait sur le béton détrempé.
"J'ai la clef de la porte. Ne cassez rien !" implora-t-elle.
La police arriva au même moment et un dialogue entre uniformes s'engagea. La grosse femme continuait son cirque. Elle semblait tirer une telle joie de cette entorse à la routine que cela en devenait obscène. Une jouissance qui ne cessait d'amplifier. Ses lèvres, ses joues, ses yeux, ses bourrelets, tout était à la fête si bien que je n'aurais pas voulu me trouver, en ce moment précis, la tête coincée sous sa chemise de nuit.

Ceux-là même qui critiquaient le manque d'empressement des gardiens s'entretenaient avec la femme au manteau et s'excusaient d'avoir dû vider les poubelles de leur contenu pour ralentir l'avancée des flammes. Magnanime, elle balayait l'air de la main, puis s'enquit, auprès d'un pompier de l'ampleur des dégâts.
Une fille allait d'un bout à l'autre de l'allée. Elle s'approcha d'un groupe de jeunes endimanchés, ceux qui avaient aperçu le reflet des flammes sur les vitres de l'école maternelle faisant face à leur immeuble.
"On voulait aller en boîte mais heureusement qu'on a vu que ça brûlait . On s'en fout, on ira d'main. Tu viendra avec nous Barbara ?"
"J'en sais rien… avec mon père en ce moment…"
Les autres baissèrent la tête, tous empreints d'un air grave. Le feu vaincu, les plus curieux pénétraient dans le garage, en ressortaient quelques reliques calcinées, deux sommiers éventrés. Les plus fatigués rentraient chez eux d'un pas indécis, comme au sortir d'une salle de cinéma. La grosse femme me regardait fixement, sans laisser transparaître la moindre expression. Je sortis mon tabac et trois feuilles furent réduites à néant avant qu'une cigarette convenable ne sorte de mes doigts humides. Elle ne m'avait pas quitté des yeux pendant cette délicate manœuvre. Etre doté d'un Q.I. de 150 n'était pas indispensable pour deviner ce qui se passait dans sa tête. Elle se recula pour être à mon niveau et toussa en guise d'alibi. Dès lors, l'épisode me parut amusant. Je pris un malin plaisir à sourire avec sadisme, les yeux fixés sur le garage noirci. Je rallumais ma cigarette toutes les vingt secondes, en ayant pris le soin de pousser le gaz au maximum. Je la sentais frissonner. Peu à peu, j'affinais mon jeu de scène ; je parlais à voix basse (néanmoins assez haute pour pouvoir être perçue par l'espionne) et divaguais sur les avantages d'un bon foyer quand la pluie battait son plein. Les curieux étaient encore là. Ils tournaient autour d'elle et l'alimentaient des tous derniers ragots. Reine de cette ruche bourdonnante, elle avalait tout, comme anesthésiée, une arête en travers de la gorge. Par prudence, je cessai mon petit jeu de peur qu'elle n'en vienne à cracher le morceau. J'imaginais son visage tordu, mu par la folie, le doigt pointé vers moi et elle, raide comme la justice :
"Arrêtez-le c'est lui le pyromane ! Foutez-le en taule pour dix bonnes années ça le f'ra réfléchir.". Mais il n'en fut rien.

Les curieux rentraient maintenant, l'âme emplie d'émotions diverses. Certains, coiffés des lauriers qu'ils s'étaient eux-mêmes octroyés avançaient d'un pas princier vers leur deux pièces devenus palais l'espace d'une nuit. Une nuit seulement. D'autres tremblaient à retardement et frissonnaient en imaginant l'explosion des conduites de gaz.

En tournant la clef dans ma serrure, je surpris les propos d'un type barbu et dégarni :
"J'ai des soupçons. Y avait un mec qui était là à regarder. Je l'connaissais pas. Si je le retrouve, on le chope et on l'amène aux flics."
Je n'attendis pas plus longtemps et rentrai rapidement. La télévision allumée me rassura et je me suis installé devant.
Je me suis réveillé en sursaut. La sonnerie venait de retentir. J'éteignis la télé et m'approchai en silence de la fenêtre de la cuisine. Impossible de voir qui se trouvait là : l'angle mort me jouait un mauvais tour. Je me mis contre la porte, le cœur battant. Trois nouveaux coups de sonnerie me firent bondir, électrisé.
"Ouvre ou je téléphone tout de suite aux flics !"
Nom de dieu ! C'était la grosse femme. J'ai entrouvert la porte. Elle avait les poings sur les hanches.
"Si tu m'fais pas entrer dans cinq secondes, je vais voir les flics et j'leur raconte tout !"
Je ne sais pas ce qui m'a pris alors, mais une pulsion me poussa à jouer le jeu un peu plus longtemps. Le jeune délinquant traqué puis mis à nu par une Miss Marple de supermarché. J'ouvris donc la porte et l'invitai à entrer. Elle se mit à sourire. L'éclairage ne la flattait guère. Sa peau semblait plus flasque encore et était tellement marquée qu'on pouvait pressentir que l'acné ne quitterait pas ce visage avant sa mort.
"Je te conseille de ne pas jouer au plus fin avec moi sinon j'te balance."
"Bon… j'écoute"
"Ah, moi j'ai rien à dire. Tout va dépendre de toi"
Elle ôta son manteau dans un effet qui se voulait théâtral mais qui vira immédiatement au burlesque. Elle offrait un soutien gorge non renforcé dont les pointes s'orientaient vers son nombril, accessoire incapable de soutenir la lourdeur de ses mamelles. Une paire de bas noirs s'évertuaient à rendre ses jambes lisses. Un boxer blanc masquait la première série de bourrelets. Il était très ajouré sur l'entrecuisse et laissait apparaître une toison humide et lubrique qui semblait saliver.
J'allais mettre un terme au petit jeu quand (les choses du sexe sont parfois impénétrables) une érection violente me saisit comme une décharge électrique. Etait-ce le fantasme des créatures Felliniennes, vous savez, l'énorme commerçante portée dans "Amarcord", je n'en savais rien. Elle tourna sur elle-même. Le boxer était tendu par la proéminence de ses fesses.
"Alors t'en penses quoi ?"
"Humm." fis-je en me raclant la gorge.
"Eh bien y va falloir que tu t'y fasse mon p'tit loup si tu veux pas aller en taule."
Hypnotisé, je la regardais passer une main sous son boxer, sur sa touffe luisante. Elle me sauta dessus dès que j'eus fini de me déshabiller et serra fort mon sexe en sifflant, avant de se mettre à califourchon sur mon ventre. Le canapé renvoyait l'écho de ses coups de boutoirs. Elle m'intima de malaxer ses seins qui pendaient tristement sur ses côtes. Je me concentrais sur ses halètements et finissais par croire que j'étais réellement ce pyromane, ce funambule n'ayant pas le droit à l'erreur.

L'acte achevé, elle partit sans dire un mot. Je suis allé prendre une douche en tentant de rassembler mes idées qui avaient pris la forme d'un jeu de mikado. Le brouillard, puis le sommeil.

Je me suis levé tard avec une barre de plomb au milieu du front. L'herbe fraîche et le vent qui soufflait par bourrasques me firent vaciller. Les deux matelas étaient toujours là, détrempés et labourés par les flammes, comme les restes délaissés d'une charogne. Je m'approchai d'eux quand un type m'interpella :
"Vous êtes nouveau par ici ?"
"Je viens d'emménager par ici. Je suis arrivé mercredi."
Le type me toisait sans gêne aucune.
"Moche, c'qui s'est passé hier hein ?"
"J'espère que ça va pas être comme ça tous les jours "fis-je en m'étirant.
"Si les flics font leur boulot y a pas d'raison … Vous verrez, c'est un quartier tranquille par ici. Faut juste fermer vos fenêtres à cause des vols, sinon y a pas de drogués dans le coin."
"C'est toujours ça."
"Alors vous habitez là ? C'est juste à côté du feu…"Il sortit une gauloise brune et laissa la fumée filer sans l'encourager. Il tira une deuxième bouffée, se gratta les aisselles puis poursuivit son petit tour.
De retour chez moi, j'allumai la télé qui débitait ses âneries en tranches. J'avalais ça comme du pâté en croûte rance. Gavé comme une oie, je décidai de me rendre au supermarché. La pluie tombait à nouveau et semblait m'imposer une retraite forcée dans ma tour de simili ivoire. Je n'allais pas céder. Les éléments pouvaient bien se déchaîner, un raz de marée, des nuées de criquets avec une lame de rasoir scotchée sur l'abdomen, un parterre tapissé de sangsues aromatisées au curare, rien n'entraverait ma progression vers l'intermarché, terre promise où miroitent les patates à 2F00 le kilo ou son fromage à raclette à 29F90 en promotion.
Les visages croisés au hasard des rayons ne m'étaient plus tout à fait inconnus. Il y avait cette fille qui boitait la veille, et qui ne pouvait pas sortir à cause de son père, cette femme turque dont je reconnaissais le fils ou encore le type qui s'était allumé une clope en signe de défi. Je les croisais, ils me balançaient un œil, un sourire ou rien du tout, demandant comme moi de la raclette en promotion ou du jambon qui ne payait pas de mine mais pour 40F00 le kilo…

Assis de nouveau face à la télévision, j'allais sombrer dans un sommeil lourd quand on frappa à la porte. Je pensais à la grosse femme. Elle n'allait pas revenir ! Je m'approchai sans bruit de la fenêtre et constatai que ce n'était pas elle.
"Je suis votre voisine du dessus. Vous allez me trouver un peu commère sur les bords mais j'aime bien savoir qui habite l'immeuble… vous avez laissé le nom des anciens locataires sur la boîte aux lettres…"elle me souriait en coin.
"Ce sont des amis à moi. L'appartement est à leur nom, vous comprenez… pour le courrier c'est plus pratique" Je l'invitai à prendre un thé. Elle me demanda ce que je faisais dans la vie, mon âge, mes loisirs, ma situation familiale, tout cela agrémenté de petits "si cela n'est pas trop indiscret" elle conservait ce sourire énigmatique qui m'encourageait à répondre tout en restant sur mes gardes, funambule du discours, ne pas donner l'impression de sécher et ne pas trop se mouiller.

Elle termina sa tasse - je n'avais encore rien bu, harcelé que j'étais par ses questions - puis se leva en donnant l'impression qu'elle allait partir mais elle n'en fit rien. Elle prit le chemin de ma chambre en me parlant.
"Vous savez, les cloisons sont minces. On entend le moindre mouvement du dessus ou du rez-de-chaussée. Comment avez-vous pu ? elle est si… Je pense qu'elle a raison. Vous êtes bien le pyromane. C'est la seule explication possible. Elle s'allongea sur mon lit, déboutonna son chemisier et ferma les yeux.
"Allez-y, vas-y. J'en sais autant qu'elle et on achète mon silence au même prix."
Elle fit glisser sa jupe sur des jambes fines. Je réfléchissais. Je n'allais quand même pas forniquer avec tout l'immeuble pour étouffer un feu que je n'avais en aucune manière allumé. Elle commençait à manifester son impatience. Je m'exécutais donc, esclave de pacotille naviguant sur ses formes calmes, sans démesure et sans harmonie aucune. Elle m'entoura de ses bras longs et donna de violents coups de bassin afin de montrer une envie insatiable. Un observateur extérieur aurait pu la trouver plus jolie que la précédente mais le jeu avait perdu son charme. J'attendais une vingtaine d'autres femmes, toutes munies de leur ticket…
"N°17 c'est moi… laissez-moi passer. Il va m'éteindre les chaleurs ce p'tit salaud de pyromane… attendez un peu… il suffoque… laissez-lui le temps de souffler !

Elle souriait d'une façon radicalement différente. Je commençais à me rhabiller, ne sachant pas vraiment par quoi commencer. Comme font la plupart des gens, j'entrepris de me gratter l'arrière du crâne, tout en fronçant les sourcils.
"Tu sais, ça va te paraître bizarre, mais je ne suis pas le pyromane. Réfléchis. J'aurais allumé le feu ailleurs qu'ici, juste à côté de chez moi. Et puis ça fait bien 15 jours qu'on parle de ce gars là et je ne suis ici que depuis une semaine."
Elle se leva, elle aussi, m'entoura les hanches et posa un baiser sur mon cou.
"Attends, tu n'as pas compris…"
"Mais si mon chou. Je sais pertinemment que ce n'est pas toi pour la bonne raison que je l'ai vu filer ce pyromane. Il ne te ressemblait pas du tout."
"Alors pourquoi ?"
"Le jeu ! comme pour toi hier, je suppose, le jeu."
Fin

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