La promenade de Monsieur Fraudelle
de Jean-Baptiste Roussel



Il ne savait pas encore si cela lui avait été agréable, si cela lui avait fait plaisir de traverser ainsi, sans réfléchir et sans l’attendre ce nuage de fumée, lourd, pesant, effiloché, mélange de sueurs, d’haleine et de tabac brûlé dans la chaleur minuscule d’une pointe embrasée. Rien, jusqu’à présent, ne l’avait préparé à cette rencontre. Il ne savait pas encore si cela lui avait été insupportable ou que cela puisse être supportable. La rue était presque déserte. Le matin des dimanches est comme ça au centre de la ville. On ne reconnaît le bourg commerçant se prenant pour une ville que vers onze heures, lorsque ne manquent que pains, croissants ou pâtisseries pour l’accomplissement du rite dominical. Encore qu’à cette heure-ci, certains sont toujours à la messe, à Saint-Eusèbe, et d’autres pénètrent seulement dans la cathédrale. Toujours est-il qu’il avait remarqué avoir traversé ce nuage de fumée.

Il faisait froid. Un froid sec, sec et franc. On comprend là toute la profondeur du mot. Ce n’était pas le genre froid humide qui vous fait attraper du mal sans vraiment dire son nom.
Il ne savait pas s’il y avait des mots pour définir ce froid-là. Peut-être n’était-il pas vraiment d’ici, pas vraiment de ce terroir au point d’en sentir toutes choses, de façon innée. Pourtant, il vivait depuis presque toujours – seule son enfance s’était passée dans des campagnes plus froides encore et son temps d’étudiant à Paris – dans ce coin de France où la chaleur n’est pas systématique en été, où la neige est rarement présente en hiver, où la pluie renforce l’humidité venant de la rivière.
Toujours un climat entre deux. Jamais franc.
Ce jour là, le froid était sec. Il se dit qu’il devait exister un vocabulaire particulier, précis et renvoyant par l’image à la spécificité des choses pour nommer ce froid.
Ceux qui vivent dans le Grand-Nord ont des mots pour désigner la neige molle, la neige dure, la neige fondue et de même pour l’eau gelée ; d’autres, sous d’autres latitudes, ont le choix des mots pour nommer le sable coulant, le sable volant, le sable mouvant, le sable mort.
Lui, il se dit qu’il faisait froid, un froid sec et franc, et il réalisait à quel point il pouvait être désarmé face à son envie de définir la nature du froid de cette matinée là. Il se sentait soudain médiocre. Qu’avait-il appris ? A quoi ses quelques années à la Faculté lui avaient-elles servies, sinon à être respecté dans son quotidien laborieux et à justifier sa place dans la petite bourgeoisie locale ?

Jamais il n’aurait imaginé, en sortant de chez lui pour l’habituelle promenade matinale et dominicale, être à ce point déstabilisé par l’expiration d’un fumeur anonyme, qu’il avait dépassé sans trop le vouloir, alors qu’il déambulait dans les rues piétonnes en s’interrogeant sur la nature temps, rassuré par un programme précis.

Passer à la boulangerie pour réserver les Florentins et la baguette farinée, descendre tranquillement la rue Paul-Bert en s’agaçant toutefois de l’étroitesse des trottoirs, franchir la porte cochère du parc Paul-Bert, descendre l’allée, s’arrêter un instant devant le panneau de la Maison des Associations sans vraiment lire les affiches et les annonces de manifestations, faire le tour du parc, monter sur la butte et regarder la campagne, ressortir par l’autre porte, celle du côté de la rue de l’Orme-de-Joie, remonter un peu la rue du Pont avant de s’engager dans la rue Joubert, rester un moment à repérer les nouveautés dans la vitrine de la librairie, passer devant le théâtre, devant le bouquiniste, rattraper les rues piétonnes par la rue Fécauderie, la place de la Mairie, l’horloge, repasser à la boulangerie prendre les Florentins et la baguette farinée et enfin la rue d’Egleny. Toujours la même promenade, quelque soit la saison, quelque soit le temps. Depuis vingt ans ? Au moins.

De respirer l’haleine d’un fumeur lui avait tourné la tête et l’avait écœuré aussi un peu. Il n’était pas fumeur. Il n’avait jamais fumé. Ne fréquentait que très peu de fumeurs et considérait même ceux qu’il croisait parfois avec méfiance. Comment pouvait-on s’adonner à de tels pratiques, néfastes pour soi et gênantes pour les autres ? En s’engageant dans la rue Paul-Bert, il se demanda pourquoi. Pourquoi il se méfiait, pourquoi on s’y adonnait.

Les trottoirs étaient décidément trop étroits, et l’on manquait, à chaque fois que l’on mettait un pied sur la chaussée, se faire happer par une voiture, ou pire encore un camion, remontant la rue à vive allure. Le trottoir de droite, dans le sens de la descente, n’était pas plus confortable : les voitures mal garées, occupant plus que la place désignée à la peinture blanche, interdisaient au piéton de rester sur son territoire. A l’occasion, il écrirait au Maire, même s’il savait d’avance qu’il n’aurait pas de réponse personnelle, tout juste un vœu sibyllin dans le Bulletin municipal. Tant pis, il le ferait quand même, ne serait-ce que pour s’en vanter ensuite auprès de ses amis. De pouvoir dire « je l’ai fait, cela n’a servi à rien, mais voyez-vous je l’ai fait. Je suis un citoyen responsable ».

Un citoyen responsable. L’était-il seulement ? Que signifiait pour lui citoyen responsable ? Jamais il n’avait manqué une élection. Il disait manqué comme s’il s’agissait d’un rendez-vous, alors qu’il savait bien au fond de lui que c’était une obligation. Mieux encore : un devoir. S’était-il une fois seulement demandé ce qu’il adviendrait de lui, des autres, s’il n’y allait pas ? Non. A quoi servirait-il d’ailleurs de s’embarrasser avec de telles interrogations puisqu’il n’avait pas le choix. C’était comme ça, un point c’est tout. Quel que soit le bulletin glissé dans l’enveloppe, il fallait voter, et entre chaque élection, ruminer en silence et lorsqu’ « ils » tiraient vraiment trop sur la ficelle, écrire.
Jamais il n’avait déconsidéré un élu, une fois élu. Il se sentait, et il était, profondément démocrate, profondément respectueux de la chose publique, même s’il se permettait parfois, rarement mais toujours à bon escient croyait-il, d’aiguillonner un peu les édiles de sa ville ou, avec plus de distance, de son département.

Mais là, vraiment, les trottoirs étaient vraiment trop étroits, les places de stationnement trop nombreuses et le comportement de ses concitoyens automobiles incompatible avec sa notion de l’ordre public. Il écrirait au Maire dès cet après-midi. Il avait d’ailleurs déjà une idée de la tournure de la lettre.

Il s’apprêtait à en lire en lui-même l’introduction, tout en faisant des efforts d’équilibre pour rester sur le trottoir qui ne comptait là pour seule largeur que la bordure de ciment – dans le temps, c’était du granite, c’était tout de même plus chic – lorsqu’il toussa violemment.

Il fut surpris et à la fois inquiet. Ce n’était pas la toux profonde et douce du matin, comme lorsqu’un peu souffrant on a besoin d’expectorer ce que les cellules ascenseurs ont tenté d’évacuer durant la nuit ; ce n’était pas une toux de bronchite, profondément douloureuse, du genre de celle qui vous fait prendre conscience de l’existence de vos poumons. Non. C’était une toux qu’il ne connaissait pas. C’était une toux venant de pas très loin, de la gorge, sèche, piquante, sournoise même puisque chaque quinte en appelait une autre, plus sèche encore, si sèche qu’elle appelait des larmes, et les quintes s’enchaînent à un rythme tellement fou qu’on en oublie de respirer !
Et tenace par dessus le marché. Il devait faire des efforts pour accumuler suffisamment de salive afin de huiler sa gorge, l’adoucir en pensant à une cuillerée de miel, et que cette toux cesse ; ces efforts lui semblaient d’autant plus vains qu’il avait du mal à réunir cette salive salvatrice ; elle était épaisse, pâteuse, amère même, loin de la douceur du miel. Quelle horreur ! Que m’arrive-t-il ?

Cette toux, interminable, lui demandait un tel effort physique qu’il dut s’appuyer contre le mur par son bras droit tandis que sa main gauche, à plat sur la poitrine, tentait de retenir les élans de son thorax. Entre chaque quinte, il avait honte, honte de se donner ainsi en spectacle, en pleine rue, un dimanche, sur le parcours de sa promenade immuable. Honte à l’idée qu’un filet de bave puisse rester au coin de sa bouche sans qu’il ne s’en aperçoive.

C’est le picotement du crépi à la tyrolienne sur sa main moite qui le fit changer de position et l’incitât à fuir carrément ce trottoir là. Sans réfléchir, il traversa la rue, protégé qu’il serait alors, pensait-il, par l’écran des voitures en stationnement, celles qui le faisaient tant râler.

Pourquoi traverser là, justement à l’endroit où le haut et le bas de la rue s’isolent l’un l’autre par un virage que justifiait la topographie. Cette topographie inchangée depuis des siècles, qu’il suivait en pensée, dans les livres et par sa plume depuis ses premiers travaux. Cette rue, souvenir probable du cardo de la ville antique, il pouvait en suivre les yeux fermés les moindres reliefs, les moindres anomalies de surface qu’il comprenait en imaginant ce qu’il pouvait y avoir enfoui juste en dessous. Cette connaissance, qu’il croyait maîtriser depuis longtemps, le trahissait, là, maintenant. A moins que ce ne fût ces constructions récentes – toutefois XVIIe et XVIIIe ! – qui aient pu le trahir en subtilisant l’écho, rebondissant trop loin et surtout à l’opposé de son oreille, du vrombissement de l’automobile qui surgissait. Mon dieu ! Crissement insupportable des pneus chauds sur la chaussée froide et sèche ; invectives du conducteur – en des termes (est-ce cela la grossièreté ?) qu’il ne connaissait pas –, nullement effrayé mais plutôt agacé par le temps précieux qu’il perdait en devant redémarrer, qui plus est en côte ; regards étonnés des quelques passants. Et son cœur qui s’emballait alors qu’il n’avait même pas encore atteint le trottoir opposé… Que m’arrive-t-il ?

Il mit un temps certain à reprendre son souffle, adossé cette fois-ci au soubassement de pierres de taille du mur d’enceinte d’un l’hôtel particulier.

En apercevant en contrebas le porche de l’entrée du parc, il se sentait déjà mieux. Un seul des deux battants de la porte était ouvert ; en enjambant le seuil surélevé, il se dit qu’il était maintenant en sécurité, qu’aucune voiture ne pouvait surgir dans l’allée, que rien de fâcheux ne devait lui arriver dans ce parc qu’il connaissait si bien, qu’il connaissait bien avant que ce ne soit un havre accessible au public.
Il ne restait du couvent des Jacobins, installés ici depuis le XIIIe siècle, que les vastes caves intégrées dans la belle demeure bourgeoise construite après la Révolution et au fond du parc la butte de terre qui intriguait tant de monde. Elle avait été aménagée par les frères qui voulaient jouir du panorama sur la campagne sans sortir de leur couvent.

Depuis la rue et la porte cochère, l’allée s’allongeait en pente douce, à peine marquée par les ravinements des orages d’automne, et s’il n’y avait quelques papiers gras rompant l’harmonie des bordures en herbe, il se serait senti vraiment bien, au calme, avec lui-même.
Il fallait qu’il reprenne ses esprits, qu’il se sente tout à fait tranquille pour profiter enfin de sa promenade.

Mais il n’y avait pas que des papiers gras. Il y avait aussi des boites en aluminium ayant sans doute contenu des sodas ou de la bière bon marché. Il remarquait surtout de très, trop, nombreux mégots de cigarettes. Décidément ! Quelle peste !

Les massifs étaient appesantis dans la torpeur glacée de la matinée, squelettiques buissons pelliculés de givre que l’ombre des grands murs semblait vouloir préserver, arbustes dénudés conservant pudiquement quelques feuilles noircies à force d’être mortes et jeunes pousses définitivement gelées ; il est vrai que l’automne avait été si doux…

Il n’y avait personne. Personne dans la cour gravillonnée devant la vaste demeure. Les volets étaient fermés. Fermés également ceux de la maison du gardien.
La console, sur le pignon, ne supportait plus rien. Le buste qu’elle devait mettre en valeur avait rejoint depuis peu les collections du musée, à sa demande, mais avait-il bien fait de faire ainsi ôter du mur le sourire de l’homme constructeur ?

Il s’arrêta plus longtemps qu’à l’habitude au pied du panneau de la Maison des associations ; sans doute avait-il besoin d’une ultime étape tranquille avant d’atteindre son banc sous les tilleuls. Des affichettes « imprimées par nos soins ne pas jeter sur la voie publique » annonçaient le programme des quinze jours à venir. Présence sur le marché de Noël du stand de l’association « Un enfant, la vie » ; toujours au marché de Noël, stand d’huîtres vendues au profit des pêcheurs boulonnais (c’est vrai, le dernier raz-de-marée a été si dévastateur…) ; conférence « Se faire obéir sans violence » par l’association des Assistantes maternelles ; annonce manuscrite « Jeune fille sérieuse, présentée par parents, garde vos enfant le soir » photocopiée sur un papier rose saumon. Il se dit qu’il devait y en avoir ainsi dans toute la ville. Il s’amusa également du système ingénieux : le bas de l’affichette était découpé en franges et sur chacune d’entre elles le numéro de téléphone était inscrit. Il suffisait aux parents soucieux de protéger leur progéniture le temps d’un spectacle, d’un restaurant ou d’un cinéma, d’emporter une des franges pour avoir ainsi en permanence et à portée de main la solution. Restait un problème de taille, sans doute récent : lassée de réparer les dégradations, lassée des plaintes des associations, la Ville avait fait poser sur le panneau des portes vitrées fermées à clef…

Il riait en lui-même et se sentait bien. Il était rassuré que ses récentes mésaventures olfactives ne soient plus qu’un mauvais souvenir, lointain, qu’il effacerait définitivement avec aisance, peut-être en soufflant simplement l’air contenue dans ses poumons, créant un halo de brume pure.

Il allait pivoter sur sa gauche – il aimait faire crisser le gravier et surtout entendre l’écho rebondissant contenu dans l’aire du parc qui devenait alors une île isolée dans l’océan urbain – et poursuivre sa promenade lorsque son regard fut attiré par une affichette de couleur jaune, qu’il n’avait d’abord pas vue à cause de l’éclat du soleil, perçant enfin la ramure des grands arbres, sur l’angle nouvellement vitré du panneau. « Passage Soufflot. Jeudi 18 décembre à dix neuf heures. Conférence animée par le professeur Eric Benabilès, Ethno-tabacologue : Tabagie et frustration sociale ». Le lieu, l’heure, le nom du conférencier et le thème de la soirée étaient écrits en gros. Sous le titre en italique, en plus petit, il y avait un cours résumé : « Depuis ses premiers travaux, le professeur Eric Benabilès, de l’Université 7 d’Etat, a consacré ses recherches à la place du fumeur de tabac dans nos sociétés occidentales depuis les premières lois répressives de la fin du XXe siècle. Sa double formation de médecin et d’ethnologue (récompensée par le prix Albert-Sadre 2023) lui a permis d’étudier de façon originale la place du fumeur dans le groupe social, le regard de l’autre sur le fumeur et les conséquences dramatiques physiques, mentales et humaines de sa perversité. Les travaux du professeur Eric Benabilès reçoivent le soutien de la Fondation d’Etat contre le tabagisme ». Et écrit encore plus petit : « Cette conférence est organisée par le Bureau départemental de la Répression du Secrétariat d’état chargé de l’Hygiène publique ».

Il ne savait plus ce qu’il avait prévu pour la soirée du 18 décembre, mais il se dit qu’il s’arrangerait pour aller écouter le professeur Benabilès. La salle était à deux pas de chez lui ; quelques obligations qu’il ait pour cette soirée, la conférence serait un excellent apéritif et un bon sujet de conversation au Club. Il s’étonna toutefois de ne pas avoir reçu d’invitation personnelle ; il est quand même correspondant auprès du Bureau départemental pour son quartier… Demain, il leur téléphonerait.

Les graviers de la cour devant la maison ne crissaient pas sous le mouvement rotatif de son pied ; le froid, le gel avaient sans doute intimement liés chaque caillou, formant ainsi une immense chape monolithique refusant de vibrer sous son seul poids. Vexé, il pénétra pourtant comme d’habitude dans le parc par l’allée de droite. Il était inflexible. Quoiqu’il arrive, rien ne pouvait, ne devait, bouleverser un programme de promenade établit depuis longtemps et qui avait fait ses preuves. L’allée de droite, toujours la droite !

Heureusement, les lions étaient toujours là. Il fut rassuré que ces fauves majestueux, sculptés habilement dans un calcaire local par un artiste inconnu du siècle dernier, n’aient pas disparu, volés ou déplacés dans l’ombre des réserves du Musée. Il regrettait la stèle gallo-romaine remployée naguère dans le mur de terrasse du podium depuis lequel on pouvait observer la campagne alentour. C’était une stèle impudique pour l’ancien maire. Il l’avait fait retirer et placer dans l’ombre des caves de l’Hôtel de Ville. L’actuel l’aurait copié en milliers d’exemplaires s’il avait su son existence… !
Lui s’en souvenait parfaitement. Souvent il avait caressé en rougissant un peu ce sein sortant du vêtement, lustré, brillant à force d’être touché par des mains furtives, honteuses ou provocatrices, naïves ou perverses, ce sein millénaire, premier émoi pour nombre d’adolescents.

Pourquoi être ainsi essoufflé ? L’air était toujours aussi franc et sec, le soleil maintenant perçait les ramures des grands arbres pour couvrir de mosaïques changeantes la pelouse tondue, les graviers, les troncs d’arbres et les statues de pierre. Le vent parfois vibrait les branches trop sèches tombées durant la nuit. Ou peut-être hier. Il est vrai que dimanche pas un seul employé municipal n’accepte de rétablir l’ordre.
Sa promenade devait se poursuivre, il devait retrouver les sensations habituelles, retrouver à chaque pas le rythme imposé par la saison. Pourquoi être à ce point essoufflé et surtout à cet endroit tellement inhabituel ? Aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, de toutes les promenades qu’il avait faites, la fatigue s’imposait plutôt en haut de la rue Joubert, juste avant d’engager la montée de la rue Fécauderie, et heureusement qu’à sa naissance existait toujours le marchand de tableaux ; heureux prétexte pour un discret repos. Mais là, dans le parc, juste après les lions, jamais il n’avait eu cette impérieuse envie d’un instant de silence et de repos. Il faut juste que je reprenne mon souffle, se dit-il, la main sur la poitrine. Avec l’étrange sensation d’un instant nouveau, jamais vécu. Si d’habitude il s’asseyait sur le banc, c’était pour profiter du parc, jamais pour reprendre son souffle.

Sur le banc de pierre, une place était occupée par un homme, jeune, les mains jointes, les coudes posés sur ses genoux et le regard fixé sur un moineau picorant le gravier de l’allée. A ses pieds, un sac ouvert laissait s’échapper un fil montant jusqu’à ses oreilles en se séparant en deux. Parfois sa tête dodelinait en même temps qu’un pied frappait le gravier.

Malgré cette présence importune, il s’installa à la place inoccupée en tentant de respirer calmement. L’homme assit à côté le regarda, souriant à peine avant de retourner à l’observation du moineau.

Monsieur Fraudelle, jambes étendues, dos calé sur le dossier du banc, mains jointes sur son ventre reprenait son souffle, calmement, avec un plaisir grandissant, fermant les yeux même pour mieux profiter de l’air, du soleil et du chant des oiseaux. Peu à peu, par une parfaite maîtrise de ses mouvements, il réussit même à respirer sans bouger son corps.

L’homme à ses côtés retira les fils de ses oreilles, les plongea dans son sac et en retira un paquet de cigarettes. Il en prit une, l’alluma, recracha la fumée en tourbillons et se souvenant soudain de la présence de son voisin lui en proposa en tendant le paquet ouvert duquel s’échappait l’extrémité orange d’une.
- « Grand Dieu non !, vous n’êtes pas fou ?, consommer un tel poison ! », s’écria monsieur Fraudelle qui se remit aussitôt dans la position qui lui seyait le mieux en oubliant très vite cet étrange voisin.

Après un instant de silence, après l’avoir regardé des pieds à la tête, l’homme lui dit simplement : « Comme ça, dans cette position et avec ce sourire, vous avez l’air d’un mort, comme ceux des gisants médiévaux ou encore comme ceux que l’on trouve dans les sarcophages antiques ».

Et de l’autre côté du banc, dans la lumière blanche de cette matinée d’hiver, l’ange souriant et accueillant lui tendait déjà la main.



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