Des Fauves ivres
de Florent Jaga

Vous savez, toutes ces publicités imagées de façon plus que suggestive et sous titrées par 36 15 ou un numéro de téléphone, eh bien, il se trouve que je travaille à l'ombre de l'une d'entre elles. Bien évidemment, mon corps dénudé n'apparaît sur aucun panneau. J'ai mon petit charme, mais ne suis pas de taille à lutter contre ces fesses idéalement rebondies ou ces seins comme des dunes parfaites au grain de velours. Je comble tout cela par ma faculté d'improvisation et réponds au téléphone, aux désirs anonymes de mes interlocuteurs. Qu'ils me veuillent en infirmière, en hôtesse de l'air prévenante, en chatte en chaleur, en lesbienne gémissante, en amatrice de sucettes à l'anis, en maîtresse femme au fouet cinglant ou en soubrette qu'on prend au son du cor de chasse pendant qu'elle fait la vaisselle, je leur en donne pour leur argent. Je travaille pour la quiétude d'autrui et suis certaine que les plaintes pour appels anonymes répétés ont chuté depuis que nous pallions les désirs des détraqués en tout genre. Les seuls examens de conscience auxquels j'ai eu à faire face me furent imposés par mon mari. Les hommes adoptent souvent cette attitude réticente face à la nouveauté. Ils aiment une femme, s'en font une impression immuable et, lorsqu'un événement survient pour bousculer le quotidien, ils se fâchent comme des médecins vexés par un diagnostic erroné. Par chance, le mien n'est pas médecin mais artiste peintre et n'a jamais tiré le moindre centime de ses toiles. Ainsi, l'argent que me rapporte cette activité permet de faire taire les reproches.

Si j'éprouve le besoin d'écrire, c'est qu'un de mes clients, d'une fidélité exemplaire qui confine à l'obsessionnel, n'est autre que mon propre mari. Au début, je n'avais rien remarqué. Et puis au fur et à mesure, je parvins à aller au-delà de la voix déguisée. Certains tics semblaient lui appartenir. Quand on vit avec une personne, on remarque ces petites choses et mon époux est une mine en la matière. Il ne peut prononcer une phrase sans l'accommoder à sa propre sauce. Les doutes se confirmèrent lorsque je tombai sur la note détaillée du téléphone. De nombreuses lignes avec 14h11 et un prix exorbitant derrière achevèrent de me convaincre.
Je décidai donc de lui laisser son petit secret car, je dois le dire, le petit jeu me ravissait. On s'étonnait, dans mon service, de la verve dont je faisais preuve au moment du coup de fil de quatorze heure onze. Le patron était venu constater, à l'improviste, du bon fonctionnement de sa boîte. Il m'avait surprise, la main entre les cuisses et s'était contenté d'ajouter "c'est bien, c'est très bien... il faut savoir s'investir dans son travail." J'avais rougi en imaginant tout ce que cela pouvait sous-entendre de sa part. "C'est un client spécial, il téléphone tous les deux jours..." avais-je balbutié.

Le fantasme qu'il me suggérait s'étirait délicieusement. Il commença par une jeune fille de seize ans désireuse d'être guidée par un homme sur les chemins de l'amour, très classique en somme. En revanche, la démarche devint complètement originale dès le second appel : La jeune fille avait vieilli d'une année et s'intéressait à de nouvelles expériences. Le coup de fil qui suivit m'apprit qu'elle était majeure. Il s'agissait pour moi de résumer le désir d'une femme au fil des ans autour d'un homme de trente-cinq ans, car lui ne vieillissait jamais. Dès que je fus convaincue de l'identité de mon interlocuteur, j'eus à cœur de jouer mon rôle à la perfection et lorsqu'il finissait par abandonner la conversation, je prenais des notes sur nos échanges et décidais des évolutions à venir, du langage et de quelques nuances à modifier.

Au début, j'eus peur qu'il ait le sentiment d'être trompé par tous ceux qui me téléphonaient mais l'ardeur qu'il mit à donner tout son sens à l'expression "lit conjugal" me rassura plus que je n'aurais osé l'espérer. Nous conjuguions tous les deux jours nos ébats au plus que parfait. Une énigme persistait cependant : J'avais épluché notre compte commun sans trouver de traces des dépenses qu'occasionnent mes services. Je ne m'en fis pas outre mesure, ne le pensant pas capable d'aller dévaliser une banque pour satisfaire son fantasme. Parfois, je me surprenais à rêver qu'il l'avait réellement fait. Quel cadeau plus romantique pouvait-on offrir à une femme, à condition de ne pas être pris. Mais seul le plaisir d'être à ses côtés m'importait. Vous pourriez trouver cela pervers mais le bonheur ne l'est-il pas un peu ?
De mon côté, je prenais soin de renouveler régulièrement les lingeries aux bretelles fines et aux dentelles ouvragées qu'il effleurait en respirant difficilement. Je devenais plus belle à force d'être ainsi désirée et si l'on m'avait dit qu'il existait en ce monde meilleure vie, je ne l'aurais pas cru.
Le jour vint ou la jeune fille de seize ans avait pris vingt ans de plus. Mon rôle se corsait et mon investissement était tel que je manquais parfois d'imagination avec les clients qui succédaient. L'habitude m'aidait à combler le vide car, fort heureusement, leurs désirs étaient moins originaux. Cette nuit-là, je constatai un changement dans l'attitude de mon mari. Il n'attendit même pas que nous soyons couchés pour me faire l'amour. Ce fut une nuit interminable, chaque explosion en appelait une plus violente et dévastatrice que la précédente. Tous nos rapports antérieurs passèrent bientôt pour de chastes baisers. Ce souvenir de n'avoir pas étés une seule seconde des êtres humains mais des fauves ivres restera à jamais gravé dans ma mémoire ; plus nous nous dévorions et plus nous en avions envie. Bien que n'ayant pas dormi du tout, je me trouvai resplendissante au petit matin. Plus nous avancions dans les années et plus il m'honorait en me déshonorant d'une si belle manière. Il me restait une nuit pour récupérer entre chaque appel mais bientôt, je n'eus même plus ce temps de répit.
Le changement de fréquence dans nos rapports survint le jour du cinquantième anniversaire de la jeune fille de seize ans devenue désormais une femme accomplie en quête de jeunes amants qu'elle initiait aux délicates clefs de la volupté. Dès lors, et bien qu'il continuât de me téléphoner tous les deux jours, il ne m'offrit plus de trêve, et je dois dire que l'idée de sortir un drapeau blanc ne me vint aucunement à l'esprit. S'il n'y avait en ce monde que ce type de victimes, les bourreaux seraient des êtres fabuleux et l'on souhaiterait par-dessus tout qu'ils nous fassent passer ainsi de la vie à trépas, de la mort à l'oubli de soi.

À l'Aube de mes soixante ans, j'avais pris une voix légèrement chevrotante (qui me rappelait un peu un épisode avec un légionnaire) et exigeais que l'on me traitât avec tous les égards qui conviennent à une retraitée toujours en activité. Si je devais en croire Freud, mon époux était sous l'emprise d'un complexe d'œdipe mal résorbé car il adorait cela sa voix se faisait plus rauque, ses respirations plus hachées. Je dormais trois heures par jour entre onze heures et quatorze heures, mais on me trouvait rayonnante au sein de mon service.
"Il semblerait que vous ayez trouvé votre voie" me fit le patron peu après mes soixante-trois ans. " Vous le tenez en haleine le type de 14h11. Son compte en banque doit en pâtir sérieusement. Non, ne vous assombrissez pas, il en a sûrement les moyens. " Ce ne fut pas un accès de mauvaise conscience qui m'ôta quelques couleurs, mais le mystère émanant de ces dépenses. Je me promis d'effectuer une petite enquête à ce sujet. J'avais décidé ce jour-là de m'acheter de nouveaux dessous, le hasard voulut que je n'emprunte pas l'artère principale mais des petites ruelles sinueuses que le temps avait parées d'une odeur de sous bois et d'un silence de monastère. Ils n'y vivaient que des gens âgés semblant cultiver l'oubli du monde en attendant qu'à son tour, il perde leur trace. Une droguerie laissait deviner, au travers de sa devanture poussiéreuse, des flacons, des onguents et des élixirs d'un autre âge. Seules les araignées semblaient y trouver leur compte, établissant des passerelles entre les objets hétéroclites. Une pensée morbide m'écarta de la vitrine. J'imaginais le commerçant assis près de sa caisse, au seuil de la mort, usant de ses ultimes forces pour empêcher une horde d'arachnides de s'engouffrer en lui par les orifices divers que la nature nous a donnés. La curiosité l'emporta sur la frayeur et mon cœur ralentit quand je vis le vieil homme marcher sereinement, une pipe à la bouche. Je poursuivis mon chemin, encore perturbé par l'idée d'une fin aussi sordide. Un autre magasin nommé "Le linge de maison" avait du avoir son heure de gloire au début du siècle. Des culottes d'un autre âge côtoyaient des gaines couleur chair et des soutiens gorges assortis. Je trouvais cela hideux, mais je considérai qu'il fallait m'en imprégner pour améliorer ma prestation téléphonique et jouer mon rôle avec plus de justesse. Une femme dont le visage dépassait d'une chemise de nuit diaphane me souriait et je rectifiai aussitôt mon rictus moqueur pour lui rendre son sourire. Elle ouvrit et me confia sur le pas-de-porte que tout cela allait bientôt revenir à la mode, qu'il n'y avait qu'à voir le succès des caracos pour en être persuadée. Je me décidai finalement à entrer essayer quelques modèles. Elle virevoltait autour de moi tel un papillon de nuit malhabile et poussait des petits " oh ! " de ravissement en vantant le galbe de mes jambes ou le fier caractère de ma poitrine. En me rhabillant dans la cabine, je jubilais déjà à l'idée que tout cela allait troubler l'esprit de mon époux et m'offrir une nuit plus habitée encore que les précédentes par l'esprit de deux fauves, griffes rentrées, ivres de passion, de tendresse et d'élans fougueux.
Lorsque j'entrai les bras chargés d'emplettes, j'aperçus les yeux dévorants du fauve prêt à fondre sur moi. Je le suppliai d'attendre un peu en laissant planer la promesse d'une surprise juste au-dessus de ses griffes. Ses yeux prirent un éclat plus féroce encore, mais il me laissa fermer à clef la porte de la salle de bain. J'entrepris alors de me travestir en grabataire coquine : je ramassai mes cheveux en chignon, après les avoirs saupoudrés de talc pour leur donner un aspect grisâtre, et revêtait les dessous surannés puis enfilait la chemise de nuit diaphane par-dessus. Satisfaite de la transformation, j'ouvris précautionneusement la porte. Il s'était embusqué sous une table, mais alors qu'il s'apprêtait à bondir, il resta paralysé dans une posture intermédiaire qui n'était pas sans rappeler la taxidermie. Cela dura quelques secondes après quoi, il fit voler la chemise de nuit en riant. Il me traita de folle en s'affairant sur la gaine. Je le regardais en coin, espérant détecter le rictus révélateur qui me permettrait d'être certaine d'avoir visé juste mais il plongea dans mes yeux et rit de plus belle.

Le lendemain matin, j'ouvris par hasard la porte de son atelier, juste avant d'aller travailler. Il était toujours au lit, recouvert d'un drap comme un suaire qui aurait omis d'être saint. Il m'en avait interdit l'accès depuis la panne d'inspiration de l'année précédente. De toute manière, il n'y avait pas de place pour une personne supplémentaire avec tout son attirail. Je pensais que nos ébats avaient pu l'inspirer et désirais par-dessus tout avoir sa vision artistique de notre bonheur. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu'il n'y avait pratiquement plus aucune toile dans l'atelier. Je jetai un œil sur celle qui subsistait : elles avaient été réalisées cinq ans plus tôt. Il était donc parvenu à vendre les autres, ce qui expliquait les moyens dont il disposait. Peut-être commençait-il à être connu ou même reconnu. Un étrange sentiment de fierté m'envahit. Je refermai la porte doucement.
Le coup de téléphone m'annonça soudainement que j'avais maintenant soixante dix-neuf ans et que je devais raconter un ultime ébat au terme duquel je mourrai. Je déglutis puis commençais. Jamais je n'avais imaginé qu'une telle fin au fantasme et la perspective de voir se terminer notre période heureuse m'angoissait. Je parvins tout de même à mener à bien la vieille femme en la faisant trépasser d'amour au sens littéral de l'expression. Après cela il raccrocha sans un mot, rompant ainsi avec l'habituel "la suite après-demain" Je frémis et décidai d'écourter ma journée.
En ouvrant la porte, je constatai immédiatement qu'il ne restait pas grand-chose du fauve. Il me tournait le dos et jetait un regard torve à la corde qu'il avait accroché à la poutre. Je me jetai sur lui en pleurant et il me serra très fort, paniqué.
"Comment as-tu pu me faire cela ? comment as-tu pu ?" répétait-il
"Mais je n'ai rien fait qui puisse te mettre dans un tel état ! Voyons, regarde-moi ! Que t'a t'on raconté ?"
Il me fixa, incrédule. Je continuais de lui parler. Tout se bousculait et je ne parvenais pas à organiser mon raisonnement.
"Ce n'est quand même pas notre conversation téléphonique qui t'a mis dans un état pareil ?"
"Je ne t'ai jamais téléphoné !"
"Arrête ce petit jeu, tu veux ? Les coups de fil de 14H11, ça ne te dit rien ?"
"Absolument rien."
J'essayais de lui parler de la note détaillée, des tics de langage que je connaissais et que j'avais entendu dans les conversations mais il niait tout en bloc. Alors je finis par ne plus comprendre et par accepter l'idée qu'il n'était pas mon interlocuteur de 14h11. Il m'interrompit.
"Un jour sur deux, dis-tu ?"
J'opinai du chef et répétai "un jour sur deux"
"Tu ne connais pas Maxime Pradel, n'est-ce-pas ?"
"Non, qui est-ce ?"
Il me raconta que ce fameux type lui achetait une toile tous les deux jours en offrant à chaque fois une somme rondelette. Il demandait à mon mari de les apporter dans un entrepôt à l'autre bout de la ville qui portait le nom d'entreprise Pradel. Les livraisons devaient s'effectuer à 14h45 précises. Les clients de Pradel, selon ce dernier tenaient à l'exactitude autant qu'à l'anonymat. Mon époux déposait la toile dans une remise dont il détenait la clé, devait attendre 15h00 avant de repartir chez lui pour des raisons aussi obscures que les tractations.
"Mais alors qui donc téléphonait de notre appartement ? et pourquoi cette corde ?"
"C'est que ce Pradel m'a dit que ce n'était plus la peine d'espérer vendre une de mes croûtes, que je n'avais aucun talent et qu'il s'était servi de ce prétexte pour te faire l'amour pendant que je parcourais la ville."
Nous eûmes une explication longue et douce. Nos peaux de bêtes étaient loin et nos griffes limées nous incitaient aux caresses et au réconfort. Puis il décrocha la corde et l'enfourna dans un sac-poubelle. Je ne dis rien de mes projets à mon mari, mais dès qu'il retourna à son travail, à la fin du week-end je sortis pour téléphoner de la cabine et composai le numéro de Pradel. Ce fut sa femme qui répondit. Ma première intention était de lui dire que j'avais couché avec son mari tous les deux jours de 14h00 à 15h30 et de la laisser vérifier les trous de son emploi du temps mais ce fut une femme très douce et très inquiète qui me parlait. Elle m'avoua que je n'étais pas la première femme à téléphoner à son propos et qu'il dépensait tout son argent pour satisfaire son fantasme : celui de briser le ménage de personnes heureuses qu'il rencontrait au hasard des rues. Il lui suffisait de voir deux amoureux sur un banc pour que l'envie de dévier la flèche de cupidon le prenne. À chaque fois, les choses allaient plus loin dans l'audace de l'ébauche et la réalisation de ses plans. Je lui confiai alors que j'avais failli perdre mon mari dans l'histoire et elle se mit à pleurer. Elle m'assura qu'elle allait faire le nécessaire pour rembourser les dommages et retrouver la clef de notre appartement qu'il devait posséder. Je me demandais ce qui la liait à un tel homme et elle ne me donna aucun indice à ce propos alors je raccrochai en la laissant à son calvaire pour aller retrouver la douceur de mon mari, devenu chat ronronnant.
Depuis cette histoire, nous ne connûmes plus de nuits aussi folles, mais notre amour s'alimentait des souvenirs et d'une complicité tendre. Peut-être que dans un mois ou deux, je verrai à nouveau ce regard avide et lubrique me dévorer. Et peut-être que cela m'inquiétera...
Fin

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