Une belle phrase
de Florant Mercadier

(23 ans)



— Simon, vous voulez faire une pause ?

Il ne répondit pas. D'un geste de la main, il fit signe au jeune homme qui l'accompagnait de lui faire passer la gourde. Tout en la récupérant, il la secoua nonchalamment pour en estimer le contenu. Le mouvement de balancier de l'eau faillit la lui faire lâcher. Sa main n'était plus aussi ferme qu'à une époque. C'était bien naturel en somme. Avec l'âge venaient les tracas. Ou l'expérience. Question de point de vue. La bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Question de point de vue.

A ses côtés, Antoine observait le paysage. A perte de vue, la pampa s'étalait de toute sa verdure jaunâtre, exangsuée par le soleil. Ca et là, une ou deux fermes maigres se dispersaient à l'horizon tandis que derrière eux, au bord de la piste, un peon et sa vache tout aussi malingre que lui les regardait passivement. Le jeune homme s'essuya le front avec son mouchoir, tout en plissant les yeux sous le joug de luminosité. Le soleil donne la vie mais il peut tuer aussi, selon les endroits. Encore un paradoxe.

— Por favor, demanda Antoine dans son espagnol de collège, estamos buscando la Casa de l'Alba. A Perena, nos an dicho que estaba por aqui.

Le paysan passa langoureusement sa main dans sa barbe fine et observa la piste qui s'allongeait devant eux. Il hocha la tête lentement.

— Me parece que si usted sigue este camino sobre un o dos kilometros, la encontraran. Es muy cerca.

— Ah. Gracias.

Antoine salua l'homme et alla rejoindre Simon, appuyé sur sa cane.

— Il dit que c'est à plus ou moins un kilomètres, sur cette route.

Plus ou moins un kilomètre. Question de point de vue. La bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Question de point de vue.

Simon aimait bien Antoine. C'était le deuxième mari de sa petite-fille. Ca aussi. Drôle d'époque. Enfin, Antoine était un brave garçon qui avait une situation confortable, des principes et semblait-il une certaine conscience politique de gauche. Le social, la solidarité, tout ça. Ce genre de choses. Il n'avait rien dit quand Miriam l'avait épousé. A l'église. « De l'aimer, de la chérir, et de lui être fidèle jusqu'à ce que la mort vous sépare ». C'était une belle phrase. Mais aujourd'hui, les tribunaux avaient tendance à s'occuper du travail de la mort. Il paraît que c'est mieux comme ça. Question de point de vue, encore une fois.

Le premier mari de Miriam était le fils d'une cousine à Simon. Enfin, une cousine éloignée. Ca se faisait comme ça, à son époque. On épousait quelqu'un de la communauté, qu'on vous avait présenté au cours d'un anniversaire ou d'une réception quelconque. Ca se faisait comme ça. Mais c'est vrai que ce pauvre garçon n'était qu'un imbécile et que, finalement, Antoine, à défaut d'être vraiment intelligent, était tout au moins bien intentionné. Ca compense, paraît-il, les bonnes intentions. Paraît-il. Parfois, quand Miriam et lui venaient le voir, avec les enfants, il apportait un fromage de l'Aveyron, ou une bouteille d'un Primeur. « Le Beaujolais Nouveau est arrivé! » lançait-il invariablement en passant la porte de l'appartement. Simon avait du mal à comprendre cette mode du vin jeune, mais il se disait que, sans doute, c'était maintenant devenu de bon ton et que de toute façon, le neuf remplaçait toujours l'ancien, même s'il ne pouvait pas s'empêcher de penser que de son temps, il était plutôt de bon ton de servir un vin un peu vieux. Mais bon. Simon souriait, demandait à Miriam comment ça allait au bureau et si elle et son mari étaient à leur aise, avec les enfants, s'ils n'avaient besoin de rien. Alors elle lui disait que non, et lui expliquait que cet été, avec l'argent qu'Antoine avait gagné en bourse, ils allaient partir à la mer, qu'ils avaient trouvé un appartement magnifique, un occasion, une aubaine qu'ils avaient su saisir -là, invariablement, elle prenait la main de son époux et tout deux se regardaient langoureusement dans le fond des yeux— tandis que les enfants seraient en colonie grâce au comité d'entreprise. Et puis on lui demandait comment il allait. Il allait bien, en règle générale, avec tout ce que peut vouloir dire une telle expression à quatre-vingt trois ans. Il disait alors que ça n'allait pas trop mal, ou plutôt bien. La bouteille à moitié vide ou à moitié pleine.

Le vieil homme remonta dans la geep, côté passager, tout en prenant un certain plaisir à en éprouver la difficulté. Il aimait bien cette conscience douloureuse du corps qui, à défaut de le rassurer sur son état de santé, lui signifiait bien qu'il était encore en vie. Un chanteur avait dit, dans une de ses chansons, que « la souffrance c'est très rassurant, ça n'arrive qu'aux vivants ». C'était une belle phrase.

Antoine fit redémarrer le moteur. Il salua à nouveau le paysan de la tête et le véhicule remua de la poussière.

— Ca va allez, Simon ? Je veux dire, je ne roule pas trop vite ?

Antoine était un gentil garçon. Il s'inquiétait tout le temps de tout. Il était si prévenant. Quand il leur avait parlé de ce voyage, Miriam et lui avaient tout organisé en quelques jours, calculette à la main. Les voyant un peu inquiets, Simon avait précisé que naturellement, il payerait tout. C'était la moindre des choses. Antoine avait protesté par politesse, Simon avait insisté pour la même raison, et Antoine avait finalement accepté, avec la gène de rigueur. Simon avait même rajouté que ça lui faisait plaisir. C'était la moindre des choses. Il n'était pas tout à fait sûr que les deux jeunes mariés comprennent vraiment les raisons de voyage pénible — « A ton âge, tout de même, ce n'est pas raisonnable! » — mais ça n'avait pas grande importance.

Pas raisonnable. Simon eut voulu faire ce voyage bien plus tôt. Mais il n'avait pas pu. Ou osé.

Il ouvrit son portefeuille et contempla une photo jaunie, aux angles un peu cornés. Il caressa doucement un visage sur le papier glacé puis la rangea. Il faisait souvent ce geste, depuis des années, même si au fil du temps, la tendresse du regard s'était teintée d'amertume.

— C'était une belle femme, même pour l'époque, non ?

— Oui.

La remarque amusa Simon. Cette soudaine et légère complicité masculine entre les deux hommes que cinquante ans séparaient avait quelque chose d'agréable.

— Miriam. Je veux dire, quand elle avait dans les quinze ans, son père, mon fils, se faisait beaucoup de soucis. Elle plaisait beaucoup aux garçons.

— Il paraît. Votre bru m'a raconté ça. Et Jenifer est parti pour lui ressembler.

Le vieux se renfrogna un peu. Jenifer. Sarah n'était que son deuxième prénom. Et le second, le garçon, avait même failli s'appeler Brandon. Finalement, ils avaient choisi Loïc. Un prénom celte. Pourquoi pas. Simon n'avait rien dit. De toute façon, ça ne le regardait pas, et il paraît qu'il faut savoir accepter que le monde change. Que les traditions disparaissent. A une époque pas si lointaine, certains avaient voulu à tout prix les garder. Alors pourquoi pas, après tout ? Un prénom, sans doute en vaut bien un autre, et un dieu peut-être aussi. Antoine allait au stade de football tous les dimanches et il regardait des hommes courir en short derrière un ballon. Les pays dit civilisés avaient estimé que c'était peut-être mieux de se battre par sportifs interposé. C'était peut-être mieux comme ça, effectivement. Difficile d'avoir un point de vue différent sur la question.

Antoine, comme d'habitude, le tira de ses rêveries par une interrogation. Ce brave garçon s'inquiétait toujours de voir le vieil homme sombrer dans ses pensées et craignait qu'il ne s'ennuie ou n'aille mal. Il faisait d'ailleurs la même chose avec ses enfants. Ca partait d'un bon sentiment, remarquez. Depuis le début de leur voyage, et malgré qu'il se soit engagé à ne pas le faire, c'était toujours la même question qu'il lui posait.

— Vous êtes sûr de ne toujours pas vouloir me dire ce qu'on fait ici ? Je veux dire.

— Antoine, nous en avons déjà parlé, mon garçon. Est-ce que je me mêle de ce que vous faites de votre présent, vous ? Non! Alors, ne vous occupez pas de ce que je fais de mon passé! Dit-il avec un certain agacement dans la voix.

L'autre ne répondit rien. Il ne souhaitait pas heurter le grand-père de sa femme, mais toute sa belle famille s'inquiétait tellement de ce voyage et de cette lubie qui avait prise l'aïeul tout d'un coup, il y a trois mois. Aussi, Antoine se sentait-il investi d'une mission salvatrice auprès de cet homme octogénaire, même s'il ne savait pas de quoi il pouvait bien s'agir. Il n'empêche, il aurait bien aimé comprendre.

Et puis la Casa de l'Alba se devina progressivement au bout d'un chemin privé. C'était une belle hacienda traditionnelle, avec tout ce qu'il faut de pierres blanches et de portails en fer forgé. Au milieu de la court, deux arbres élancés semblaient se battre en duel tandis qu'une brave matrone passait le balais sur un dallage fatigué.

La geep s'arrêta. Antoine se sentit obligé de faire une remarque du type « Bon! Eh bien, on y est! » ou quelque chose du genre. Bah, c'était un brave garçon.

Simon prit une grande inspiration et ouvrit son sac. Il en sortit un petit paquet triangulaire, enrobé de chiffons. Il se l'était fait livré par un ami de New-York dès leur arrivé. Sans rien dire, il le glissa dans sa poche et descendit du véhicule, suivit d'Antoine qui lui offrit son bras pour s'appuyer. Habituellement, le vieux le laissait faire tant il sentait que cela procurait au jeune une agréable sensation de devoir accompli. Mais pas cette fois. Pas cette fois.

Ils avancèrent tous les deux lentement sous le porche. La matrone s'approcha d'eux, son balais à la main.

— Si, que quieren Ustedes ?

— Demandez-lui si c'est bien ici la maison de Hans Goebert.

— Està bien aqui la casa de Hans Goebert ?

— Si, pero, presentamente, està dormiendo. Répondit la femme en désignant un hamac, sur leur gauche.

Antoine allait traduire mais Simon l'arrêta d'un geste de la main et s'avança dans la direction d'un vieillard en train de dormir, à l'ombre d'un parasol.

L'homme était maigre, son crâne dégarni strié de quelques rares cheveux filasses. Son corps était protégé d'une couverture, de peur sans doute qu'il ne prenne froid, malgré le soleil de plomb. A côté, sur une table basse, une limonade attendait avec quelques médicaments.

Simon l'observait fixement, sans qu'aucune émotion particulière ne trahisse son regard, une main sur la cane et l'autre dans sa poche, serrant nerveusement le petit paquet triangulaire. L'autre toussota dans son sommeil et une feuille morte vint s'échouer sur son front sans le réveiller.

Simon le regarda encore de longues minutes, sans rien dire. Il sortit la photo de son portefeuille et caressa du bout des doigts le visage de la jeune femme qui s'y trouvait. Tout en la rangeant, il ferma les yeux quelques secondes. Il se sentait fatigué. Ou vieux. Tout comme cet homme. Question de point de vue. La bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Question de point de vue.

« De l'aimer, de la chérir, et de lui être fidèle jusqu'à ce que la mort vous sépare ».

Il fit demi-tour et se dirigea lentement vers la voiture.

Le 18/04/04


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