Le silence
de Florant Mercadier

(23 ans)



La vieille porte en chaîne massif glissa sur ses gonds, en dissonance, libérant une enclave de lumière feutrée dans la pièce. Tous deux apparurent dans l’embrasure tandis que déjà, elle cherchait à tâtons l’interrupteur. Lorsque ses doigts le trouvèrent, il y eut un bref éclair frissonnant puis plus rien.
— Mince, pesta-t-elle, l’ampoule a encore grillé.
— Ah…
— Cela arrive sans arrêt, à vrai dire. L’installation électrique est vieille et je n’ai toujours pas put pris le temps de la faire changer. Mais qu’importe. Installez-vous dans un fauteuil, je reviens dans un instant.
— Comme vous voudrez.
Tandis qu’elle faisait demi-tour, remontant lentement le long du couloir, il se retourna
et la regarda s’éloigner. Il sourit pour lui-même puis fit quelques pas dans la pièce sombre. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre, et déjà, il distinguait un secrétaire Louis XV dans un coin, une bibliothèque aux ouvrages divers impeccablement rangés de façon quasi-symétrique contre le mur. En face de la bibliothèque, deux grandes fenêtres donnaient sur un balcon au pied duquel, malgré l’obscurité, on devinait un parc et quelques vieilles dépendances. Enfin, au milieu de la pièce, un divan et deux fauteuils attendaient. Il s’avança vers les fenêtres qui laissaient filtrer la noirceur bleutée de la nuit. Quelle heure pouvait-il bien être ? Ne parvenant pas à se retenir de bailler, il alla s’asseoir dans un des fauteuils et s’étira quelques peu, allongeant ses bras derrière sa tête. La soirée avait été longue.
Elle revint, un chandelier à six branches à la main qu’elle posa sur le secrétaire. Les chandelles révélèrent du velours cerné de dorures sur les murs et un vieux parquet sur le sol. Etrange, il avait d’abord crut sentir du lino. Mais ce n’était pas le genre des lieux.
Elle s’assit en face de lui et lui indiqua le divan. Sans sourciller, il s’y installa, tandis qu’elle le dévisageait en silence. Son visage était froid, et ses yeux, alors qu’elle se livrait à cet exercice, n’exprimaient rien d’autre qu’une sorte de rigueur fatiguée, pleine de principes.
— De quel endroit m’avez-vous dit que vous veniez, déjà ? demanda-t-elle sans cesser pour autant de l’observer.
— Je suis du Pas-de-Calais. Enfin, ma famille, moi, j’y ai peu vécu. Je suis ici depuis toujours, en fait.
— Il faut m’excuser pour la lumière. Fabrice a pris sa soirée, et je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où il a remisé les ampoules.
— Bah ! C’est pas important, tout au moins pour moi.
Il marqua une pause et attendit les instructions. Mais celles-ci ne vinrent pas.
Toujours, elle l’analysait, de son regard précis. Ce n’était pas vraiment un jugement, ou une estimation. Plutôt une sorte de constat, comme si elle cherchait à vérifier quelque chose, à confirmer une sensation.
— C’est une belle bibliothèque que vous avez là…
— Ne vous sentez surtout pas obligé de meubler la conversation. Vous ne seriez pas là si vous portiez un quelconque intérêt à la littérature. Quant au silence, j’y suis tellement habituée que je ne l’entends même plus, si l’on peut dire.
— Je… D’accord.
Le vide s’installa à nouveau dans la pièce. Elle se leva, s’approcha du secrétaire,
sortit un petit cendrier en bronze d’un des tiroirs et le lui apporta. Il sourit et s’alluma une cigarette. Les mains, sans doute. Elle se figea alors et contempla son visage tandis que le tabac s’embrasait légèrement, le briquet éclairant ses jeunes traits et elle ne put retenir un léger soubresaut. Il la regarda, l’air vaguement inquiet.
— Tout va bien ?
— Oui… Ne vous inquiétez pas. Tout va bien. Oui… C’est exactement ce que…
Elle ne finit pas sa phrase et retourna s’asseoir. Lui évitait manifestement de croiser
son regard et se concentrait sur le bout de sa cigarette, tirant de longues bouffées. Nerveusement, il reboutonna le haut de sa chemise et aussitôt leva les yeux sur elle, pour vérifier qu’elle ne s’offusquait pas de son geste. Mais elle n’avait pas bougé et le fixait toujours, impassible.
— Vous voulez que je…
— Non, pas pour l’instant. Je vous le ferai savoir.
— Bon… Très bien.
Il se passa nonchalamment une main dans les cheveux. Ce geste la fit encore tressaillir,
mais pas un son n’échappa de sa bouche. Lui s’arrêta un instant puis constatant qu’elle ne disait toujours rien écrasa la cigarette dans le cendrier qu’elle lui avait apporté puis croisa les bras en se retenant d’expirer bruyamment.
Lucie entra dans la pièce, un plateau de métal dans les bras qu’elle alla poser sur la secrétaire, puis s’inclina légèrement et se retira.
— Si vous en voulez, servez-vous.
Il se leva et alla s’appuyer sur la dalle en marbre du meuble, tandis qu’elle ne le quittait
pas des yeux. Il déboucha la bouteille et remplit un verre.
— Vous en voulez ?
— Non, merci.
Il était beau. Son visage carré et ses cheveux cours couleur de jais correspondaient tout
à fait. Ses yeux étaient légèrement différents. Un peu plus clairs, mais avec la même intensité, ou presque. Et c’était cela qui comptait. Sa chemise rose saumon était tout aussi impeccable. En bas, il portait un jeans bleu délavé et une paire de baskets, sans doute à la mode. Elle avouait bien volontiers ne rien y connaître, mais ce détail était sans importance. Au final, elle s’était plutôt focalisée sur l’allure générale.
Il se tourna vers elle. La situation, bien que le gênant un peu, ne semblait pas le surprendre plus que ça. Tout en sirotant son verre de vin, il se mit à son tour à la regarder dans les yeux. Peut-être était-ce cela qu’elle cherchait, en définitive. Mais très vite, il ne sut soutenir la tension et changea son regard d’orientation.
— Excusez-moi, finit-il par dire, en souriant poliment, mais j’avoue ne pas très bien…
— C’est sans importance. Personne ne vous le demande. Rasseyez-vous.
— Comme vous voudrez.
Il s’exécuta, le verre à la main.
Les souvenirs commençaient à affluer en elle et déjà le visage se reformait dans son esprit.

Baptiste n’était rien. Absolument rien. Tout au moins du point de vue de ses parents à elle. Et de celui de la société dans laquelle elle évoluait. Sans doute sa mère ne connaissait-elle même pas son prénom. Il n’était que le fils du jardinier. Rien de plus. Son travail, jugé sans importance, méritait tout juste le droit de dormir dans la cabane de son père et de profiter d’un maigre repas.
Son attitude à elle vis à vis de lui avait progressivement évoluée. Du temps de son enfance, il n’existait pas. Il n’entrait même pas dans le champ de ses perceptions. A cet âge-là, elle n’avait même pas conscience de tout ce qui les séparait. Il n’était pas de ceux qu’on lui présentait, ou de ceux qui venaient naturellement lui parler. L’eut-elle perçut que cela ne lui serait même pas venu à l’esprit de l’aborder car pour elle, il était incompréhensible que quelqu’un puisse vivre pieds nus la majorité du temps, crasseux et accomplissant un travail manuel. Et l’hypothèse qu’il n’eut pas d’autre choix lui était inconcevable.
Cela avait un peu changé à l’adolescence, où il était devenu le sujet favori des moqueries de jeunes filles. Ses amies aimaient à le traiter comme un esclave. Etrangement, d’ailleurs, aucune d’elles n’avait ressenti ce besoin vicieux vis à vis de son père. A cette époque, elles aimaient exiger de lui qu’il leur apporta toutes sortes de choses à cette table basse du jardin où elles passaient leurs après-midi d’été, dans leurs belles robes à fleur. A chaque allez et retour, elles lui demandaient d’aller chercher un autre chapeau ou une carafe de limonade. Lui s’exécutait sans la moindre réticence, ce qui leur plaisait toujours au début et les agaçait ensuite. Où était le plaisir si la victime ne se débattait pas?
Tout… Tout changea brusquement. Sans qu’elle ne s’en doute. A cette époque, les prétendants se faisaient de plus en plus nombreux, avec leurs cortèges de fleurs, de belles voitures et de demandes en mariage. Que des bons partis, naturellement. Sa famille n’eut jamais autorisé une personne de basse extraction à lui adresser ne serait-ce que la parole. Et déjà, elle avait assimilé au fond d’elle même, sans en avoir seulement conscience, l’inexorabilité de l’existence qui l’attendait. Toute autre vie n’entrait même pas dans son champ de possibilités. Ce jour-là, André Valencourt venait de demander sa main à son père qui allait sans doute finir par la lui donner. Il n’était guère attrayant mais il était riche et possédait une affaire florissante dans la métallurgie, ou quelque chose de ce genre. Il avait bien essayé de lui expliquer, mais elle avait trouvé cela tellement ennuyeux. Après tout, qu’avait-elle besoin de connaître ces choses-là ?
Baptiste, comme souvent, était en train de nourrir les chevaux dans la grange. En entrant, elle dit :
— Alors, mon petit jardinier, la conversation des chevaux n’est pas trop évolué pour toi ?
— Non, mademoiselle.
— Ah ! Mon pauvre Baptiste ! Condamné à subir une maîtresse qui le martyrise. Seulement, voilà : tu ne peux rien dire, car à part mon père, personne ne voudrait d’un crétin comme toi !
Il laissa courir un moment de silence, comme souvent lorsqu’il ne souhaitait pas
prendre la peine de s’intéresser aux sarcasmes de la jeune fille, sans s’arrêter de travailler. Cette absence de prise en considération ne plut pas à la demoiselle qui s’approcha de lui, en ricanant.
— Et si je disais à mon père que tu as tenté d’abuser de moi ? dit-elle d’un air malicieux. Hum ? Qu’est-ce que tu crois qu’il en penserait ?
Baptiste laissa tomber la brassée de foin qu’il tenait dans les bras et se tourna vers elle,
l’observant calmement. L’agacement se lisait légèrement dans ses yeux.
— Ne me regarde pas comme ça ! ordonna-t-elle.
Sans crier gare, Baptiste se jeta sur elle et la plaqua au sol, dans le foin, l’emprisonnant
du poids de son corps et celant sa bouche de sa main. Malgré ses débattements, il resta comme ça un long moment, sans bouger, avec une force brute qu’elle n’était pas habituée à côtoyer. Elle finit par se calmer et son regard croisa celui de son agresseur. Soudain, quelque chose se brisa en elle et elle sut. Elle sut qu’il lisait en elle. Elle sut que sans doute lui seul savait qui elle était et voyait au travers de ses belles robes et de ses souliers vernis. Elle devina son odeur au milieu de celle du bétail. Elle sentit pulser le sang dans ses veines contre sa peau et d’un coup se consuma de l’intérieur, sa poitrine se disloquant sous l’impact des battements toujours plus rapide de son cœur. Son corps tout entier vibrait du désir de cet homme qui brisait vingt ans de soie et de marbre. Elle aurait voulu qu’il la prenne. Elle aurait voulu qu’il lui face ce qu’il faisait aux paysannes du village. Elle aurait voulu payer les vexations de ses jeunes années. Mais elle savait qu’il était au-dessus de tout ça, qu’il l’avait toujours été. Lentement, il se redressa et s’en retourna à ses chevaux. Pendant quelques minutes, elle le regarda les brosser et curer leurs sabots. Puis, lorsqu’il eut achevé sa tache, il sortit de la grange en silence, sans lui adresser le moindre regard.
Elle épousa Valencourt en octobre 37. C’était un homme de son milieu, qui fumait un cigare avec ses amis du club le jeudi après-midi, tandis qu’elle s’occupait avec leurs épouses en jouant aux dominos. Il avait quelques maîtresses, sans doute. Baptiste, lui, s’était fait tuer dans un vague maquis d’Auvergne, en 43. Avant le début de la guerre, elle l’avait revu deux ou trois fois dans la maison de ses parents. Mais tout était différent à présent. Et il le savait. Elle n’osait plus lever son regard sur lui et parfois, alors qu’il portait quelque plateau à la terrasse familiale, il frôlait son bras du sien. Elle tressaillait alors. Et bien que dans ces moments-là, elle ne se retourna pas, elle savait qu’il souriait pour lui-même.

Elle se frotta nerveusement les yeux. Son esprit revint enfin dans la pièce. Doucement, sa main remit en place une mèche de cheveux gris qui s’était échappée de son chignon, tandis qu’en face d’elle, lui n’avait pas bougé et attendait, ne sachant que faire et ne comprenant pas ce qu’elle désirait qu’il face ou dise.
Enfin, elle se leva et s’approcha, le regard toujours aussi froid. Elle resta figée tout près de lui pendant quelques secondes puis, lentement caressa sa joue du bout des doigts. Mais brusquement elle se détourna et en deux ou trois pas vint se placer devant une des fenêtres.
— Aurais-je fais quelque chose qui…
— Vous pouvez partir ! Demandez à Lucie de vous régler.
Il la regarda éberlué un instant puis se leva et, sans dire un mot, sortit de la pièce.
Elle demeura immobile un long moment après son départ. Son esprit, au travers de la
fenêtre, se noyait dans les vieilles planches vermoulues de la grange au fond du jardin, tandis que les bougies du chandelier achevaient de se consumer dans la pénombre.

Le 9/04/02


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