Fèves et cul
(ou l'histoire d'un fait vécu)
Florent Lavoie

 

Chapitre I

Début novembre 71, un vendredi soir plutôt frisquet de ce mois des morts. Un auto file à vive allure sur un route sinueuse près du village de Saint-S…. Le moteur toussotte bizarrement, émet quelques hoquets et se tait. La voiture roule sur son air d'aller pendant quelques instants encore et se tasse sur l'accotement. Le conducteur, un lascar à la mine patibulaire, tempête et frappe à mains ouvertes, d'un air dépité, sur le volant.

"‘Stie char à marde. Cé l'deuxième qui lâche aujourd'hui", vocifère-t-il.

Roger, son passager au visage boutonneux et aux lunettes d'écaille, connaît trop Fernand pour le contrarier quand il est en rogne. Mais faisant preuve d'audace, il réplique : "J't'avais dit qui avait l'air d'une minoune aussi, j't'avais dit d'prendre celui-là à côté".

"Facile à dire, maudit niaiseux, lui renvoie Fernand, celui-là était pas barré. Ch'capab' partir n'importe quel char. Mé d'mande moé pas d'ouvrir une porte de char barrée. Pis on était trop pressés pour choisir, crisse."

Il jette un regard dans le rétroviseur avant de s'extirper rageusement de la voiture. Il sort et claque vigoureusement la porte. Il se dirige à l'avant de l'auto, fouille à la recherche de la manette du capot pendant plusieurs secondes et finit par le soulever.

"Amème-toé icitte, lance-t-il à Roger. pis allume une allumette pour que j'regarde s'qui va pas."

" Fern… Fern… " commence l'autre."

"Ferme ta yeule, Roger, pis allume l'allumette", ajoute impérativement Fern toujours en furie.

Roger obtempère, il craque une allumette et la tend au-dessus du moteur. Sous cette lueur vacillante, Fernand promène un regard sur le moteur, brasse quelques fils, secoue une courroie et vocifère un chapelet de jurons devant son incompétence.

"Ouch !, gémit Roger en échappant l'allumette qui lui chauffait trop les doigts."

"Fern… Fernand, recommence-t-il, t'a l'heure, quand l'aut'auto nous a mouru dans face, c'est pas qu'y avait pu d'gaz". Fern se tourne vers Roger et lui lance un regard furibond signifiant : " T'aurais pas pu le dire avant ". Il rabat violemment le capot, retourne à l'intérieur de l'auto et actionne l'éclairage du tableau de bord.

"Crisse, pu d'essence non plus, ce ‘stie là !", éructe Fern.

Se retournant vers le siège arrière, il y cueille deux vestes à carreaux et ressort. Pendant ce temps, Roger est demeuré à l'avant de la voiture. "Amène ton gros cul par icitte, Roger" lui intime Fern en lui lançant un des vestes en pleine figure. "On est passé devant un hôtel tantôt, cé pas trop loin. On va y aller pis on va essayer de s'organiser"

Fernand part Roger lui emboitant le pas tel un chien fidèle suivant son maître.

L'affiche au néon de l'Hôtel Sicotte a piètre allure, amputée de quelques lettres de sorte qu'on lit plutôt "tel Si otte". À l'intérieur, les tables sont presque toutes occupées par une foule bigarrée et la musique assourdissante enterre les conversations.

Le patron et barman, Marc, est derrière son bar, essuyant les verres avec application et bien heureux de voir tant de monde ce soir. Le vendredi et le samedi sont les meilleures soirées de la semaine. Il tient ce petit bizness depuis quelques années et cela lui procure assez d'argent pour vivre à son aise. Il fait respecter le bon ordre dans la place car il en impose à tous par son gabarit. Il observe Katou, la serveuse qui s'affaire aux tables. Pas trop jolie la Katou ; il préfère cela, elle se fait moins agacer par la clientèle masculine. Mais elle est efficace, même ce soir, elle œuvre seule, louvoyant entre les tables, son plateau au-dessus de la tête telle la statue de la Liberté.

La porte d'entrée s'ouvre et à l'unisson comme dans une chorégraphie bien exécutée, toutes les têtes se tournent simultanément. Deux étrangers pénètrent dans la place, ils se dirigent vers le bar et conversent quelques instants avec Marc. Il leur désigne de la tête un coin de la salle, tout en les indiquant à Katou du coin de l'œil, voulant dire : " 2 autres clients ". Tous les suivent des yeux jusqu'à ce qu'ils s'installent à la table la plus éloignée de la place. Et ils retombent dans l'oubli.

Le juke-box égrène les derniers accords de "O Suzy Q" de CCR. Quelques couples quittent une piste de danse discrète dans le fond de la place.

Gervais Siguoin se lève les jambes molles, il a son compte pour ce soir. On dirait un boxeur sonné par l'uppercut foudroyant de son adversaire. Se retenant au dossier des chaises pour ne pas s'étendre par terre, il se dirige vers le juke-box silencieux pour le moment. Il appuie ses deux mains sur la boîte à musique, tout vacille autour de lui. Il plonge un regard embrouillé sur la liste des 45 tours. Les lettres dansent devant ses yeux. Il fouille dans sa veste à la recherche de ses lunettes. Il se tatonne sur tout le corps, il ne souvient plus où il a bien pu les foutre. Il souhaite les avoir oubliées sur la commode de sa chambre. C'est déjà sa deuxième paire cette année. Il a cassé la première il y a quelques mois en tombant dans l'escalier d'un bar après une autre de ces cuites mémorables.

Il intercepte un vague connaissance passant près de lui, il lui tend un pièce de monnaie et lui ordonne les machoires molassonnes : "Tu vas me faire jouer "Aline" de Christophe, Christ ? Je voudrais danser un slow cochon. Si je bande pas, ça va vouloir dire que je suis bon pour quèques biéres encore". Et il éclate d'un rire en cascade, mélange du rire de Woody The Woodpecker et du cri de Tarzan. "Pis mets-toé les deux aut' tounes à ton goût, j'm'en crisse. Mais tu mets les tiennes avant, faut que j'me spotte une petite mére", conclut-il.

Le copain obtempère sans dire un mot. Il introduit la pièce dans la fente, il recherche les numéros correspondants à la pièce demandée par Gervais et les deux autres qui lui viennent à l'esprit. Il poinçonne d'abord les siennes selon le souhait de Gervais. Pendant que le sélecteur se met à tournoyer, Gervais retourne à sa table en se retenant toujours aux dossiers non sans accrocher quelques épaules et quelques cranes au passage. Il s'affaisse sur sa chaise. En posant ses deux fesses sur la chaise, un tonitruant pet retentit ameutant quelques tables à la ronde.

Une foule de goulots le sépare de deux yeux qui l'observent, moqueurs. C'est Pierre, son ami, qui lui lance, un sourire en coin: "Gervais, t'es rien qu'un maudit cochon, arrête de me chier dans face, tu empestes la place au complet. Pis tu crois pas que t'as assez bu pour à souère?"

Gervais, offensé, se rebiffe sur son siège et piqué au vif, réplique : "Escuse-moé, c'est les trois assiettes de fèves au lard que j'ai bouffées au souper qui me brassent dans le corps. Pis je te ferai respectueusement remarquer que chu pas chaud, chu t'encore capab' d'en prendre. Pis là. j'vas aller danser, pis cé là qu'm'a savouère si chu saoul. Pis là, j'ai pas l'temps d'parler, faut que j'me trouve une p'tite mére pour un slow". Se tournant sur sa chaise, il observe la salle d'un œil inquisiteur. Un groupe gesticule sur la piste de danse se déhanchant sur les rythmes de "Soul Man" de Sam and Dave. Il espère que le gros lourdeau a bien suivi sa recommandation. La morceau suivant est un chacha : "Mister Tambourine Man" des Byrds. Lui qui déteste le chacha : "Jamais appris c'te danse-là, pis à chaque fois que j'essaille, j'marche su' é pieds de la fille", songe-t-il.

Il se lève enfin, toujours aussi chancelant. Il observe une tête afro qu'il n'a jamais vu dans le coin, il se dit que si c'est une étrangère, il aura plus de chance. Tel un skieur se préparant à dévaler une pente, il s'élance en slalomant entre les tables. Il s'arrête derrière la chaise, touche délicatement l'épaule de la fille qui se retourne doucement. Gervais reste muet de surprise en reconnaissant sa cousine Monique Ferland. Pas de chance ! Elle lui lance un salut cousin sarcastique. "Salut cousine" lui renvoie-t-il. "Maudite marde, se dit-il, j'espère qu'à pas envie de jaser à souère c'te fatiquante-là". Elle l'apostrophe vertement : "Pis, encore saoul, cousin". Sur la défensive, il riposte : " Non, non, pan… pantoute, juste pompette. J'sé m'tenir. Tu m'escuseras mais j'ai envie de me dégourdir les jambes. Bye cousine"

"C'est ça, bye le cousin".

Pendant qu'il échangeait ces mots avec sa cousine, ses yeux avaient été attirés par une longue chevelure blonde débordant du dossier d'une chaise. Il était certain que c'était l'objet de ses rêves et de plusieurs de ses pollutions nocturnes, la belle Anne Pichette (même s'il ne la voyait que de dos). Elle, il ne lui ferait pas de mal. Pis maudit qu'elle avait des belles fesses. Le souvenir encore frais à la mémoire, du restaurant chez Hubert où il avait pu tout à loisir lui observer l'arrière-train pendant qu'il dévorait sa pizza hebdomadaire et qu'elle était penchée au-dessus du comptoir, vêtue d'une mini-jupe pas plus large que la ceinture qu'il portait ce soir. Il suppliait le ciel, si le bon Dieu existait, de lui accorder cette faveur. "Christ, faites qu'elle accepte mon invitation", priait-il. Il se stabilise d'abord sur ses deux jambes et le cœur battant la chamade, se dirige vers ce dos qui l'attire comme un aimant.

"Ma… Mad… Mademoiselle, bonsoir, acchepterez-vous de m'accorderez cette danse " réussit-il à bafouiller de peine et de misère.

La belle se retourne lentement, révélant son profil d'albâtre. Le rythme cardiaque de Gervais accélère de plusieurs pulsations, c'est bien la petite Pichette. Il se dit : "Qu'est belle, j'f'rais mieux de r'virer d'bord tout suite, a va m'dire non, chu sur". La belle se retourne et l'observe de pieds en cape. Il lui décoche son sourire le plus enjoleur.

Avec son habit de fortrel et ses pantalons pattes d'éléphant, il est loin d'être assuré de son charme. D'un air ennuyé, les mots redoutés émergent de ses lèvres humides et pulpeuses :. "Non, je regrette, j'ai pas envie, pis j'aime pas le cha-cha". Ne se laissant pas désarçonner devant ce refus et se contrôlant pour être certain de bien articuler, il attaque à nouveau : "Moi non plus, j'aime pas le che… cha-cha-cha, mais après c'est un slow, pis j'aimerais bien que vous me fassiez l'honneur de m'accorder cette danse". Satisfait de cette tirade, il reste planter là sans bouger. Déjà la belle lui tourne le dos et reprend sa discussion avec ses trois amies.

Prenant son parti, il se résigne à contrecœur à faire demi-tour. Son geste à peine esquissé, il entend: " Tiens, c'est une bonne idée, un slow ça me tente ". Elle se lève, vient vers lui et l'entraîne vers la piste. Sous le choc, il la suit, conscient de sa chance. Les premières notes de "Aline" se répandent dans l'air. Ils se font face, elle le regarde de ses beaux yeux bleus. Il fond littéralement sur place, la sueur perlant déjà sur son front, les pieds coulés dans le ciment. Elle lui tend les bras d'une manière invitante et il s'avance contre elle. À son contact, un léger courant électrique lui parcourt l'échine. Elle presse effrontément ses seins contre sa poitrine et immédiatement il constate qu'il n'est pas encore saoul. Intimidé par son début d'érection, il essaie de reculer, mais elle le retient fermement. Il se laisse donc bercer par le rythme langoureux du slow. Il fredonne dans sa tête le refrain de la chanson en changeant le nom d'Aline par Anne. Il enfouit sa figure dans les cheveux de la jeune fille, une odeur de camomille excite ses narines. Il hume profondément. Audacieusement, il descend une main vers une de ses fesses. Elle feint ne pas remarquer ce geste et il sent ce petit derrière ferme emplir sa paume. Un regain de vigueur à son membre viril se manifeste plus durement dans son pantalon. La petite appuie son bas-ventre encore plus fort. Il s'aventure en posant ses lèvres sur la cou blanc qui s'offre à sa bouche. Dieu du ciel, le tissu ne résistera pas, il est au bord de l'éjaculation.

C'est à ce moment que son estomac choisit de se manifester. Les fèves au lard font leur œuvre encore une fois, en serrant les fesses, il diffuse un vent discret dans l'air humide de la piste de danse. Sa partenaire renifle l'atmosphère, mais ne fait aucune observation sur l'odeur nauséabonde qui les emmaillote. Il considère s'en tirer à bon compte.

Et la musique s'arrête. Déjà ? Rouge dans le noir, heureusement, il se décolle d'elle en lui déclarant : "Merci, Anne, ça m'a fait ben plaisir de danser avec toi". "Tout le plaisir était pour toi" qu'elle lui renvoie plutôt sèchement. Il ne saisit pas l'allusion. Elle le laisse en plan sans plus de salutations et va rejoindre ses copines qui sont fendues de rire. Naïvement, il se demande bien pourquoi d'ailleurs. Il regagne sa table, regaillardi, plus solide sur ses jambes, le cœur gai.

Pierre n'est plus seul. Tiens, la cousine afro est assise près de lui et entretient la conversation. Tout content de lui, à peine assis, il se frotte les mains l'une contre l'autre : "Crisse que j'ai soif, ça faisait longtemps que j'avais pas dansé un beau slow de même avec un si beau pétard".

"Fais pas ton fendant", l'apostrophe Pierre, "elle se moquait de toé. Ses amies ont ri sans arrêt pendant que tu dansais avec elle, pis de retour à sa table, y en a une qui y a donné un 2 piasses. Elle avait sûrement parié avec elle qu'elle n'oserait pas aller danser avec toé".

L'orgueil de Gervais en prenait un coup. Pour lui c'était l'insulte suprême. "La crisse d'agace-pissette, fulmine-t-il, j'vas aller lui dire c'qu'j'pense d'elle". Avant qu'il ne mette sa menace à exécution, Pierre lui pose une main impérative sur le bras et lui conseille : "Ok, tu laisses tomber. Son frère est assis pas loin. S'il te voit importuner sa petite sœur, tu risques d'y goûter, il pèse au moins 250 livres, pis y a personne qui encore réussi à lui casser la gueule".

Ces paroles calment les ardeurs belliqueuses de Gervais. À la réflexion, le plus important était qu'il venait de passer un bon moment avec la Pichette. Cette seule pensée compensait pour le reste.

Il lève un bras en direction de Katou et lui crie. "5 bières, ma belle Katou". Katou s'approche de lui, se penche à son oreille : "Écoute, Gervais, prends-lé pas mal, mais moi je trouve que t'as assez bu pour à soir" le gronde-t-elle. "Veux-tu ben te mêler de tes affaires toé, pis apporte 5 bières, pis ça finit là, c'est moé qui paie non ?" fait-il enragé. Résignée, la serveuse part et revient avec sa commande. Il paie et ajoute quand même un généreux pourboire.

Il biberonne ainsi encore pendant une heure. Vers minuit, complètement gris, le corps et l'esprit engourdis par les vapeurs de l'alcool, il déclare à brûle pourpoint à Pierre : "J'ai mon voyage, on s'en va". Pierre lance un regard interrogateur vers la cousine, ils échangent quelques paroles en messe basse. "Gervais, j'pars pas tout de suite", fait Pierre.

"O.K. mon Pierre, j'te comprends, Passe-moé tes clés, j'vas t'attendre dans ton char jusqu'au temps que t'arrive". Pierre lui tend son trousseau de clé, ce n'est pas le première fois que ce petit stratagème se déroule avec Gervais.

Gervais tente péniblement de se mettre sur pied, mais il retombe sur sa chaise. Après quelques tentatives, ces efforts sont enfin récompensés. Certains le regardent passer près d'eux d'un œil désapprobateur, d'autres hochent la tête le prenant sans doute en pitié. Il pousse la porte. Dehors, la fraîcheur de la nuit le surprend, il aperçoit la voiture de son copain près du bois bordant le stationnement et loin du projecteur. Le gros station wagon Ford semble tapi dans l'ombre, il pourra s'étendre à l'arrière et se taper un petit roupillon. Pas du dernier modèle la guimbarde. La rouille a fait son œuvre en plusieurs endroits de la carrosserie. L'envie d'uriner lui agace soudainement la vessie. Pas la peine de retourner à l'intérieur, il peut se soulager près du petit bois. Il descend sa fermeture éclair et se laisse aller. Quel soulagement !. Il entend en sourdine la musique parvenant de l'hôtel. Un frémissement dans le bois attirent son attention, les poils lui dressent sur le corps, deux yeux lumineux le fixent et clignent dans l'obscurité. Effrayé autant que lui, le mystérieux animal déguerpit dans un bruissement de feuilles mortes. L'urine chaude coule toujours et au contact de l'air frais forme une légère brume qui lui monte aux narines lui soulevant le cœur. La fontaine finit par se tarir.

Il sort les clés de sa poche et pendant plusieurs secondes, il tâtonne avant de réussir à introduire la bonne clé dans la serrure. La température étant trop froide, il démarre le moteur et actionne le chauffage tout en laissant un coin de fenêtre ouverte. Quand même pas ivre au point de ne pas user de cette élémentaire précaution. Il se glisse sur le siège arrière et s'y étend. Il sombre rapidement dans un sommeil éthylique. Quelques instants plus tard, il roule en bas du siège sans se réveiller.

 

Chapitre II

Fern et Roger roulent depuis 3 heures environ. C'est à peine s'ils ont échangé dix phrases durant le trajet. Fern a les yeux lourds et lutte difficilement contre le sommeil.

Tout à coup, une odeur dégoûtante lui titille les narines. Il balance une taloche sur le bras de Roger qui cognait des clous et lui lance : "Crisse d'écœurant".

"Qu'osse qui te prend d'm'taper d'ssus d'même ?" geigne Roger. "Maudit grand innocent, tu pourrais pas te r'tenir un peu, tu m'chies dans face gros lard de plein de marde. Ça pue dans l'char".

" J'pensais que c'tait toé ", pleure Roger. En disant ces mots, ils entendent une troisième voix ensommeillé qui demande dans leurs dos: "Où qu'on ai rendu là ?".

À peine cette phrase prononcée, la voiture freine brusquement. Avant qu'il ne puisse réaliser ce qui lui arrive, Gervais est plaqué contre le siège avant. Il entend les portières s'ouvrir et un bruit de course. Encore engourdi par les vapeurs de l'alcool, il se relève péniblement, courbaturé. Il jette un coup d'œil dehors. Il est dans une ville qui lui est totalement étrangère et la rue est déserte.

Il essaie de rependre ses esprit. Pourquoi Pierre est-il parti en courant sans demander son reste?. La voiture est tombée en panne ? Que lui reste-t-il à faire? Il traverse sur le siège avant et s'installe au volant. D'abord, essayer de trouver un endroit où s'informer.

Il démarre le moteur, embraie et accélère lentement. Il aperçoit deux hommes qui sortent d'une rue transversale. Il ralentit près d'eux afin de se renseigner. Il les dépasse légèrement et se tasse le long du trottoir. Il immobilise complètement l'auto et se penche pour descendre la vitre côté passager. Quand les deux individus arrivent à sa hauteur, il les interpelle : "Heille, messieurs, messieurs, pourriez-vous me donner un p'tit renseignement s'il vous plait?".

Ils l'examinent quelques secondes et l'un d'eux se penchent vers la portière et répond : "Ben sûr, m'sieur. Quessé j'peux faire pour vous ?". "Pourriez-vous m'dire dans quelle ville je me trouve ?" demande-t-il.

Le plus grand regarde le plus petit l'air de dire : veut-il rire de nous celui-là ?. Il répond quand même : "T'es à Port-Alfred". Il ajoute : "T'es perdu rare mon gars ?"

"On peut pas être plus perdu que ça. Y a-ti un hôtel pas trop loin d'icitte ?"

"Oui, à peu près à 1 mille et on s'en allait justement là. Si vous voulez ben on va embarquer avec vous, pis on va vous montrer le chemin".

Sans attendre la réponse le gros se glisse sur le siège avant et le plus petit sur le siège arrière. Gervais redémarre et s'arrête à un feu rouge. Une voiture de la Sûreté Municipale de la ville se place juste à côté de la sienne. Il ne remarque pas que ses deux passagers trépignent de nervosité. Le policier assis du côté passager le dévisage et se retourne pour parler à son coéquipier. Le feu passe au vert, Gervais appuie sur l'accélérateur, la voiture des policiers est toujours au feu de circulation.

Tout à coup, les gyrophares s'allument, la voiture les rattrape rapidement et le policier lui fait signe d'arrêter. Il n'a pas le choix, il obtempère à l'ordre, il n'a rien à se reprocher dans le fond si ce n'est son ivresse. À peine arrête, ses deux passagers sortent à toute vitesse et déguerpissent les jambes aux cous. Mais les policiers ont été rapides aussi, tous les deux sortent de leur auto dégainent leurs armes et l'un d'eux crie : "Police, arrêtez ou je tire". Les deux lascars figent sur place tels deux lapins apeurés. Un des policiers ajoute : "Les mains en l'air et placez-vous contre le mur". L'autre se dirige vers Gervais en lui faisant signe de sortir de la voiture; ce qu'il fait sans discuter et sans comprendre ce qui se passe.

Les événements se bousculent sous ses yeux. Les deux malfrats ont les mains en l'air. Le petit, surexcité, marmonne : "C'est pas moi, c'est lui, moi, j'ai rien fait. J'avais pas de fusil, moi. J'ai pas tiré sur personne". En entendant ces mots, Fern se retourne et pousse brutalement Roger qui croule sous le choc et s'écrase tête première contre le mur d'une maison. Il reste étendu sur le sol complètement assommé. Le policier crie : "Toé, ne bouge plus et les mains en l'air". Fern n'obéit pas à l'ordre, il fourre sa main droite dans sa veste qui en réapparaît armée d'un revolver qu'il pointe immédiatement en direction de l'homme de loi. Le policier hurle alors : "Heille, bonhomme, fais pas le fou, lâche cette arme". Fern jugeant qu'il n'a plus rien a perdre appuie sur la détente, trop énervé la balle n'atteint sa cible. Le réplique du policier est plus précise, le coup de feu fend l'air en émettant un éclair ; la balle atteint Fern en plein plexus. Sous l'impact, il recule de quelques pas et tombe à la renverse grièvement touché. Il demeure conscient, il regarde la tâche de sang qui s'élargit sur sa chemise et gémit : "Je vas mourir, je vas mourir, vite, appelez une ambulance, j'veux pas mourir."

Le policier le tient toujours en joue, même si son arme lui a échappé des mains. Pendant ce temps, Gervais demeure figé, les deux mains appuyées sur le capot de l'auto. L'agent lui conseille : "Toé, reste tranquille si tu veux pas finir comme ton chum". Abasourdi par cette remarque, Gervais se tourne et dit : "Cé pas mes chums, cé des pouceux que j'ai pris". "Ferme ta yeule, pis bouge pas, j'te dis". Le policier recule en le tenant toujours en joue. Il s'empare de son radio-émetteur et demande tout de suite deux ambulances.

Gervais me fait plus un mouvement. Le policier le tire par l'épaule, le fouille sommairement avant de lui passer les menottes. Il l'entraîne à la voiture et le pousse sur le siège arrière.

Gervais est convaincu qu'il fait un cauchemar, il va se réveiller d'une minute à l'autre sur le siège de l'auto. Trente minutes plus tard, les ambulanciers transportent les deux blessés à l'hôpital sous bonne surveillance. Lui est amené au poste de police où il est immédiatement interrogé. Il raconte en détail tout ce qui s'est passé depuis le début de la soirée. Il se rappelait maintenant que ces deux individus étaient entrés à l'hôtel durant la soirée. Il concluait doctement que les deux lascars avaient volé l'auto pendant qu'il dormait profondément à l'arrière et, dans leur précipitation, ils ne l'avaient pas vu.

Les policiers, incrédules, selon toute apparence, le conduisent dans une cellule. Il passe le reste de la nuit étendu sur un espèce de grabat ne parvenant pas à retrouver le sommeil. Vers 8:00 heures, un nouveau policier vient le chercher. Gervais est en piteux état, avec ses yeux bouffis et ses vêtements fripés. Il a la gorge sèche. En entrant dans la salle, il voit son ami Pierre et son frère Carl qui le regardaient d'un air ironique. Il était tellement heureux de les revoir qu'il en les larmes aux yeux. Grâce à eux, les choses seront sûrement tirées au clair.

Effectivement. le policier lui expliqua que le vol de la voiture de Pierre avait été signalé quelques minutes seulement après le forfait et des témoins savaient quelle direction les voleurs avaient prise. Grâce à la plaque d'immatriculation, les policiers qui patrouillaient cette nuit avaient repéré la voiture. Après son interrogatoire, des vérifications avaient été faites. Ils étaient entrés en contact avec Pierre et de fil en aiguille, ils avaient débrouillé l'affaire. Tous éclatent de rire, y compris Gervais qui lui riait plutôt jaune. Le policier ajouta qu'il serait retenu comme témoin lors du procès des deux criminels. L'un deux avait blessé un caissier d'une banque lors d'un hold-up.

Le groupe quitte enfin le poste, Gervais préfère monter dans la voiture de son frère, pendant que Pierre reprenait possession de la sienne. Ils prennent alors le chemin du retour.

Pendant longtemps Gervais eut à subir les sarcasmes du village entier pour son aventure plutôt inusitée.
Fin

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