Eve
de Florant Mercadier

(23 ans)



La vielle n’aimait pas les gens et cela se savait.
Dans le village, la vieille faisait partie des meubles depuis longtemps. De ces vieux meubles qui ne ressemblent plus à rien mais qu’on garde, sans bien savoir pourquoi. Parce qu’on y est habitué et que ça ne vous gène pas au point de perdre cinq minutes pour le mettre à la casse. Et puis, quand on a des invité, ce vieux meuble inutile dans lequel on ne met plus rien peut toujours servir de sujet de conversation, de plaisanterie.
La vieille servait de sujet de conversation, à l’occasion. Depuis le siège matelassé de leurs scooters, les jeunes se moquaient d’elle, de ses châles usés, de ses bas, de ses souliers sabots, de cette façon d’avancer, fléchie. Parfois, il y en avait un pour dire qu’elle se pliait ainsi pour ne pas montrer sa sale gueule, et puis quelqu’un rajoutait que c’était pour ne pas voir celle de ses contemporains pour qui elle affichait un dédain évident. Mais à défaut d’être aimée ou respectée, la vieille s’inscrivait finalement dans une fonction sociale, en tant que sujet de raillerie. C’est important dans une société d’avoir quelqu’un à placer en dessous de tous. Ca rehausse. Ca rehausse tous les autres.
Quand elle allait à la boulangerie, les autres femmes se poussaient pour la laisser passer en premier. Invariablement, elle prenait sa baguette, payait -toujours l’appoint- et s’en allait sans que personne ne lui ai adressé la parole.
Pourquoi les autres se poussaient-elles? Sans doute parce qu’on la disait mauvaise et que dieu sait ce qu’elle pourrait faire des maigres secrets de leur vies qu’elle pouvait entendre dans la boulangerie. Elle pourrait les dire, les répéter. A qui? On ne savait pas mais ce n’était pas là l’essentiel. Quand on sait que… Enfin, on m’a dit… Oui, moi aussi…
Il y a quelque chose d’absolument insupportable dans le commérage. Pas tant la mesquinerie qu’il révèle de chacun de nous, le plaisir du petit vice caché de l’autre. Non, c’est plus abject que ça. C’est le bonheur de constater que l’on n’est pas le seul ou la seule à sombrer dans la médiocrité, la bassesse de chaque instant, la lâcheté crasseuse de l’existence. Comme si gratter la merde que l’autre a collé aux fesses faisait sentir meilleur celle que l’on porte.
La vieille ne les supportait pas. Tant les commérages que celles qui se poussaient sur son passage à la boulangerie. Elle sentait le poids du regards de ces femmes bien pensantes drapées dans leur vertu qui s’offusquaient de sa seule présence. La vertu… A ses yeux, elle était bonne à remplir les églises et habiller joliment devant les autres un porno le samedi soir ou le mensonge du bonheur équilibré et empestant le rose, et les repas du dimanche. Mais là aussi, la vieille remplissait sa fonction: être celle que l’on peut regarder de haut pour se sentir mieux devant le miroir, être celle qui permet aux autres de faire comme si leur société n’avait que cette malheureuse dont on pouvait rougir. Grand bien leur fasse…
Certains se demandaient pourquoi, quelques fois, dans les rares occasions où elle sortait de chez elle, on pouvait la voir assise sur le banc en face de la grande croix du cimetière. Quelqu’un qui était passé près d’elle un jour -par mégarde, pensez-vous!- avait affirmé l’avoir entendu marmonner pour elle-même en contemplant le Christ sur ses deux planches. On s’était bien sûr offusqué qu’elle puisse encore oser s’adresser au Fils du Seigneur. Et que pouvait-elle bien trouver à lui dire? Marianne, la sœur du garagiste, pensait que peut-être, elle se repentait de ses fautes. Personne n’avait été d’accord avec elle. La vieille avait bien suffisamment répété à l’époque qu’elle ne regrettait rien.
Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le pécher du monde.
Le dimanche matin, la vieille n’allait plus à l’église. Elle allait se promener sur les bords de la rivière, avec sa cane et sa lenteur. Elle flânait sur les berges, observant le cour de l’eau, immuable, que l’histoire des hommes n’avait jamais empêché d’être là pour elle aussi souvent qu’elle le souhaitait. Peu importait à la vieille que sa teinte soit verdâtre, que quelques bouteilles de plastique affleurent. L’eau était là et charriait sans s’en soucier les vies de chacun d’un bout à l’autre des coins de la Terre.
Le dimanche matin, Roland n’allait pas à la messe non plus. Il lisait le journal sur les bords de la rivière, assis sur une chaise qui restait là toute la semaine.
Roland était quelqu’un de bien. On le saluait quand il passait dans la rue, on le laissait passer devant tout le monde à la boucherie, et avec ce qu’il avait fait, c’était bien normal.
Ce qu’il avait fait…
Roland avait souvent la sensation que c’était plutôt ce qu’on avait fait de lui. On l’avait propulsé au rang de héros et de fierté locale. On lui avait accroché des bouts de fer sur la poitrine et quelques vieillards se rappelaient encore les exploits qu’il n’avait pas tout à fait commis.
Quand il voyait passer la vieille, le dimanche matin, ils se saluaient et évoquaient le dernier journal de vingt heure ou la température ambiante. Pas d’intérêt hypocrite, simplement le plaisir de parler et de se sentir vivant. Puis elle continuait sa lente promenade et lui faisait encore semblant de se préoccuper de ce qu’il advenait de ses contemporains.

Ce matin-là, il faisait frais. La vieille avait mis un manteau et un foulard. Roland portait son immuable béret. Ils se croisèrent et échangèrent leurs politesses habituelles. Comme elle allait s’éloigner...
Pourquoi ce jours-là?
Mais elle se retourna vers lui:
- Roland, si vous le permettez, il y a quelque chose que je me suis toujours demandée. Depuis toute ces années, vous êtes le seul qui veut bien m’adresser la parole et me voir comme un être humain. Et pourtant, de tous ceux du village, s’il y en a bien un qui devrait… Enfin, je veux dire… Vous me comprenez?
Roland plia son journal et ôta son béret comme on fait pour parler à une dame.
- Je vois ce que vous voulez dire, Clémence. Mais c’est un peu loin, tout ça. Et puis nous, les anciens, on essaye de l’oublier et les autres passent leur temps à nous le rappeler.
- Je sais bien. Mais quand même… C’est bien Hans qui avait tué le fils Jourdain, qui était avec vous-autres, dans la montagne!
- C’est vrai. Mais nous, des fils, on en a tué aussi. Et je crois que dans le tas, y avait plus de pauvres couillons comme nous que de pourris. Je crois pas en avoir descendu beaucoup qui le méritaient. Vous savez, ça, ça vous laisse des choses dans la tête. Je sais bien que c’était la guerre. Mais ceux du village, ils me glorifient comme si j’étais une vedette du foot. Et moi, j’étais qu’un brave gars qui voulait pas partir travailler en Allemagne.
Il se leva et s’approcha de Clémence. Tous les deux observèrent l’eau en silence un moment, elle, appuyée sur sa canne, et lui, légèrement courbé, les deux mains jointes dans le dos.
- Vous savez, moi je crois que c’est un peu le hasard qui fait les héros ou les salopards. Et je crois que souvent les salopards le sont pas tant que ça et les héros… Et bien, pas toujours non plus. Quand il vous ont rasée au village, moi, j’étais pas d’accord. Parce que j’avais pas l’impression que vous ayez fait quelque chose de bien grave et que vouloir un peu de tendresse au milieu de ce merdier, moi je trouvais ça plutôt normal. Et puis… Vous savez pendant deux ans, on les a vu, nous, les braves citoyens, qui filaient doux, qui faisaient semblant de rien. Je peux vous dire qu’à l’époque, c’était eux qui avaient la tête baissée.
Une légère brise frôla les cheveux gris de Roland et il remit son béret. Un moment s’écoula avec l’eau. Ni haine. Ni rancune. Juste comprendre qu’on ne comprend pas tout.
- Quand ils vous ont rasée et insultée et tout ça, c’était pas vous qu’ils voulaient vraiment punir. Ils faisaient les offusqués mais ils ont fait pire, quasiment tous autant qu’ils sont. Ils ont voulu se racheter. Faire comme s’ils étaient des gens bien. Vous et moi, c’est pas si différent. Ils vous ont rejetée et m’ont applaudi pour oublier qu’ils n’avaient rien fait; qu’ils avaient été des lâches. Ce que vous aviez fait à l’époque, ça demandait un certain courage. Et plus d’une en aurait fait autant si elle avait osée.
- Je ne leur en veux même plus, vous savez. Maintenant, j’espère juste que devant notre Seigneur, tout sera dit et qu’on n’en parlera plus.
- Peut-être…
Ils se turent et ne dirent plus rien. Au bout d’un moment, elle le salua.

Ce matin, je suis allé me promener au bord de la rivière. Il y avait un pêcheur, avec sa canne et son panier. L’eau est toujours là, même si elle a pris les souvenirs de Clémence et Roland depuis longtemps. Alors j’ai pris deux ou trois vieilles rancœurs et je les ai jetées dans les remous en espérant que l’eau me les emporte. Parce que c’est peut-être mieux comme ça. Parce que les gens n’aimaient pas la vieille et que cela se savait.

Le 2/09/03


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