Vie et mort
de Fabien



Sonntag Fabien, 2003


J'ai beau écrire sans cesse. Ce sont toujours les mêmes idées noires qui me viennent à l'esprit. La Mort, le désespoir, la peine. Ce sont des sentiments qui me sont aussi proches que me sont éloignés la joie ou l'espoir. Que dire de ma vie? Elle est mêlée de problèmes et de défauts. Enfermé ici depuis dix ans, ces murs sont ma seule famille, ce sont les seules choses que je connaisse. Je peux vous dessiner les yeux fermés un plan des bâtiments. C'est de toute façon la seule chose que je sais faire parfaitement. Comme me disent tous mes professeurs, je ne sais «rien faire de mes dix doigts». Incapable est l'adjectif plus souvent utilisé pour parler de moi. Mes études n'ont jamais été un succès. Mes efforts au lycée ont toujours été vains. Je bossais, mais ce n'était pas pour moi. Si je travaillais autant, c'était pour que mes parents soient fiers de moi. Au lieu de cela, je n'ai cessé de les décevoir sans cesse. Quand un prof voulait bien accepter mes efforts, mes parents n'avaient plus une once de confiance en moi. Mon père n'a jamais compris pourquoi j'étais comme ça. Dès le collège, on a voulu m'orienter vers une branche professionnelle, mais mon père a répondu que cette «voie de garage» n'était pas pour son fils. Je ne sais pas si tout aurait été autrement,je pense tout de même que je me serais senti plus à mon aise dans cet univers. Au lieu de ça, ils m'ont envoyé dans un lycée où seul le résultat était important, pas la personne. Mon bac?.. J'ai fini par l'avoir. Le troisième essai était le bon. Vingt et un ans, j'ai eu ce diplôme si important et si factice à vingt et un ans. Il ne m'a pas ouvert beaucoup de portes. II ne vous ouvre que les portes d'une autre école. Ma mère a enfin compris à ce moment que je n'étais pas fait pour les études. Elle a tenté d'en convaincre mon père. C'était une autre histoire. Autant, essayer de convaincre un chien de miauler... Totalement infaisable. On a fini par avoir une discussion tous les deux. Il m'a alors dit que si je rentrais dans la vie active sans son accord, il était inutile de revenir chez lui. C'est ce que j'ai fait! Continuer les études n'aurait servi à rien. C'est à ce moment que ma vie a réellement commencé, mais c'est également à ce moment que ma vie s'est terminé par mon enfermement. En un laps de temps très court, j'ai connu le Bonheur et la Peine. Le bonheur est venu de la personne de Célia. Je l'ai connu le 23 avril. Les cheveux noirs, les yeux vert clairs. De ce contraste naissait une beauté qui illuminait quiconque. Pourtant, au début on ne se supportait pas. En fait, ce qu'on n'aimait pas en l'autre était notre ressemblance. Qui aime son propre reflet? Moi, je ne l'aimais pas. Mon caractère est trop mauvais. Jamais je n'avais imaginé aimer une fille qui a le même. Elle était étudiante en Licence de Droit. Elle était passionnée par ce qu'elle faisait. Je l'admirais tout en l'enviant. On est resté ensemble trois mois. Après ces trois mois, ils sont venus me chercher, et m'ont enlevé tout espoir de vivre comme les autres! C'était un jeudi, au cours du mois de mars, j'étais aller voir Célia à sa fac. Avec quatre de ses amis, nous étions allés nous promener dans un petit parc. Il faisait très beau, et tous me parlaient comme s'ils me connaissaient depuis longtemps. Pour la première fois depuis que j'avais quitté mes parents, je me sentais entre amis. Je ne désirais qu'une seule chose: que cet instant ne cesse jamais. Toutefois, ils devaient retourner à la fac. Je les raccompagnais donc. En chemin, mon patron me téléphona pour me demander où j'étais. Je lui répondis calmement que j'avais pris ma demi-journée en lui expliquant où j'étais. Il s'excusa en prétextant qu'il avait oublié. Après être arrivés à la faculté, chacun alla dans son coin. Célia et moi restions un peu seuls. Alors qu'on venait juste de s'asseoir, deux keufs... Je veux dire deux policiers entraient dans le hall, et se dirigeaient vers nous. « Voudriez-vous nous suivre, s'il vous plait ? » On m'avait accusé de meurtre. Un avocat, j'aurais tué un avocat après être rentré chez lui par effraction. Tous les étudiants me regardaient comme un assassin. Célia a gardé sa confiance en moi dès ce moment et jusqu'à la fin de ce que la justice a appelé 'un procès'. C'était tout sauf un procès. Tout ce qui a été dit durant cette mascarade était faux. Trois personnes ont déclaré m'avoir vu rentrer. En plus, l'une d'elle a déclaré que j'étais sorti du domicile de l'avocat avec du sang sur les mains. Personne n'a relevé la stupidité de ce témoignage. Selon eux, je serai entré alors qu'il faisait nuit. Donc, comment ce témoin aurait-il pu voir des traces de sang sur mes mains. Des journalistes qui ont entendu ma cause ont clamé cette incohérence. Mais personne ne les a écoutés. Je ne sais plus quoi dire. Tout ce que je pouvais faire a été fait. Je suis seul entre ces quatre murs. Ils sont devenus mon quotidien.

La prison, ce n'est pas une colonie de vacances où on retrouve ses copains. Il n'y a rien de joyeux dans le fait d'être enfermé vingt-deux heures sur vingt-quatre. Etant dans le couloir de la Mort, je n'ai le droit qu'à une sortie de deux heures par jour. A chaque fois que je vois le soleil, il faut bien une heure pour me remettre. Sa lumière est si blanche, et si forte. J'en pleurerai à chaque fois. J'ai mal de vivre ici. Je suis innocent, j'ai beau le crier, personne ne m'écoute. Je ne suis qu'une ombre parmi les détenus. En fait, lorsqu'on nous enferme, ce n'est pas pour nous punir mais pour mieux nous oublier. Ils ont honte que certains d'entre eux puissent prendre un chemin autre que celui prévu. Encore au début du vingtième siècle, il existait les foires aux monstres. C'était des chapiteaux dans lesquels on pouvait aller voir des hommes ou des femmes qui ont comme seul défaut de naître autrement. C'est ce qui s'est passé en 1887, en Angleterre, avec M. Merrick que l'on a aussi appelé Elephant-man. Atteint d'une maladie rare et grave, on l'a fait passer pour un animal que tout le monde voulait voir. Cette mode est vite passée, l'humain a alors trouvé un autre exutoire pour ses craintes et ses hontes. Les meurtriers et voleurs sont devenus les rebuts que personne ne voulait accepter parmi eux. Je ne veux pas dire que tous ceux présents dans une prison sont des enfants de chœur. Loin de là ! Il existe des vrais salops, comme les assassins d'enfants ou encore les violeurs. Ceux-là ont droit à une double punition: prison et coup. La prison est seulement la peine légale. Mais, il n'est pas rare de les entendre crier le soir. Régulièrement, les cris se répondent en écho. Je ne vais pas les plaindre. Ce sont des mecs qui ont profité d'une faiblesse pour abuser. Mais, jamais je ne participe à ce genre de règlement de compte. A mon arrivée, je restais toujours seul. Je ne voulais parler à personne. Je réagissais comme tous les autres qui sont en dehors de ses murs. Les autres 'pensionnaires' m'ont fait descendre de mon piédestal. Ils m'ont fait comprendre que la prison était une véritable société à part entière. Il y a les dirigeants et les dirigés. Quand j'ai compris ça, j'ai tout fait pour être entouré des plus craints. Après avoir réussi ça, plus personne ne m'a cherché d'emmerdes. Malgré tout, j'ai un vide dans mon cœur. Si je ne me suis pas déjà pendu ou tiré une balle, c'est que j'avais l'espoir de revoir ma Célia. Je l'ai revu pour la dernière fois hier. Elle était toujours aussi belle. Le vert de ses yeux m'a apporté un peu de liberté de cette enceinte d'oppression. Je ne vais plus la revoir. Plus jamais.. .

On m'a prévenu au début de la semaine, je vais aller voir Jack ce matin. Il est trois heures du matin, je ne dors pas. A quoi ça sert!... Dans une dizaine d'heure, je serai mort. Y a-t-il quelque chose après la mort? Je le saurais mais ne pourrais plus y répondre. J'ai cessé de crier mon innocence. Rien ne sert de crier devant la Faucheuse. Si elle a décidé de vous prendre, rein ne peut plus rien n'y changer. Le pire n'est pas de mourir alors qu'innocent, mais de mourir en sachant que tous croiront à la culpabilité du père de ma fille...

Il est dix heures. J'ai les pieds et les mains enchaînés. On sait jamais: je pourrais toujours m'évader en passant par la grande porte. J'ai eu le droit au dernier repas. Très copieux! J'ai rien mangé, j'ai pensé que le dernier voyage ne m'affamerait pas trop. Un prêtre est ensuite venu. C'était comme à la télé. Je lui ai demandé ce qui m'attendait après ma rencontre avec Jack. Il n'a pas saisi ma question. J'ai du alors lui expliquer qu'on appelait ainsi notre grande amie à la faux. Le prénom d'un bourreau est devenu par analogie celui de l'Inconnu. Il m'a alors dit que c'était inconnu également pour lui. Il m'a ensuite demandé si je voulais me confesser. Je l'ai fait pour lui faire plaisir. Mais, ça fait bien longtemps que j'ai arrêté de croire en une quelconque entité supérieure...

Je marche dans les couloirs sombres et tristes de la prison. Le silence règne! Chacun respecte ma volonté de faire mes derniers pas dans le silence. Je ferme les yeux. Ma petite fille me revient. Elle a pris la beauté de sa mère, j'espère qu'elle prendra également sa chance. Je n'en ai jamais eu. Alors ma disparition ne sera pas une grande perte...

Jack est devant moi. Je suis le seul à le voir. Il me fait un sourire que l'on comprend hypocrite. Je lui rends son sourire. On m'attache sur la chaise. Un miroir est devant moi. Je me doute que journalistes et famille de la victime sont derrière. Le pire dans tout ça est que le véritable assassin n'a jamais été retrouvé. Jack se déplace et se positionne à côté du bourreau. Il pose sa main sur celle du bourreau. Le levier est baissé!...



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