L'été de Marie
de Jean-Baptiste Roussel



Cette fois-ci, elle avait mis la table juste sous le cerisier, à l’aplomb de la grosse branche chargée de fruits rouges et juteux comme elle les aime. Son ombre, large et parsemée de taches de soleil, engloberait précisément l’endroit où elle souhaitait s’installer. L’air était chaud et le vent de la veille n’était plus qu’un souvenir lointain, à peine trahit par quelques feuilles roussies piégées dans l’angle que forment la bordure de pierres de la plate-bande de lavande et le mur du jardin. L’enduit manquait parfois et les boursouflures crevées s’auréolaient de replis que seuls les gros grains de sable tenaient. En suivant du regard la continuité du mur, elle s’arrêtait tranquille sur les cris des enfants jouant dans la piscine. Les boudins finiraient bien par crever à force de se jeter dessus en riant. L’air était chaud et le vent d’hier un souvenir. Puis, son regard revenait sur l’ombre, histoire de reposer ses yeux.

Minouche arriva de chez le voisin en traversant le buisson, presque sans bruit et doucement, dans le dos de Marie. Il contourna le massif de buis en se frottant aux branches durcies par la taille et s’apprêtait à sauter sur ses genoux lorsque la sonnerie du téléphone l’obligeât à se lever.

Pierre ne rentrera pas ce soir. Un dîner, semble-t-il important, avec des clients plus importants encore, le contrat du siècle qui allait leur permettre enfin de partir, construire des maisons ailleurs, là où il fait plus chaud, là où elle sera plus belle et les enfants plus heureux. Des clients étrangers, qui ne connaissaient ni la ville ni la région, ni même Vézelay – c’est dire s’ils sont étrangers, tu te rends compte ? –, et il faudra se les trimbaler partout et même rester à l’hôtel et répondre à leurs moindres souhaits… et cætera, et cætera, et cætera.

Marie aimait bien cette maison. Pas tant le jardin, pas tant la maison, ni même la terrasse cimentée entre la maison et le jardin, comme un sas, une étape à franchir avant de pénétrer d’un côté ou de l’autre, encore moins le perron de devant s’exposant sur la rue. Elle aimait bien cette maison pour tout ce qu’elle contenait, pour chaque espace isolé et liés à la fois, pour chacun des sons, chacune des images que ses pierres contenaient. Son histoire. Peut-être déjà ce n’était plus la leur. Mais à coup sûr la sienne et pour longtemps, elle le savait. Aux enfants aussi. Ils y étaient nés, y vivaient, s’y construisaient de doux souvenirs. De doux instants.

Minouche s’endormait déjà sur ses cuisses lorsqu’en étendant ses jambes, elle heurta la chaise d’en face. C’est normalement la place de Pierre. Elle est tombée. Le fracas de sa chute étonna les enfants. « Ce n’est rien, c’est Minouche ». Et les rires redoublèrent.

La table était exactement là où elle l’avait souhaité. L’ombre de la grosse branche débordait même de l’aire qu’elle maîtrisait du regard sans trop bouger la tête. Elle était bien, relevait parfois une mèche qui chatouillait son nez. Un geste pour la relever. Juste une geste et rien de plus. Le verre de sodas un peu trop loin pour l’attraper sans défaire son dos du dossier. Il faut juste imaginer la fraîcheur des glaçons sur la joue. Un geste démesuré.

Pierre ne supportait pas que la table ou les chaises de jardin ne soient pas exactement alignées aux joints du ciment de la terrasse. Ce n’était paraît-il pas en harmonie avec l’équilibre de l’espace. Pour un architecte créateur, elle trouvait cela un peu rigide ou convenu. Sans doute préférait-elle l’évasion simplement provoquée par la fourmi sur la table transportant cette énorme miette de pain. Comment fera-t-elle pour la traverser alors que les lames sont chacune séparées par un vide ? Disposée comme cela, la table lançait par en dessous et de biais des raies de soleil sur les petites touffes d’herbe poussées ça et là, dans les joints parfaits ou dans les toutes petites fissures qui s’étiolaient de part et d’autres de l’Axe. Des ruptures ? Des accidents ? Des sillons ? Des persiennes ? Plutôt le soleil traversant dans la forêt une béance de la canopée. Des raies changeantes. Caressantes même pour ses jambes.

De la porte ouverte de la cuisine parvenait parfois le son de la radio. C’est juillet. Le tour de France. Des sirènes, des klaxons, des rires, des commentaires et de l’accordéon. Le vent était tombé depuis la veille. Pourtant parfois le rideau à franges de plastic multicolores s’arrondissait, se bombait, rentrait dans la cuisine puis s’élançait mollement au dehors. Doucement. Pour revenir ensuite dans l’embrasure de sa porte. Et de nouveau la même danse.

De ne pas éteindre la radio et être dehors est aussi plaisant. On peut l’oublier en pensant à autre chose, puis elle revient, puis elle repart. Elle est là, si on en a besoin ; au cas où. Comme Minouche qui ronronne et qui a chaud sur mes cuisses.

Pierre ne rentrera pas ce soir et je suis bien se dit Marie.


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