Celle qui…
de Florent Jaga

Elle l'observait dans le petit jour. Il dormait de côté, le visage écrasé contre l'oreiller, le nez parcouru de frémissements divers dus à ses végétations. Sa bouche molle et entrouverte semblait être celle d'un bébé lubrique ; deux lèvres baveuses abritaient un filet diaphane et visqueux. D'un tee-shirt trop court émergeait un ventre boursouflé, poilu, marqué par la contrainte des ceintures de cuir. Par l'entrebâillement de la braguette de son pyjama, s'immisçait un sexe fripé et brun que la toison pubienne recouvrait presque entièrement. Elle avala une gorgée de café puis sortit une cigarette sans détacher son regard de l'homme qui partageait sa vie depuis plus de dix ans. Elle aurait pu rester des heures ainsi, paralysée, comme pétrifiée par cette sensation ambiguë où se mêlaient dégoût et jubilation, mais la sonnerie du réveil en décida autrement.

Une fois la clef de contact introduite, Anne fut reprise par un haut-le-cœur et s'abandonna aux frissons qui parcouraient son échine frêle d'ancienne petite fille modèle. Pour la première fois de sa vie, elle se mit à le haïr et, ce qui l'effraya par-dessus tout, c'est que cela se fit subitement, de manière insidieuse mais presque naturelle. Puis la vague passa, écrasée par une autre empreinte de gêne et de scrupules. La voiture ronfla. Anne se peigna brièvement devant le rétroviseur puis enclencha la première.

Il faisait un temps sacrément dégueulasse pour un mois de mai. Voilà l'unique pensée qui s'étirait dans le crâne cotonneux d'Antoine tandis qu'il se curait consciencieusement les narines devant un bol de café tiède. Ouais, ce n'était pas le moment de sortir le nez dehors poursuivit-il intérieurement en roulant une croûte sanguinolente entre ses doigts. Un bâillement d'hippopotame, de ceux qu'on a l'habitude de montrer aux enfants pour les sortir de l'ennui profond provoqué par la plupart des documentaires animaliers, fit jaillir un triple menton hérissé de poils drus. Et, comme Antoine n'était pas ce qu'on pouvait appeler un modèle de distinction, il bascula sur le côté et péta gaiement en serrant les poings de contentement.

"En mai, fais ce qu'il te plaît !" lança t-il en se claquant la cuisse. Il commentait ainsi chacune de ses flatulences, les dédiait aux poètes, aux hommes de bonne volonté, aux hauts des hurlevents ou à "l'homo" invisible qu'il pensait ainsi propulser contre le plancher voire le plafond, selon la position de son postérieur.

Anne n'avait pas tellement changé depuis leur mariage. Elle avait toujours ce porter de tête dont la droiture faisait penser au supplice d'une minerve trop longtemps présente autour de son maigre cou. Elle avait conservé ce balancement presque exagéré des hanches qui flattait, à chaque instant, la fermeté de sa croupe ronde et parfaitement dimensionnée. Cela lui avait valu quelques pincements de fesses dans le métro ainsi que des sifflets virils de passants extravertis mais, ce qui la gênait le plus, c'était ce regard avide et honteux à la fois des quelques rares timides qui s'asseyaient en face d'elle. N'osant prononcer le moindre mot, ils filaient du coin de l'œil le long de ses cuisses harmonieuses puis bifurquaient dans l'imaginaire d'une jupe qui s'envole, d'une jambe qui se croise haut, d'un entrebâillement furtif. Elle tentait d'intercepter leur regard vitreux afin qu'ils se sentissent, à leur tour, mis à nu mais la gêne persistait chez Anne, alimentée par l'idée qu'à leur retour au foyer, ils l'incluraient au va et vient rapide de la main et de la pensée. Etre l'incarnation de leur frustration la dégouttait. C'est pourquoi, malgré les éternels problèmes de circulation communs à toute mégapole digne de ce nom, elle ne se déplaçait plus à présent qu'en voiture.

Antoine resta une dizaine de minutes, le nez collé à la fenêtre, à sourire avec béatitude. Une bourrasque de grêle venait de recouvrir violemment le charmant jardin d'Anne. Plutôt que de s'apitoyer sur la réduction à néant d'un travail de plusieurs mois, il se régalait d'avance des cris d'horreur qui ne manqueraient pas de jaillir lorsqu'elle verrait cela. Une pluie douce et fine revint et Antoine constata des dégâts plus précisément. Le sol jonché de grêlons avait accueilli des débris de feuilles et les pétales laminés de plus de cinquante variétés différentes. Il ne put s'empêcher de rire en pensant que le parterre de fleurs n'avait jamais aussi bien porté son nom. Les tiges dénudées illustraient un étrange sentiment de stupeur, une surprise figée, omettant d'être fugace, désorientée par la douleur. Il tira une gauloise d'un paquet fripé et l'alluma en se grattant machinalement le bas-ventre. Un coup de tonnerre fit vibrer les vitres et lui arracha un chapelet de jurons. Dehors la pluie redoublait, s'acharnait sur le parapluie d'une jeune femme complètement trempée

"Viens donc te réchauffer ici, ma mignonne" susurra le quadragénaire, visiblement ravi de ce début de matinée. Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse du champ puis se recouchât, la radio allumée.

Anne arrivait avant tous les autres. Non pas qu'elle se sentît investie d'une mission particulière ou qu'elle manifestât un quelconque penchant pour un zèle outrancier, mais afin de dissimuler à ses collègues une habitude qu'ils auraient pu trouver ridicule. Après s'être débarrassée de son manteau et avoir effectué quelques vérifications de routine, elle buvait à la fontaine de jouvence et redevenait, pendant une poignée de minutes, une gamine insouciante et radieuse. Alors, elle courait à cloche-pied entre les rayons, adressait des regards insolents aux compartiments les plus austères. Parfois, elle s'arrêtait pour tirer la langue aux encyclopédies imposantes, aux ouvrages incontournables et qu'elle contournait pourtant. Puis, lorsqu'elle entendait arriver les collègues, elle courait enfiler son pardessus et se recoiffait par mesure de prudence. Que faisaient donc les autres quand le poids de la vie adulte devenait un fardeau trop lourd à porter ? Peut-être était-ce elle qui disposait d'épaules trop frêles…

Ce jour-là, elle avait pris un peu de retard et en imputa la faute à Antoine bien qu'il n'y fût pour rien. Non, ce n'était pas cela, il n'allait pas se débiner une fois encore. Anne commença donc sa journée de fort mauvaise humeur et nota, un à un, tous les défauts de son mari ainsi que certaines de ses réflexions ou gestes pour lesquels elle conservait une rancœur tenace. Vers dix heures, un enfant de onze ans à peine s'était approché d'Anne pour qu'elle lui conseille un livre. Il était reparti, cinq minutes après, avec "Moderato cantabile" sous le bras. Non, vraiment, elle n'était pas à prendre avec des pincettes.

Antoine se retourna à la manière d'une grosse baleine lascive. Les gouttes frappaient les tuiles d'ardoises comme autant de frelons furieux prêts à tout démolir. Il s'étira consciencieusement du lit vers la baignoire. Il doit avoir un bon paquet de couillons dans les rues soupira-t-il en tournant le robinet chromé. Il ramena en arrière sa longue tignasse sauvage qui lui donnait un côté indien de carte postale sépia, puis se fondit dans l'eau chaude. Sa corpulence faisait que le sommet de son ventre n'était jamais submergé par les flots timides et réguliers. Anne le lui avait fait remarquer mais il n'avait pas pris cela pour une incitation au régime et s'était contenté de répondre : " Laisses moi donc. Mon île déserte et moi-même nous entendons fort bien !"

Au fur et à mesure qu'elle inscrivait les faits les plus navrants de sa vie de couple, son bras s'alourdissait, véritable arbre de transmission d'une boîte de vitesse rageuse et vengeresse. On la vit griffonner ainsi toute la matinée mais personne ne lui posa la moindre question à ce sujet. Après tout, écrire dans une bibliothèque n'était pas la chose la plus insensée qui fût en ce bas monde. La première anecdote fâcheuse qu'elle nota datait du mois précédent. Anne s'était pointée devant Antoine, les mains sur les hanches et lui avait demandé s'il n'oubliait pas un infime détail. N'obtenant aucune réponse satisfaisante, elle décrocha le calendrier du mur et lui jeta en travers du visage. Le coin cartonné vint le heurter juste au niveau de la paupière si bien qu'il jura comme un damné avant de s'excuser mollement d'avoir omis de lui souhaiter son anniversaire.

"Ça prouve pas mal de choses" siffla-t-elle

"Ça ne prouve rien du tout. J'avais d'autres idées en tête. Je te jure que…"

"Oh tais toi ! Tu n'as que ça à foutre de toute ta journée. Flemmarder et chercher des excuses à tes vices."

"Eh bien considérons que le "ça" en question était plus complexe que tu ne sembles le penser. Je t'en prie, Anne, on n'a plus vingt ans ! Demain, j'irais faire le tour des magasins et je te…"

"Je ne suis pas venue mendier, figures-toi !" aboya t-elle avant de claquer la porte. Bien sûr qu'elle savait qu'ils n'avaient plus vingt ans et alors ?, se répéta-t-elle, et alors ? Pourquoi fallait-il que l'amour, et les petites attentions qui en découlaient fussent ainsi fixées dans le temps comme une parenthèse insignifiante épinglée sur le mur égoïste de l'existence. Qu'y avait-il d'aussi mystérieux dans la vie d'un homme de quarante ans pour qu'il décidât, d'un claquement de doigts, de mettre fin aux élans de tendresse juvénile marquant la dévotion à l'autre ?

Antoine enfila une chemise en jean sans s'être essuyé puis ouvrit la fenêtre afin que la buée s'échappe de la pièce. Sa nonchalance trahissait plus un désœuvrement maladif qu'une réelle sérénité. Il avait beau se cacher derrière d'esthétiques paravents, il n'était pas si fier que cela de sa vie. Son visage cessa soudain de refléter l'image lisse de la quiétude et du contentement pour se scinder en fines rides de contrariété. L'immobilisme le conduira à sa à sa perte. Afin de chasser cette idée morbide, il alluma la télévision et s'installa devant, une bière à la main. Il la fit miroiter quelques instants devant ses yeux. Le remède et le mal à la fois. Sa chrétienté tenait tout entière dans le goulot d'une bouteille. L'ange et le démon menaient une lutte dans le tunnel de verre et finissaient par s'accoupler pour apporter souffrance et soulagement. Antoine n'était pas, à proprement parler, un alcoolique. Simplement, dès qu'une complication survenait, il se soutenait ainsi.

"Voilà ma canne, mon bâton de fatigue, mon pieu de solitude" maugréait-il quand il était au début d'une longue suite de petites bouteilles de verre. Seulement, ce jour-là, la canne glissa et vint exploser au sol en moussant abondamment. Les fleurs d'Anne, la bouteille d'Antoine… Un bout de verre, qui se ficha dans sa peau, juste sous l'ongle, le fit gémir comme un fakir surpris par sa soudaine vulnérabilité. Antoine prit cela pour un avertissement céleste et abandonna l'idée de nettoyer le plancher. Il se contenta de jeter un chiffon sec à l'endroit de l'impact puis mit l'armoire à pharmacie sens dessus dessous pour dénicher l'antiseptique miracle.

Anne croqua dans une pomme. La troisième de la matinée. Elle surprit les propos d'une jeune stagiaire, assise deux tables plus loin. Elle parlait d'un écrivain qui l'avait invitée à un dîner chic. Anne tendit l'oreille, mais n'obtint rien de mieux qu'une suite de points de suspension rehaussée du mot "dédié". Cela lui suffisait néanmoins, pour reconstituer les principaux éléments d'une telle rencontre. D'ailleurs, n'avait-elle pas connu Antoine dans des circonstances similaires ? Un film opaque couvrit ses yeux et la fit sombrer dans un rêve confus, un trognon de pomme maintenu entre son pouce et son index. Des images douces revenaient par bribes, comme pour équilibrer les fautes impardonnables, maintenant gravées sur son calepin. Elle retrouvait son Antoine, celui du début. Il prenait sa main et l'entraînait loin de la foule, loin de ce monde venu uniquement pour lui. Tu crois vraiment que je vaux mieux que tous ceux-là…

"Qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'as pas l'air bien aujourd'hui !"

Anne sursauta puis se tourna vers sa collègue.

"C'est que…" mais elle ne trouva rien à dire, trop occupée qu'elle était à cacher les signes de son trouble.

"Ça c'est la pluie ! L'atmosphère est tellement polluée que la moindre goutte tombée du ciel peut abattre un arbre. Avant, l'eau purifiait. Maintenant elle dégouline, poisseuse comme de la glu. Moi, ça me détraque, alors je prends un cachet d'aspirine. Si tu en veux un…"

Charlotte pouvait parler des heures entières sans parvenir à épuiser un sujet de rédaction d'école primaire. Habituellement, Anne se dérobait au bout des deux premières phrases mais cette fois ci, elle se tut et fit mine d'écouter religieusement les conseils de sa collègue. Elle alla même jusqu'à noter quelques prescriptions anti-migraines, ce qui eut pour effet de remplir Charlotte d'aise. Mais Anne pensait à tout autre chose. L'amant romantique s'était transformé en cette grosse larve de mari, en ce modèle parfait destiné à prévenir les générations futures des dangers de la fainéantise. Les ongles d'Anne lui rentrèrent dans la peau à l'idée qu'il ronflait sûrement devant le journal de treize heures.

Quelques bouteilles vides ornaient la table. Antoine dormait profondément. "Qui d'autre sera, mieux que moi, entraîné pour le grand sommeil ?" aimait-il répondre aux reproches. "Est-ce ma faute s'il ne m'a fallu qu'un an de labeur pour jouir, toute une vie durant, de la sécurité matérielle ? Vos reproches ne dissimulent-ils pas une profonde envie de troquer votre enfer contre le mien ? Ma femme travaille et cela vous chiffonne ? Que voulez-vous donc que je vous dise ? Elle juge que c'est important de garder contact avec la vie active même si le besoin ne s'en fait plus sentir. Je ne me suis jamais opposé à cela. Mais, qu'on me condamne au pilori pour excès d'oisiveté, je trouve cela un peu sévère. Regardez bien autour de vous le nombre de suicides succédant à une période d'inactivité et vous réviserez peut-être votre jugement. Il faut un courage certain pour vivre au creux du gouffre." Ces petites phrases destinées aux convives n'impressionnaient plus Anne comme au début. Elle se contentait de hausser les épaules en choisissant, dans son répertoire étendu de mimiques exaspérées, celle qui convenait le mieux à la situation. Mais Antoine était bien loin de tout ça. Il ronflait comme une tronçonneuse enrayée et rêvait d'une tempête de neige qui aurait contraint une jeune inconnue à se réfugier chez lui.

Comment avait-elle pu supporter tout cela ? L'orgueil, tant de fois réprimé, resurgissait à l'image d'un diablotin bombant le torse de colère. Anne se leva car elle ne tenait plus en place. Elle déambula nerveusement entre les rayons de la bibliothèque, aligna machinalement quelques ouvrages de sciences parallèles, scruta sa montre à la manière d'un ingénieur de la N.A.S.A. au moment d'un décollage important, puis sentit une larme couler sur sa joue. L'explosion contenue tant bien que mal commençait à lui jouer des tours. Charlotte approcha d'elle, mais fut refoulée, sans égards. La larme avait séché sur sa peau fiévreuse. D'autres personnes, mal informées par le drame qui secouait Anne, étaient venus chercher conseil auprès d'elle. Une grenouille de bénitier emprunta "le boxeur manchot" de Tennessee Williams avec la certitude d'avoir été orientée vers un double américain de Paul Claudel. Anne eut un peu honte de son geste puis se reprit aussitôt en songeant qu'un peu de rouge sur le visage blafard de cette femme ne nuirait en rien à son teint. Peut-être comprendrait-elle l'émoi poursuivant un pasteur du zoo à la prison ? Charlotte roulait des yeux exorbités en pensant aux associations lecteurs-livres que la folie d'Anne venait d'établir. Chaque fusion donnait corps à un monstre stupide à deux têtes, la seule ambition de ces dernières se résumant dans la volonté de se cogner l'une à l'autre. Le petit jeu commençait à éloigner Anne de ses préoccupations quand une étudiante se planta devant elle, le livre d'Antoine à la main.

"On m'a dit que vous étiez la femme de cet écrivain merveilleux. Je suis désolée de vous aborder si brusquement, mais il s'est produit une telle osmose, entre ce livre et moi, que j'en suis restée pantelante, au bord de l'évanouissement. Où a-t-il puisé cette force, ce grondement qui recouvre chaque phrase et menace de l'engloutir ?" Elle avait agrippé le bras d'Anne avec ferveur. Charlotte guetta, inquiète, car elle savait combien sa collègue détestait qu'on fît preuve de familiarité vis-à-vis d'elle, surtout quand il s'agissait d'évoquer sa vie fantastique d'épouse de génie. Pareille situation s'était produite un an auparavant. Une jeune fille avait émis l'hypothèse qu'un peu de sang neuf devait manquer à Antoine pour écrire un autre bouquin qui mettrait tout le monde K.O debout. Et, d'une gifle redoutable, Anne avait fait passer la nymphette du sens figuré au sens propre. Mais il ne se produisit rien de semblable cette fois ci. Elle se contenta de reculer légèrement pour se libérer de l'étreinte puis jeta un regard amusé à son interlocutrice.

"Comment fait-il pour trouver cette force ? J'ai bien peur de vous décevoir en vous dévoilant la vérité."

"Ça ne fait rien. Je suis prête à toute entendre !"

"Eh bien, croyez-moi ou non mais cette rage, ce débordement verbal, ce déferlement enfin tout cela, n'est en fait que la somme globale des émotions, passées ou à venir d'un homme qui n'est plus aujourd'hui qu'une outre indolente et égoïste. Ce livre est une anomalie à laquelle j'eus le malheur de croire, il y a dix ans de cela. Vous voyez ce visage ténébreux, ce sourire charmeur ce menton volontaire. Rien n'a résisté à l'épreuve du temps. Tout a été comme sucé par son livre. Toutes les belles promesses se sont éteintes sous le poids de la paresse. Tenez, cette photo qui orne chaque exemplaire. Rajoutez-y deux mentons, des cernes grises et grasses, le regard torve d'une carpe séchée au soleil et vous aurez le véritable portrait de l'écrivain torturé d'aujourd'hui. En guise d'œuvre, il ne cultive que son ventre. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela. Je suppose que vous devez me paraître sympathique. Ou peut-être est-ce le désespoir qui me pousse au train…"

"Et vous continuez à vivre avec un tel homme ?"

"C'est idiot n'est ce pas ? La coïncidence est amusante car je m'apprête à le quitter aujourd'hui même. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette idée ne m'était encore jamais venue a l'esprit. Seulement, j'ai peur de manquer de courage dès le seuil franchi. Dix ans de mariage, ça commence à peser dans la balance des habitudes. Ne vous méprenez pas, je n'éprouve aucune pitié pour lui. Simplement, j'aime agir avec discernement et, aujourd'hui, tout va beaucoup trop vite "

"Vous ne voulez pas venir prendre un verre au café d'en face ? Ça vous aidera peut-être à éclaircir la situation."

Anne regarda sa montre puis suivit la jeune fille qui portait son mari sous le bras. Elle ne tarda pas à la rejoindre sous un parapluie, aux baleines retournées par le vent, car des trombes d'eau martelaient la chaussée.

Antoine attendait, posté à la fenêtre, le retour de sa femme. Il s'était assuré que personne n'était venu arranger le jardin apocalyptique et guettait maintenant les cris de révolte avec impatience. Il alla se chercher une bière puis revint aussitôt afin de ne rien rater du spectacle. Une gorgée succédait à un regard sur une montre folle. Il fuma cigarettes sur cigarettes tout en se demandant ce qui le rendait aussi inquiet. Deux heures qu'elle devrait être rentrée. Il siffla plusieurs autres mousses en tentant de deviner ce qui avait pu dérégler la ponctualité légendaire d'Anne. Le jour déclinait. Antoine pesta car la nuit risquait d'atténuer l'aspect miteux du jardin. Puis il rayonna de nouveau à l'idée que la lumière extérieure pouvait fort bien remédier a cet inconvénient. Il but deux autres bières coup sur coup puis quitta son mirador pour un fauteuil plus confortable. Le bruit familier de la voiture ne manquerait pas de l'avertir. Il chercha à comprendre pourquoi son désir de voir Anne malheureuse était si grand mais les brumes éthyliques l'empêchèrent d'aller au-delà du "parce que"

Anne conduisait nerveusement, accusait les trois cocktails qu'elle venait de consommer avec Odile. Il y avait des semaines qu'elle n'avait pas ri à ce point. Un serveur tiré à quatre épingles était même intervenu à la demande d'un représentant de commerce qui portait les stigmates d'une dépression avancée. Au fur et à mesure de la conversation, elle s'était rendu compte du vide impressionnant qu'Antoine avait semé à force de disputes ou d'oublis. Anne s'était sentie épaulée. Il n'y avait plus ce mur d'incompréhension, ce sourire narquois ou ce dédain insultant. Odile ponctuait les anecdotes par "C'est hallucinant !" et encourageait son invitée plus avant dans la haine ordinaire. Au moment de partir, Anne commença à douter d'elle-même. Son cœur, en phase avec le temps moteur, tentait de l'anéantir. Elle grilla deux feux rouges coup sur coup pour prouver sa détermination, mais une larme lui fit comprendre qu'elle devrait attendre. Elle se gara, penaude, et poussa le portail avec lassitude. Elle jeta un regard triste en direction de l'appartement puis marcha sur les pétales de ses fleurs défuntes. La pluie tombait toujours par rafales mais ne valait-il pas mieux attraper un bon rhume plutôt que de courir bras ouverts vers ses années de gâchis ?

Antoine s'écarta de la fenêtre puis se précipita dans son fauteuil, la télécommande à la main. Anne entra ruisselante.
"… Vraiment un temps pourri, tu ne trouves pas ?" lança-t-il négligemment.

"Évidemment, toi ça te laisse froid. Je parie que tu n'as pas mis le nez dehors de toute la journée !"

"Gagné ! Dis-donc, tu as vu l'état de ton jardin. C'était bien la peine de te donner tout ce mal. Tu ne peux pas savoir la peine que…"

"Je t'en prie, Antoine. Pas aujourd'hui. C'est quoi ce machin dégueulasse" fit-elle en désignant le chiffon qui avait servi à éponger la bière.

"Je me suis coupé en voulant ramasser les éclats…"

"Et tu as pensé que ta bonniche de femme n'aurait que ça à foutre ? Tu peux rêver mon petit père. Le courage revenait. Elle faisait front, maintenant certaine qu'elle ne regretterait jamais ce geste. Elle jeta un dernier coup d'œil à la salle de séjour puis entreprit de fracasser une à une les bouteilles vides contre le carrelage. Antoine ne bougea pas. Il se recula par prudence, la télécommande toujours à la main. Elle lui lança un regard de défi puis monta calmement préparer ses valises. Elle descendit, très digne, frôla d'une main tendre, le gazon noyé de son jardin agonisant puis s'engouffra dans la voiture en tremblant légèrement.

Antoine resta sans réaction. Puis, lorsqu'il entendit rugir le moteur, il courut vers la fenêtre. "Nom de Dieu de nom de Dieu !" jura-t-il plusieurs fois. Il ouvrit un autre pack de bières et péta deux fois pour marquer son étonnement. Le très haut fut ainsi invoqué pendant un moment. Antoine mit des chaussures et balaya rapidement les tessons épars. Il s'accorda d'autres voyages dans le tunnel de verre et sombra rapidement dans un sommeil grossier.



* * *



Anne avait pris deux semaines de vacances au bord de la mer. L'orage de grêle s'était évaporé devant la lumière blanche et aveuglante. Bien décidée à rattraper le temps perdu, elle franchissait, un à un, tous les obstacles qui la séparaient de la vraie vie. Elle avait proposé à Odile de l'accompagner, mais cette dernière refusa l'offre en mettant en avant l'ombre d'un épouvantail au regard figé et studieux, aux membres secs et noueux, bronzés aux Unités de Valeur. Anne n'était pas réellement faite pour la solitude. Aussi, recherchait-elle les endroits animés où d'autres comblaient les marges silencieuses de ses nuits. Les livres emportés restaient au fond de sa valise et le temps filait des terrasses ensoleillées aux plages de sable blond. Elle pouvait, sans risquer d'être jugée, retrouver les jeux de son enfance, se rouler dans le sable, chanter et se transformer en requin mangeur d'homme en utilisant ses mains en guise de nageoire dorsale.

Le soir la rendait merveilleusement adulte. Elle revêtait des ensembles aux fibres légères sur sa peau dorée, osait les décolletés et les effets de transparence aguicheurs, se fendait d'un sourire ingénu pour celui qui serait tombé dans le piège sensuel émanant d'elle. Cependant, elle cédait rarement aux avances plus ou moins habiles des autres clients de l'hôtel et avait acquis une réputation qui n'était pas sans rappeler l'inviolabilité d'une forteresse légendaire. Anne dans sa tour d'ivoire ne voyait rien venir. Une seule fois, elle s'était offerte à un touriste de passage. Il s'était assis en face d'elle, avait ignoré les conseils de soupirants déçus pour mieux baigner ses yeux dans chaque parcelle de chair apparente. Anne lui avait souri, comme à tous les autres mais il s'abstint, alors de répondre. Il prit son assiette de calamars, la renversa sur la table et sortit un marqueur pour inscrire quelques mots au dos de celle-ci. Après quoi, il s'avança vers Anne, posa devant elle l'assiette dégoulinante de coulis de tomate et de tentacules puis partit fumer une cigarette en marchant vers la plage. Anne avait retourné l'assiette pour lire ce qui avait valu le sacrifice des sacro-saints calamars de Mario puis s'était à son tour levée pour rejoindre l'inconnu.


FEMME FATALE

Elle déambule dans la ville
de sa démarche de cerf-volant
et des milliers de prétendants
viennent se pendre à son fil.

Le lendemain, elle s'était éclipsée avant même qu'il ne se réveille et s'était demandé ce qui avait bien pu lui arriver. Elle pensa à Antoine et toute sa journée fut gâchée par cela. Dans la soirée, elle brisa l'assiette en se traitant d'idiote. Quelques lignes suffisaient à la faire succomber. N'était-ce pas Antoine qu'elle avait cherché à rejoindre en suivant cet inconnu ? Pour s'en dissuader, elle jeta un coup d'œil au carnet d'anecdotes puis s'étendit, lasse mais rassurée par sa liberté nouvelle.

Les jours ne se déroulaient plus tels qu'il les avait imaginés et Antoine ne trouvait aucun remède à cela. Il avait bien essayé d'appeler quelques amis au téléphone, mais n'avait trouvé aucun réconfort auprès d'eux. Tous se félicitaient de cette rupture. "Il fallait bien que cela arrive… Vous n'étiez pas du tout fait pour vivre ensembles… Anne était une femme délaissée… Vous ne vous aimiez plus… Mieux vaut cela qu'une haine mesquine et destructrice". Et comme tout le monde semblait être d'accord sur ce point, Antoine sentit qu'ils devaient avoir tort. Pour la première fois depuis des lustres, il se pencha sur leurs années heureuses et mouvementées et, chaque incursion en appelait une autre, plus précise, plus tendre. Il résista plusieurs jours devant le meuble où étaient enfermées les photos de vacances puis succomba au vide et les inspecta, une à une, en les posant à même le sol. Des cauchemars giflaient ses nuits, l'insomnie gâchait ses jours. Même les tunnels de verre ne fonctionnaient plus. L'ange était parti et le goulot avait un goût amer. Il ne comprendrait plus. Il avait tant désiré être seul à certains moments, passer ses journées à rêvasser sans qu'aucun reproche, regard voire aucune respiration ne puissent le sortir de son état végétatif. Et maintenant que tout cela était devenu possible, il n'y trouvait plus de plaisir. Il était comme cet enfant qui aurait souhaité posséder un jouet dont l'utilité se serait estompée au fur et à mesure qu'il s'approchait de l'objet convoité. Antoine avait vidé le frigidaire et la cave, mais rien ne parvenait à combler ce vide avec lequel il avait tant joué naguère. Chaque seconde l'enfonçait un peu plus dans l'attente douloureuse de la suivante. Peu à peu, il réalisa que ce qui l'avait éloigné de sa femme était ce qui l'avait éloigné de lui-même. La négligence et l'oubli. Il avait oublié de l'aimer comme il avait omis de s'aimer lui-même. À quoi bon vivre ? Antoine avait beau prendre bains sur bains, il ne parvenait pas à se débarrasser de cette somnolence lourde et crasseuse. Il imaginait que c'était ce que devait ressentir un homme au sortir du coma. Seul, libre mais à quoi bon vivre si l'on ne sait plus ?

Et pourtant, il avait su aimer, jouer, prendre plaisir et en donner mais maintenant, il ne comprenait plus rien. Il repensa aux réflexions d'Anne, à ses colères et n'y trouva rien à redire. Comment avait-elle pu le supporter autant de temps ? Comment avait-il pu imaginer qu'elle constituait l'obstacle suprême à sa délivrance alors qu'elle avait été, toutes ces années, le seul garde-fou auquel se raccrocher ? Il prit les photographies et tenta de les classer par ordre chronologique. Il n'en avait aucun souvenir précis. Les vêtements et la franchise des sourires furent ses seuls critères de choix. De ces séances quotidiennes, il ressortait penaud et dégoutté de sa propre personne tandis que l'amour pour Anne s'en trouvait à chaque fois grandi.

Les secondes passaient toujours avec un temps de retard. Antoine fut tenté d'arrêter le balancier de l'horloge, mais il réalisa que ce ne serait qu'un trompe-l'œil ; un trompe-l'œil supplémentaire. Il s'était tant réfugié derrière de tels artifices qu'il ne parvenait plus à redresser la barre. Pourquoi chercher un déclic quand tout n'a été qu'une lente régression ? Pourquoi scruter le passé, imaginer l'avenir quand on n'a fait que marcher sur place en fermant les yeux ? Pourquoi vivre sans raison et pourquoi mourir si l'on n'a pas vécu ? Pourquoi se sentir si triste d'être devenu trop ridicule pour oser vivre ou mourir ? De migraines en migraines, Antoine se torturait. Dehors il faisait beau, l'orage était à l'intérieur.

On l'accueillit par des sifflets d'admiration. Anne était arrivée un peu en retard à la bibliothèque. Elle distribua les quelques souvenirs achetés au hasard des boutiques pittoresques puis posa ses affaires sur un bureau. On la questionna, mais elle ne s'étendit pas sur ses nouvelles habitudes de célibataire. Charlotte se montra insistante, usa de sous-entendus qui, d'ordinaire, lui étaient totalement étrangers, mais n'obtint rien d'autre qu'un sourire paisible posé sur un visage doré et lisse. On mit Anne au courant des petits potins d'ici ; on lui mima la colère noire dont s'était parée cette femme lorsqu'elle était venue rendre "Le boxeur manchot". C'est un livre ignoble où se mêlent pédérastes, sadiques, pervers, clochard, et toute la lie de la société. Où est cette soi-disant conseillère qui m'a orientée vers cet amas d'ordure ? Ça ne se passera pas comme cela ! Anne riait d'entendre Charlotte aboyer, les poings sur les hanches. Tout était si facile maintenant. Elle passa une matinée sans encombre à arpenter les rayons en ne pensant à rien d'autre qu'à la douce harmonie d'un calme retrouvé. Plus de disputes inutiles ni de concessions tortueuses mais du temps gagné, de l'espace et l'envie d'en jouir.

Il faisait trop chaud. Le soleil, pourtant voilé par d'épais nuages gris, avait changé l'air en une haleine chaude et écœurante. Il avait pris quatre bains froids, mais rien ne semblait pouvoir juguler ses coulées de sueur. Toute la journée, l'orage menaça, mais il fallut attendre la nuit pour qu'il éclatât enfin. Il y eut un craquement terrible et sec puis un silence aussi pesant que l'atmosphère. Antoine à la fenêtre huma le léger déplacement d'air. Des odeurs de terre chaude commençaient à remonter tandis que la pluie s'abattait drue et droite. Il se mit à sourire en apercevant la silhouette d'une jeune fille trempée. Il lui sembla qu'il s'agissait de la même qui, quelques semaines auparavant, avait vu son parapluie ployer sous la bourrasque. Son sourire se figea lorsqu'il la vit marcher à l'aveugle puis tomber contre le portail du jardin. Il attendit quelques minutes en espérant secrètement qu'elle allait se relever mais cela n'arriva pas. Antoine se sentit mal, à son tour, ne sachant que faire. Etait-elle morte ? Il enfila son imper puis courut comme un fou pour rattraper le temps perdu par ses hésitations. Essoufflé, il s'agenouilla et retourna doucement la jeune fille pour poser son oreille contre son cœur. Non, elle n'était pas morte. Une coulée de sueur vint, de nouveau, rendre son front huileux et moite. Il la souleva et l'emporta sur son dos en soufflant comme un forcené. "Si Anne avait été là, c'est elle qui aurait pris les devants et je me serais contenté de tout regarder par la fenêtre" pensa-t-il "Nom de dieu ! Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire ?" Il la coucha sur la moquette en prenant soin de maintenir la tête de la jeune fille puis il entreprit de lui rincer la bouche à l'eau-de-vie. Le goulot buta plusieurs fois sur les lèvres closes puis une légère crispation anima celles-ci. Le liquide inonda le cou avant de se frayer un passage dans la gorge. Elle toussa deux fois puis ouvrit les yeux, étonnée.

"Vous m'avez flanqué une sacrée frousse !"

Elle tenta de parler, mais aucun son ne sortit.

"Tenez, prenez donc une autre gorgée. Allez !"

Elle but sans rechigner puis tourna légèrement de l'œil avant de se reprendre avec difficulté. Antoine déboutonna le haut de son col puis défit sa ceinture. Elle respirait mieux maintenant. Il l'aida à s'asseoir et apporta une serviette. Anne n'aurait pas fait mieux songea-t-il avec satisfaction. Dehors, la pluie redoublait, sourde et vengeresse.

Une fois les premières frayeurs dissipées, il commença à s'intéresser de plus près à la jeune personne. Elle était fort jolie. Ses seins transparaissaient. Antoine s'installa en face d'elle et sentit monter en lui l'aiguille du désir. Elle bégaya, répéta plusieurs fois le mot "sucre" et lui, hébété, ne parvenait pas à se dégager du chemisier trempé. Il finit tout de même par ramener la boîte entière et lui enfourna trois sucres dans la bouche au risque de l'étouffer. Elle agrippa son bras puis ferma les yeux, paisible.

Anne avait depuis longtemps désiré séjourner dans cet hôtel, juste en face de son lieu de travail, surplombant une rue animée de six heures à deux heures du matin, il lui semblait impossible qu'on pût s'ennuyer en pareil endroit. Le prix des chambres n'avait rien d'excessif, compte tenu de cette même animation, et de nombreux étudiants y résidaient. Rien de luxueux mais c'était exactement ce qu'il lui fallait. Gagner une heure et demie d'embouteillage, quel rêve… bien que pour le moment, elle ne savait pas quoi faire de tout ce temps.

Antoine porta la jeune fille jusque sur son lit puis descendit les escaliers, presque heureux. Il venait de sauver une vie humaine. Etre utile, quel bonheur ! Répéta-t-il en se claquant les mains. Il ouvrit la porte du bar, mais il ne restait plus grand chose. Il ne s'était pas vu boire tout cela et pourtant, deux bouteilles de liqueur artisanale et une demie de Ricard, plantées dans le fond du placard, témoignaient de la razzia effectuée ces derniers jours. Il opta pour la liqueur et la servit dans un bock de bière. La pluie était là, dehors et Antoine se sentait bien. Il vida son verre par petites gorgées, en butinant, et fut tout étonné d'en voir la fin. Les cigarettes appelaient une autre rasade. Le calme. Il écouta le liquide couler doucement au fond du verre puis s'enfonça un peu plus dans le fauteuil en fermant les yeux. Une heure passa ainsi, presque hors du temps, insignifiante.

Il avait posé son verre brusquement en entendant geindre au premier étage. Il se leva, partit en direction de l'escalier puis fit volte face pour avaler d'un trait le reste du bock. Les cris furent plus aigus et il se décida. Elle avait ôté sa chemise et Antoine en eut le souffle coupé. Les deux seins pointaient vers lui, provocants, et il ne regretta pas d'avoir terminé son verre. Il s'enquit des frayeurs de la nymphe. Les yeux humides, elle commença à raconter un cauchemar invraisemblable (mais ne le sont-ils pas tous ?) Antoine écouta jusqu'au bout, une fesse posée sur le rebord du lit et un crâne étourdi par le tourniquet de la liqueur. Une fois son récit achevé, elle ne paraissait pas aller beaucoup mieux comme si, hémiplégique, elle avait abandonné une part d'elle même aux sinuosités monstrueuses de son âme. Antoine descendit puis revint avec une bouteille de liqueur et une autre de Ricard.

"C'est le seul remède que je connaisse !"

"Et ça marche ?"

"Non, mais c'est le seul que je connaisse !"

Elle hoqueta en un rire enfantin puis prit un verre de liqueur puisque Antoine avait oublié d'apporter de l'eau pour noyer le Ricard. Il l'accompagna en pensant qu'il aurait aimé boire ainsi en compagnie d'Anne. Mais Anne ne buvait qu'un verre de temps en temps et jamais avec lui. Pourtant, il sentît qu'il aurait adoré cela. "Tu n'avais qu'à être là" songea-t-il en tendant son verre en direction du plafond. La fille termina rapidement puis se servit trois autres verres, coup sur coup. Les couleurs s'imprimèrent de nouveau sur son visage et Antoine perdit complètement le souvenir d'Anne pour s'investir totalement dans l'instant présent. Il tenta de la distraire à plusieurs reprises et fut ravi des sourires lâchés en retour. Toute parole se change en or. Quel est donc le prix du silence ? Elle n'avait pas pris soin de se couvrir et agitait même sa poitrine à la manière d'un représentant chargé de vanter des produits extraordinairement inutiles ou inutilement ordinaires. Nul doute que sans cela, Antoine aurait eu un mal fou à rester éveillé. Mais il y avait ces deux phares qui guidaient son ivresse, son tangage ; l'ivresse de l'alcool et de la vie car cela faisait des années qu'il n'avait pas autant vécu. La pluie venait de cesser, mais ils ne le remarquèrent ni l'un ni l'autre. Il faisait très beau à l'intérieur. Lorsque la bouteille fut vide, Antoine fit mine de se lever, mais elle le pria de rester près d'elle pour veiller sur ses cauchemars. Il se fondit alors dans le lit conjugal en ayant l'agréable impression que les temps allaient changer pour lui. La promiscuité fit le reste. Dénudés, séparés par un rideau d'air minuscule, ils ne tardèrent pas à s'imbriquer l'un dans l'autre ; deux pièces haletantes du puzzle universel.

Une semaine plus tard, il avait reçu un coup de fil d'Anne qui lui avait demandé comment il envisageait son statut récent de Don Juan. Le ton était ironique, un peu trop pour bien dissimuler des accents de souffrances. "Elle n'a pas couché avec toi, mais avec ton livre… Remarque, je la comprends, j'ai fait cela des années durant sans même m'en rendre compte. Ça t'étonne que je sois au courant de cette histoire, non ? Mais Odile est une amie. Je l'ai connue le jour de notre séparation, ça crée des liens, n'est ce pas ? Allez, prends bien soin de toi. Personne d'autre n'en aura le courage.

Puis elle avait raccroché. Il se sentit orphelin, l'oreille bourdonnante gardait en mémoire l'étrange écho de la tonalité. Il ne sut pas pourquoi il pleura. Simplement, et pour la première fois depuis bien longtemps, il eut envie d'écrire. Sortir de ce marasme, coûte que coûte. Le démon s'empara de lui, mu par l'orgueil. Oh, elle regrettera ses phrases assassines quand elle sera confrontée aux miennes. Prends garde ! Mon arme sort de son fourreau, rouillée, massive mais toujours tranchante. Il s'attela, creusa la feuille de son sillon sans réfléchir. Il ne vit rien des jours qui suivirent l'élan. Les yeux rivés sur les caractères prêts à jaillir sous ses doigts, le cendrier plein, la ronde des papillons de nuit et le bruit de l'horloge étaient son seul univers. Les pages s'entassaient rapidement ; l'urgence des mots luttait contre la lourdeur des paupières. L'agencement des phrases contre le désordre des pièces. Antoine s'agitait, sentait la folie poindre derrière chaque lettre et courait, immobile, toujours plus loin dans le texte, sans se retourner, sans attendre le mot juste. Plus il avançait et plus son abdication paraissait évidente. De la critique, il était passé à l'éloge puis de l'éloge à l'adoration.

"Celle qui ne m'aimera plus…" Prose de soixante-dix pages. 20 juin – 1er juillet.

Deux jours plus tard, Anne trouva le manuscrit sur son bureau et s'empressa de le lire. Quand elle eut terminé, elle replongea dans les pages avec plus d'ardeur. Il avait attendu les dernières limites pour finir par se confier. Le soir, sur son lit, elle ne décolla pas ses yeux des phrases. Vingt fois, elle fut tentée de téléphoner, de se jeter dans ses bras, mais l'héritage d'une vie commune houleuse était là, ricanant. Le titre est excellent finit-elle par conclure. Celle qui ne m'aimera plus. Des années de souffrance pour quelques minutes d'ivresse. Est-ce donc si ridicule ? Combien de gens ont déjà pris ce parti ? Des centaines de milliers ? Mais pas elle, plus elle.

Antoine eut mal en recevant la lettre d'Anne. Il avait tout donné dans ses pages. Tout cela pour rien. Bien sûr qu'elle avait aimé chacun de ses mots mais, comment dire, il sentit qu'il n'avait pas accompli le geste exact. D'un autre côté, il savait qu'il ne pourrait faire plus que cela. Il se mit à la fenêtre en songeant à tous ces jours à venir et soupira en pétant tristement. "Je ne sais pas vivre" murmura-t-il" et il est trop tard pour apprendre." Et n'ayant pas su vivre, je ne saurai pas mourir. Puis il revint s'asseoir et commença à écrire, sans précipitation, sans autre espoir que de parvenir à tromper le temps.
Fin

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