Fabrice Castanet
GO HOME !
Nouvelle fantastique



Samedi
C'est à peine si je pouvais distinguer son visage. Mais le peu que je voyais me le rendait suffisamment effrayant. Je lui expliquai la raison de ma venue :
- Voilà, un ami m'a parlé de vous et il m'a dit que vous pourriez peut-être m'aider... C'est pas que j'y crois beaucoup à vos trucs de...heu...marabout, là, mais je sais plus quoi faire, alors...
- Et quelle est la nature exacte de votre problème, Monsieur ? s'enquit la silhouette qui se tenait, immobile, en face de moi, noyée dans l'obscurité d'une pièce minuscule et qui puait l'encens, bon sang, j'ai toujours eu horreur de cette odeur.
- Et bien, voilà, je suis auteur de bandes dessinées dans un magazine pour enfants et mon rédacteur en chef veut me virer sans aucune raison valable, je crois qu'il ne m'aime pas, on pourrait parler de harcèlement moral, je crois, et... hem... mon ami, celui qui vous a recommandé à moi, il m'a dit que vous... vous pourriez peut-être lui jeter un sort ou un truc comme ça, quoi.
- Je vois. Vous dessinez, alors ? J'ai là exactement ce qu'il vous faut. Prenez cet objet et revenez me voir dans une semaine, nous discuterons alors de mes honoraires...
Le Marabout ouvrit un tiroir de son bureau, et, magistralement, en sortit un objet qu'il me tendit avec dévotion. C'était une gomme.

Dimanche
- Allô, Michel ? Dis voir, ton histoire de sorcier, merci pour la blague !
- Qu'est-ce qui ne va pas ? Je te jure, ce type a vraiment des pouvoirs, crois-moi, je l'ai vu à l'œuvre !
- Ben voyons, enfin, je te raconterai, j'ai une planche à finir.

Mercredi
- Ça ne peut plus durer, votre travail est devenu médiocre, et en plus, vous accumulez les retards, non, il va falloir nous séparer.
- Écoutez, je vais faire des efforts, c'est juste que je traverse une mauvaise période.

Tout en plaidant ma cause, je traçais sur mon bloc-notes, à grands coups de crayon rageurs, les traits de mon interlocuteur, Brunelle, le rédacteur en chef. Je lui jetai le bloc sur son bureau et lui demandai si un dessinateur médiocre était capable de faire un portrait aussi ressemblant. Il le prit, l'observa quelques secondes, dubitatif, et me lança :
- Le nez est raté.
- Comment ça, le nez est raté ? Je demandai, en reprenant mon dessin.

Mais effectivement, le nez était un peu loupé. Qu'à cela ne tienne ! Je me mis fébrilement à la recherche d'une gomme sur son bureau, en vain, tandis qu'il continuait, imperturbable, de m'énumérer toutes les raisons de mon futur et inévitable licenciement. Bien sûr, il n'y avait pas de gomme sur son bureau ! Nez raté, nez raté, je t'en foutrais moi, tu vas voir le tarin que je vais te faire, putain, donnez-moi une gomme, une... mais oui, bien sûr, j'en ai une de gomme, sur moi, suis-je bête ! J'avais pas changé de complet depuis Samedi, je devais donc avoir celle du charlatan sur moi. Je fouillai mes poches, et effectivement, je trouvai ce que je cherchais. C'était une banale gomme blanche, au moins elle servirait à quelque chose. Pendant ce temps, mon futur ex-patron en était arrivé à mon problème de boisson, mais je l'écoutais plus. " Le nez est raté, le nez est raté ", pff, tu vas voir si je vais le rater, tiens ! Et j'effaçai le nez. Et Brunelle se mit à hurler. Du sang gicla sur son bureau. Il se tint le visage à deux mains, tout en se roulant par terre. Je me levai et essayai de l'aider. Et, chose incroyable, il n'avait plus de nez, littéralement plus de nez ; à la place il y avait comme un énorme cratère, un geyser de sang. Il hurlait toujours, bon Dieu, il pouvait pas se taire il allait finir par rameuter tout le quartier. Et au moment même où j'eus cette surprenante pensée, je me demandai pourquoi je l'avais eue. Et puis j'observais Brunelle qui se tordait de douleur, n'émettant maintenant plus que des plaintes étouffées, et je regardai mon dessin, qui traînait sur la moquette. Et je compris tout. Non, ce ne pouvait pas être possible. Et pourtant. Y avait un moyen de s'en assurer. Ce que je fis. Je gommais la bouche sur le portrait. Et Brunelle se tut. Il sembla convulser, tandis qu'un trou sanguinolent apparut à la place de sa bouche. Et puis au bout de quelques instants, il se raidit et ne bougea plus du tout. Evidemment ! Il ne pouvait plus respirer. Alors j'entendis frapper. Je regardai la porte, je regardais Brunelle, je regardais mon dessin. Et puis finalement, je regardais ma gomme.....
- Entrez.
- Excusez-moi, j'ai cru entendre crier, dit en pénétrant dans le bureau,
Solange, la secrétaire de Brunelle. Tout va bien ?
- Oui, tout va bien, répondis-je.
- Mais, heu... où est passé Monsieur Brunelle ?

Jeudi
Je suis le maître du monde. Maintenant tout va recommencer à zéro. Mes erreurs ? Effacées ! Mes dettes ? Gommées ! Je suis le maître du monde. Après Brunelle, je me suis débarrassé de mon logeur, quel raseur celui-là ! Quant à la secrétaire de Brunelle, Solange, elle m'est dévouée corps et âme (surtout le corps), depuis que je lui ai soustrait un doigt, d'ici à ce que lui réclame sa main ! Maintenant elle vient tous les jours, docile, me voir dans mon bureau, ou plutôt sous mon bureau. J'ai un portrait d'elle, très ressemblant, accroché au mur.

Vendredi
Je pensais pas que j'aurais tant de mal à le dessiner, ce salopard, mais ça y est je l'ai achevé : Roustan, un autre dessinateur, un fumier de la pire espèce, non content d'être devenu Le Dessinateur Incontournable du Journal, il m'a piqué une gonzesse, y a deux mois, y croit que j'ai laissé pisser, mais il se trompe ! Oh oui, il se trompe ! A son tour, de perdre quelque chose de précieux. J'avais déjà une idée bien précise de la Chose en question. J'ouvre mon tiroir pour y prendre ma gomme, mais à la place j'y trouve un mot de Solange : Imbécile, tu crois que j'ai pas compris comment tu a fait ? Pourquoi crois-tu que j'étais si souvent sous le bureau ? Non ! Attends, pas d'affolement, Solange sait pas dessiner, oui, mais, mais le portrait de Roustan, je l'ai fait devant elle, elle a du aller trouver ce fumier ! Il faut que... Je me précipite à la porte de mon bureau et tends la main vers la poignée mais à la place de ma main il n'y a plus qu'un moignon sanglant.

©Kastet.