La cagoule jaune
"Polar enrhumé"
de Florent Jaga

Toute expérience n'est pas bonne à vivre. Celle des armes a feu, en particulier. L'homme en complet gris et à la cagoule jaune semblait voir les choses sous un angle diamétralement opposé. Il avait profité d'une grippe carabinée qui me clouait au lit pour tenter de m'inculquer quelques notions de balistique. Sa main tremblait perceptiblement et je me demandais si c'était un bon signe, si cela trahissait un sentiment de rage ou de doute. Un sondage récent racontait que 58 % des Français souhaitaient mourir dans leur lit. Malgré les circonstances, je ne pus m'empêcher d'esquisser un petit sourire en pensant à cela. Voyant qu'une ride frontale venait de détendre la tenue parfaite de la cagoule, je repris presque instantanément le rôle de la victime aux abois. Je ne désirais aucunement vexer cet homme par l'hermétisme de mon humour. Il semblait ne pas trop m'en tenir rigueur ; à hermétisme, hermétisme et demi J'avais intégré quelques notions primaires de psychologie qui me permirent de déceler, chez cet homme, des intentions plutôt belliqueuses à mon égard. Je tentai de prendre un peu d'avance en ressassant le film de ma vie, mais rien ne vint soutenir l'hypothèse qu'on puisse m'en vouloir a ce point. La piste la plus plausible remontait vingt ans auparavant ou, dans une petite épicerie-bureau de tabac de campagne, j'avais dérobé deux boîtes de pétards pirates. Il fallait avouer que l'éventualité pour que mon meurtrier fut ce commerçant était assez mince. Je ne pus m'empêcher de sourire à nouveau en imaginant le sermon d'un tel Edmond Dantes :
- Celui qui pêche par la poudre périra par la poudre. Non, tout cela était absurde ; et puis cette cagoule jaune dénotait, pour le moins, d'un esprit original peu compatible avec l'austérité légendaire de l'épicier.

Le type ne m'aidait pas beaucoup. Il se bornait à me tenir en respect tout en persistant dans un mutisme étrange, un peu comme le ferait un étudiant bloqué en plein exposé. Il avait dû répéter sa scène un peu trop longtemps. C'est le danger de l'abstrait. On pense à tout, mais on néglige immanquablement le détail qui va dérégler la mécanique lors de l'exécution du projet. Par exemple, qui aurait prévu qu'au moment précis où l'on allait me rayer de la surface de la terre, une coulée de morve jaillirait de ma narine droite ? Il y avait de quoi être décontenancé. J'aurais bien conservé les mains en l'air un peu plus longtemps si la morve susdite n'avait témoigné d'une certaine impatience à franchir le rempart de ma lèvre supérieure. L'instant était crucial. J'apostrophai mon passeport pour la mort :
- Cela vous gênerait-il que je me munisse d'un mouchoir car la sensation, bien qu'évidemment amoindrie par celle que vous comptez m'imposer, est pour le moins désagréable ?

Après quelques secondes de réflexion, l'homme qui n'était pas un mauvais bougre m'accorda cette faveur dans un hochement de tête significatif. Je vidai mes narines avec la ferveur d'un homme composant son épitaphe et me sentis infiniment mieux. Les mains à nouveau en l'air, j'ouvris une seconde fois la bouche pour demander à mon bourreau d'être un peu plus sûr de lui au moment du tir car il risquait de me faire souffrir inutilement. Cela eut pour effet de rompre la glace Il trembla comme un épileptique et me répondit.

- Mais enfin, vous êtes complètement fou ?! Je vous menace avec un revolver, vous ne savez pas qui je suis et, quand vous ne souriez pas, c'est pour m'entretenir de votre état grippal. Vous vous foutez du monde !
- Veuillez m'excuser Si je m'avère être une victime si maladroite mais l'expérience est d'une telle nouveauté pour moi... et puis cette satanée grippe constitue un rempart au recueillement qui devrait être le mien en de telles conditions.
- Mais il continue le diable ! Bientôt, vous vous excuserez par avance du sang qui pourrait tacher mon veston lorsque je vous aurais abattu !
- Là, permettez-moi de vous dire que vous exagérez un peu. Notez que vous n'êtes vous-même pas l'archétype du tueur professionnel, hein ? Pourquoi devrais-je me forcer après tout ! C'est vous qui avez provoqué cette situation si je ne m'abuse. Je ne vous ai jamais demandé de venir me tuer an pleine nuit !
- Oh, vous ne croyez tout de même pas que je suis venu ici sans raison. Soyez bien assuré que je ne suis pas le maniaque psychopathe qui agresse tous les hommes bruns atteints par le virus de la grippe.

À cet instant précis, je me rendis soudainement compte que ce regard, émergeant a peine de la cagoule, ne m'était pas tout à fait inconnu. J'en fis part au tueur débutant.
- Le vôtre non plus ! C'est surtout cela qui m'empêche de tirer.
- Là je ne vous comprends pas. Vous dites ne pas être venu ici par hasard et, dès que vous m'apercevez, le doute semble s'emparer de vous.
Le type se frotta le front à travers la cagoule, prit une chaise puis respira un grand coup.
- Bon. On va tout reprendre depuis le début.
- Veuillez m'excuser mais de quel début parlez-vous ?
- Vous allez me raconter les événements qui vous ont marqués durant les deux mois qui ont précédé. Suis-je assez clair ?
- Vous parlez d'événements personnels ?
L'homme eut beaucoup de mal à contenir sa rage et se reprit avec difficulté.
- Oui, c'est cela, les événements personnels.
- C'est que vous me prenez un peu au dépourvu...
- Je vous en prie, ne recommencez pas ou je vais nous tuer tous les deux si ça continue. Je ne vous demande pas grand-chose, n'est ce pas ?
- C'est la façon de le demander qui m'indispose, mais entendu je vais accéder à votre requête. Restez calme. Deux mois, ca nous ramène à mi-octobre, c'est ça ? Vous allez être déçu. Le quinze, on m'annonça que je ralentissais la marche du service dans lequel j'exerçais mon métier...
- Décidément, c'est un tic chez vous ! Vous vous êtes fait virer ?
- Écoutez, Si vous m'interrompez sans cesse dans le but d'être désagréable, je me refuserais à coopérer.
- Réfléchissez bien. Vous avez peut-être une chance de vous en sortir.
- Vous croyez vraiment ?
- Je ne peux vous le certifier, vous le comprenez bien, mais il se pourrait, qu'à un endroit ou à un autre, le bât de mon raisonnement blesse.
- Ah ! ! - fis-je triomphalement - Vous voyez que vous n'êtes pas sûr de vous.
- Méfiez-vous ; un seul instant peut créer une certitude, celle de vous voir passer de l'état animé à l'état inerte. Cessez donc de jouer avec le feu.
- Les rôles s'inversent.
- Je vous en prie, racontez-moi ces dernières semaines et finissons-en !
- Vocabulaire ciblé, dites-moi... non ! n'appuyez pas. Je vous taquinais. Ou en étais-je ? Ah oui, donc on m'a remercié pour mes loyaux, bien que lents, services. J'avais fait quelques économies en vue de m'acheter un PC avec imprimante et traitement de texte.
- Vous écrivez ?
- J'allais m'y mettre, figurez-vous, mais lorsqu'on vous coupe les vivres puis la chique, il me paraît difficile de coucher sur papier quelques impressions personnelles. Quant à remanier dans le fond et la forme les mémoires d'outre-tombe, je ne m'en sens pas l'étoffe.
- Et modeste avec ça, donc vous aviez besoin d'argent...
- Pas dans l'immédiat, mes économies servirent à monnayer ma nourriture ainsi que mes charges de locataires. Au fait, savez-vous que malgré 1'enneigement satisfaisant des stations, mes voisins ne sont pas partis aux sports d'hiver. Ils entendront la détonation et...
- JE M'EN FOUS ! ! !
- Pardonnez-moi. Je disais cela pour vous aider. Donc, mes ressources pécuniaires devaient m'amener jusqu'en février Quelque part, vous m'ôterez un poids. Bref, les quinze premiers jours, je n'ai fait que lire en mangeant des clémentines. Ces dernières étaient de qualité médiocre. En ce moment, elles sont nettement meilleures...
- Vous avez fini de me tourner en ridicule ?
- C'est que je ne vois pas vraiment ce qui pourrait vous intéresser dans ma vie.
- Croyez-vous que je me serais déplacé avec une arme à la main pour vous soutirer un avis personnel sur la qualité gustative des clémentines du mois de Novembre ? Vous vous foutez vraiment de ma gueule ! !

- Ah, permettez monsieur que cette conversation reste convenable jusqu'à la fin nous avions si bien commencé. Est-ce ma faute si pendant quinze jours, je n'ai rien fait d'autre qu'avaler des clémentines en lisant ? Je ne vais tout de même pas vous raconter qu'en plus de ces activités, je suivais les cours du soir pour me reconvertir dans la taxidermie.
- Admettons. Nous sommes au début du mois de Décembre, votre cure de culture et de vitamines C étant terminée, vous ressentez un déclic vous incitant à mettre le nez dehors...
- J'avais beaucoup maigri et je souhaitais lire un journal afin d'alimenter une thèse toute personnelle au sujet de la conservation de l'essence informative au détriment de la substance.
- En n'achetant le journal qu'une fois tous les quinze jours ?
- Mais oui. Les quotidiens n'ont aucun intérêt. Je les transforme en mensuels et j'économise une vingtaine de francs par mois. Mais je suppose qua vous n'êtes pas venu avec ce revolver pour me décourager dans cette démarche. Je poursuis donc. Je suis allé au supermarché qui fait l'angle. Avez-vous remarqué l'apport des supermarchés et des bars dans la géométrie de la littérature policière ; ils ne sont situés qu'au centre ou à l'angle de quelque part.
- Je commence à croire que nous allons perdre une haute figure de la métaphysique mondiale mais nous allons la perdre incessamment sous peu !
- Attendez un moment. Nous n'en sommes qu'au début du mois de Décembre. Je vais tenter d'aller plus vite. J'achetai donc quelques victuailles variées et pour la plupart, fort peu diététiques, puis rentrai éplucher le journal ainsi qu'une dizaine de pommes de terre...
- Hummm !
- Vous n'appréciez pas l'effet de style ? Je m'entraîne pourtant. Comme ici je n'ai ni radio ni téléviseur, je décidai de me rendre au cinéma le plus proche. J'en ressortis l'humeur maussade car le seul intérêt du film fut qu'il s'inspirait de faits réels. Ainsi, la phrase rébarbative : Nous informons... toute ressemblance... fortuite... pure coïncidence... n'apparut pas dans le générique.
- J'attends la suite.
- La voilà. Ne voulant pas rentrer avec ce souvenir, Je hélai un taxi qui stoppa net en pilant. Le type me toisa avant d'engager la conversation. Je ne savais pas où aller et il décida donc à ma place. Il sortit de la ville, serpenta un moment dans les faubourgs puis s'arrêta devant une boite de nuit appelée pompeusement : "Galaxy Paradise" Ce devait être sur le chemin de sa course suivante. J'entrai et m'installai au fond, sur une banquette bariolée. Aussitôt, un serveur se jeta sur moi...
- Et alors ? fît mon futur meurtrier en témoignant d'un intérêt soudain.
- Vous voyez que j'allais finir par vous captiver... Avez-vous lu l'histoire de Sheharazade ou Shahrazade selon les cas ?
- Oui, assurément. Mais si tels sont vos plans, je tiens à vous dire que vous surestimez ma patience !
- Bon, bon ca ne coûte rien d'essayer. Je commandai un jus d'abricot... ou de pêche mais je crois que cet oubli n'aura pas d'incidence sur la suite. On me servit et je m'apprêtais à somnoler au rythme d'une armée d'ours frappant sur des grosses-caisses quand une fille émergea de la masse mouvante des danseurs. Elle se jeta sur moi et j'en fus énormément surpris. Son haleine ne datait pas du jour, des auréoles s'affirmaient au niveau de ses aisselles mais la Lolita ne manquait pas de charme. Elle me toucha comme on effleure un monument ou une représentation divine en répétant : C'EST VOUS ? C'EST BIEN VOUS ? J'avais tendance à penser que j'étais bien moi en cet instant précis. Un homme de mon âge s'est levé et m'a interpellé. Je ne le connaissais pas. Il se dirigea aussitôt vers la sortie. Mais j'y suis ! il s'agissait de votre fille peut-être ?
- Non mais poursuivez. Vous commencez réellement à m'intéresser.
- Je vous remercie. Vous voyez, jamais vous n'auriez su tout cela Si vous m'aviez tué plus tôt ! Je pourrais vous raconter quelques événements de ma petite enfance si cela vous plaît.
- Non, ce n'est pas nécessaire.
- Il va faire jour. Je vous suggère de tirer correctement les rideaux car on pourrait vous voir de l'immeuble d'en face.
- Je vais le faire. Ne bougez pas d'ici. Fit l'homme décontenancé par mon attitude prévenante.
- Alors écoutez bien la suite. La fille s'est levée en hurlant : "Je viens d'embrasser Henri... Nayan... ou quelque chose dans le genre."
- Henri Nallan.
- Vous le connaissez ?
- Pas vous ?
- C'est une question idiote, si vous le permettez. Aurais-je écorché son nom si ce monsieur m'était familier ?
- Non, j'en conviens. Terminez votre récit.
- Les amies de la fille ont toutes présenté un bout de papier afin que je signe des autographes au nom de ce bonhomme. Le serveur m'apporta un second jus d'abricot ou de pêche avec les compliments de la maison. La soirée s'acheva en courbettes de tout genre des videurs malhabiles. L'homme qui m'avait interpellé a l'intérieur était venu. Il se proposa pour me ramener chez moi. Mon intention première était de refuser l'offre, mais une superbe femme m'attendait sur la banquette arrière. L'homme m'a ramené. La fille est descendue puis m'a suivi. Je vous épargne les détails qui découlèrent de cet état de fait…
- D'autant que j'en connais une partie. Regardez ce journal. - L'homme au pistolet me tendit un amas de feuilles froissées qui témoignait d'un accès de rage.
- Je m'y refuse - fis-je avec fermeté - Cela bouleverserait les paramètres expérimentaux de ma thèse citée précédemment.
- Et une balle dans la tête ? ca ne bouleverserait pas vos paramètres expérimentaux, une balle dans la tête ?!"
Je me résolus à jeter un œil sur le journal puis les deux tellement j'étais surpris par la photo imprimée en première page.
- Mais c'est moi ... et c'est cette femme. Qu'est-ce que je peux bien faire dans le journal.?
- Vous avez vu le titre de l'article ?
- Ah tiens, Henri Nallan ! Il me ressemblerait au point de coucher avec la même fille que moi ? Je dois dire que la similitude est frappante...
- Elle l'est d'autant plus que vous êtes bien le personnage de cette photo !
- Comment diable pouvez-vous être si catégorique ?

L'homme retira sa cagoule jaune dans effet théâtral un tantinet pompeux. Mais lorsque je le vis, je restai coi.
- Parce que je suis Henri Nallan.
Je trouvai l'instant formidable. J'étais sur le point de me faire descendre par mon double. Tout concordait. Il possédait le même grain de beauté au-dessous de la lèvre inférieure.
- Vous n'allez pas me tuer, n'est-ce pas ? avec un visage comme le vôtre, tout est permis. Allons, rangez-moi donc ce revolver.

L'homme me tenait toujours en respect et des crampes abominables commençaient à tétaniser mes muscles. Il était en nage.
- Et la fille ? reprit-il
- Quoi la fille ?
- Eh bien que s'est-il passé par la suite ?
- Je ne l'ai pas entendue partir au petit matin.

L'homme baissa son arme puis la remit dans sa poche. Il était prostré sur la chaise, sa cagoule à la main. La vie venait de me revenir comme une bouffée de chaleur. Mes bras endoloris réclamaient grâce et mes poumons intoxiqués, une cigarette. Sans son arme, il paraissait plutôt sympathique. Un écrivain chez moi, n'était-ce pas un signe du destin ? Je tentai de le réconforter :
- Je ne vois pas en quoi c'est si terrible. Ça vous fera une réputation de pygmalion voire de grand séducteur. Vous seriez un homme politique, je pourrais comprendre, mais là, l'événement penche plutôt en votre faveur.
- Pas du tout. Vous parliez de réputation et j'ai la mienne à défendre figurez-vous. J'écrivais pour célébrer la fidélité et les valeurs morales au sein du couple alors imaginez mes lecteurs ! C'est l'hôpital qui se moque de la charité Je les entends déjà m'enterrer, hurler a l'imposteur et se railler de mes postures en première page de ce maudit journal à scandale.
- On a donc voulu vous détruire. Vous avez des ennemis ?
- Évidemment ! Personne ne fait l'unanimité, mais je voudrais retrouver ma femme. Le reste m'importe peu.
- Vous voulez que j'intervienne et que je raconte à tout le monde ce qui s'est réellement passé ?
- Les gens penseront à un stratagème de ma part.
- Alors c'est bien ce que je dis. Il faut d'abord trouver à qui profite votre déchéance pour que le crédit accordé à cette histoire soit fondé. Je veux bien vous aider Si vous me promettez de me recommander pour narrer les faits dans le journal.
- Tout ce qua vous voulez. Dites-moi, cette fille, vous pourriez la reconnaître sans erreur ?
- Elle est le type qui m'a ramené ce soir-là, car il me semble qu'il est le réel moteur de toute cette affaire. Voilà comment je vois la chose : Imaginez qu'il ait appelé une call-girl après avoir constaté de notre ressemblance et qu'il ait pu, par la suite, se hisser sur le petit muret en face, par exemple. Il aurait fort bien pu vous mitrailler et envoyer les clichés obtenus à la presse.
- Il faudrait qu'il dispose d'un très bon objectif mais il se peut, en effet, que cela se soit passé ainsi.

L'homme se grattait l'arrière du crâne et visait le muret en donnant l'impression de revivre une scène qu'il n'avait pourtant jamais vécue. Puis, tout d'un coup, je le vis tressaillir. Il ouvrit la bouche, mais il fallut attendre dix bonnes secondes avant que la voix n'en franchisse la limite.
- Ça ne peut être que ça ! La voiture dans laquelle est partie ma femme appartenait au photographe qui réalise les couvertures de mes romans. Ça ne peut être que ça ! Ah l'immonde salaud !
- Je vous en prie, la colère n'est pas la solution à votre problème. Aujourd'hui vous avez tous les atouts en main pour vous venger et redorer votre blason alors, ne soyez pas trop impatients. Je vous sers un café ou un thé ?
- Un café s'il vous plaît. Mais vous êtes beaucoup plus petit que moi ! - fit-il alors que je me levai du lit pour préparer le petit-déjeuner. Je le regardai, légèrement vexé par le "beaucoup" qu'il avait cru bon d'ajouter.
- Une dizaine de centimètres tout au plus...
- Ça suffira. Si j'arrive à retrouver cette call-girl, à supposer qu'elle exerce réellement cette profession, une reconstitution mettra en valeur cette différence et fera taire les sarcasmes.

Je pris le journal afin de m'imprégner du ridicule d'une telle reconstitution puis le tendis à mon interlocuteur.
- Je suis désolé, mais ca ne marchera pas. Regardez, le bas de nos jambes est masqué par les couvertures. Toute comparaison se révélerait inutile.

Il eut une moue dégouttée, comme lorsqu'on vient d'avaler une pistache avariée, puis jeta sa cagoule de dépit. Je lui servis une tasse de café qu'il posa sur le carrelage avec la noblesse du gréviste de la faim. Je bus le mien, m'allumai une cigarette puis tentai de me mettre à sa place. Si l'on éliminait quelques détails telle que la call-girl (car j'étais convaincu, maintenant du métier de cette fille) ou de la date de parution du journal qui ne mettait pas en doute le fait que j'étais bien l'homme de la photo, l'histoire et son issue m'apparaissaient fort simples à démêler.

- Nous n'avons pas du tout la même voix n'est ce pas ?
- La vôtre est beaucoup plus grave, mais que vient faire cette considération dans notre affaire ?
- Bon. Voilà ce que nous allons faire. Avez-vous le numéro de téléphone de ce type ? Parfait. Je vais appeler dès qu'il se sera absenté pour parler à votre épouse.
- Elle n'habite peut-être pas avec lui.
- C'est un coup à tenter, non ? Je lui dirai que j'ai des révélations à lui faire sur la machination dont vous avez été victime sans donner plus de précisions. En supposant qu'elle vous aimait comme vous le laissez entendre, elle se rendra au rendez-vous que je lui fixerai ici. Je la recevrai, muni de votre cagoule et de lunettes noires. Entre nous, n'auriez-vous pas pu trouver une autre couleur que ce jaune poussin ?
- La précipitation ; mais l'usage pour lequel elle était destinée ne m'imposait pas de l'accorder avec mon complet. Mais que direz-vous a ma femme si elle accepte de venir ?
- Je lui raconterai tout, puis me découvrirai en tâchant d'être aussi théâtral que vous. Elle sera forcée de reconnaître l'évidence.

Une autre Page de journal, tout aussi spectaculaire que la précédente vint mettre fin au scandale, tout juste un mois après. L'argent de l'article me permit de refaire surface. Un mois qui apportait de l'eau à mon moulin. Ma théorie journalistique se portait bien et je pus continuer à acheter mes quotidiens pour les transformer en mensuels. J'en fus très heureux.
Fin

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