Un ange passe
de Fabien



Sonntag Fabien, 2003


"-Je suis désolé de vous apprendre que l'on a fait ce qu'on a pu…

Le silence répond au médecin. Elle n'ose comprendre ce qu'il lui dit. A-t-elle perdu son trésor? Elle s'est battue pour l'avoir. Tout indiquait qu'elle était stérile. Son premier mari l'a alors quittée. Il ne pouvait pas concevoir de n'avoir aucune descendance. Il devait en avoir une. Il devait faire survivre son nom. Alors il l'a quittée. Elle en a souffert, et ne s'en est relevée qu'au bout de deux ans. Durant cette période, le temps s'est écoulé comme à son habitude sans s'attacher à ce qu'il provoque. Elle a tenté de se suicider par deux fois. La première fois, un de ses amis l'a sortie de là. Mais, la seconde, elle a failli réussir. Lorsqu'on l'a retrouvé, elle était entre la vie et la mort. Elle était plus près des rivages du Styx que de la Vie. Elle a passé un mois entier dans le coma. Quand elle s'est réveillée, elle a pleuré toutes les larmes de son corps. Sa vie n'avait plus de raison. Elle ne vivait pas. Elle survivait. Ses amis l'ont entourée. Lui demandant sans cesse comment elle allait. La rassurant. En agissant de la sorte, ils l'accablaient plus qu'ils soutenaient. A chaque fois qu'elle remontait la pente, elle trouvait quelqu'un pour lui demander comment elle allait. Le résultat était alors inévitable, elle repensait à son manque et elle replongeait dans la déprime. Pour survivre, elle a commencé à s'éloigner de ses amis. Elle finit par se retrouver seule. Elle était alors bien dans sa peau. Elle commençait à reprendre goût à la vie. Elle recommençait tout à zéro. De plus, elle avait pris une décision qui lui tenait à cœur. Si elle ne pouvait pas enfanter, elle adopterait un enfant et l'élèverait comme s'il était le sien. Elle aurait préféré connaître les joies et les douleurs de l'enfantement, mais le destin en avait décidé autrement pour elle. "Soit! Faisons avec ce qu'il a prévu pour moi!" Sa décision était prise. Elle allait faire les démarches et obtenir ce qu'elle voulait. Malheureusement, elle était loin de se douter que le bonheur était encore loin. Il sera présent en sa vie mais il était encore loin.

Elle commença les démarches le jour de son vingt-sixième anniversaire. Elle espérait pouvoir obtenir l'autorisation d'adopter avant son prochain anniversaire. Toutefois, plusieurs obstacles se sont dressés devant elle. Le premier fut ses antécédents psychologiques. Ses deux tentatives de suicides jouèrent contre elle. Elle s'y attendait, mais l'administration semblait se centrer sur ce problème malgré les nombreuses notes de son psychiatre Il y indiquait qu'elle était prête à se concentrer sur un enfant. Ce serait, selon lui, la dernière étape vers sa guérison. L'administration ne voulut rien savoir. Ses antécédents étaient trop lourds. De plus, elle était seule. Sans mari, ni compagnon. Elle n'avait décidément pas le profil requis pour adopter. Pendant plus de deux ans, elle s'est battue avec cette pieuvre implacable. Elle voulait cet enfant. Plus rien ne l'attirait en cette existence. Seule une vie à élever pouvait lui redonner goût à la vie. La lutte a été rude. Les épreuves se suivaient. Elle n'y voyait pas la fin du tunnel. Elle était dans le noir le plus total. Mais elle avait l'espoir que ce chemin mène à son but. Elle avait espoir de réussir sa quête. Elle le devait. Pour elle. Pour ses parents. Elle ne pouvait se résigner à ce que ses parents disparaissent sans connaître le futur de leur famille. De leur lignée. De leur nom. Elle avait confiance en son avenir. De nombreuse fois, elle était proche du point de non-retour. Proche du gouffre d'où on ne revient pas. Seul l'espoir l'a sauvée. Elle savait qu'elle obtiendrait ce qu'elle cherchait. Ce qu'elle chérissait déjà. Elle voulait prendre son enfant dans ses bras. Elle voulait un enfant.

Un jour, l'administration lui a donné son feu vert pour mettre en route la procédure d'adoption. Un combat était gagné mais la guerre contre la solitude n'était pas pour autant finie. La procédure fut longue et lassante pour cette pauvre femme qui luttait seule. Elle visita tous les orphelinats qui existaient aux alentours de chez elle. Elle n'eut pas le coup de foudre. Elle n'avait pas eu le coup de cœur qu'elle espérait. Il n'était pas concevable pour elle de prendre la responsabilité d'un enfant qui ne l'avait pas irrémédiablement attirée dès le premier coup d'œil. De cette lutte, il ne lui restait que sa famille qui l'aidait dans sa recherche. Son frère, de cinq ans son aîné, eut envie de lui faire comprendre qu'elle courrait après une chimère. "On ne sait pas en voyant un enfant qu'on l'aimera toute sa vie! L'Amour se crée avec le temps. Laisse leur le temps de te montrer qu'ils sont ce que tu cherches." Mais, elle restait dans son idée. Elle devait reconnaître sont enfant dès qu'elle le verrait. C'était écrit. Son Destin lui avait réservé un enfant particulier. Elle le savait. Elle le sentait. Elle devait être patiente. Alors, il lui arriverait ce qu'elle attend depuis de si nombreuses années. Sa recherche dura près de un an et demi. Par un soleil d'été, elle commençait à désespérer de trouver l'enfant parfait. Les paroles de son frère cognaient dans sa tête. Elles avaient entamées un écho infinissable. Avait-il raison? Valait-il mieux ne plus attendre? Elle atteignait la trentaine. Elle avait peur de s'être battue toutes ces années pour rien. Fallait-il baisser les bras? Comme en réponse à son désarroi, le téléphone sonna. Elle se leva pour répondre. Sans grande conviction. Elle ne voulait parler à personne. Elle voulait juste rester seule avec ses questions. Cependant, elle avait un pressentiment. Cet appel pouvait être la fin de sa lutte. Sa victoire. Elle décrocha avec la crainte d'être de nouveau déçue. Une voix féminine lui demandait de venir à l'orphelinat de Versailles. Un enfant venait d'être trouvé dans un sac près d'une poubelle. Sûrement une mère qui ne se sentait pas d'affronter l'éducation d'un enfant. Il en existait de plus en plus. Pas assez forte pour avorter. Pas assez forte pour l'élever. Elles prenaient la décision de l'abandonner. Elles le regretteraient toute leur vie. Mais c'était la seule chose à faire. Cela a toujours existé. A des époques plus reculées, il était coutume dans ces cas de laisser le nouveau-né devant une église. A nouvelle époque, nouvelles mœurs. De nos jours, il est plus simple de laisser les nouveaux-nés près d'un lieu fréquenté par tous. Or, qui fréquente les églises? Peu de personnes. La Foi a disparu du cœur de nos concitoyens. Les enquêteurs vous diront qu'il n'est pas rare de trouver des enfants dans des sacs plastiques. Laissés là par des mères désabusées par la vie elle-même. Une telle découverte doit être faite vraisemblablement une fois par an. Ce fut un de ses enfants qui fut recueilli par l'orphelinat de Versailles. La police le leur avait amené. Il était en bonne santé. Contrairement à d'autres retrouvés morts dans les mêmes conditions.

A peine le combiné du téléphone posé sur son socle, elle le reprit en main pour appeler son frère. C'était le bon. Elle le sentait. Cet enfant serait le sien. Elle l'élèverait comme un petit roi. Elle serait sa mère, et lui le fils qu'elle a toujours désiré. Ou la fille. L'institution ne lui avait pas dit le sexe de l'enfant. Peu lui importait. Ce qui comptait pour elle était qu'elle l'avait trouvé. Avant même de l'avoir vu, elle en était sûre. C'était le bon. Elle raconta l'histoire de l'enfant, du moins le peu qu'elle ne savait, à son frère. Elle lui demanda de l'accompagner. Il rechigna. Il craignait qu'elle soit de nouveau déçue. C'était arrivé tant de foi. La déception de sa sœur lui était devenue difficilement supportable. Elle insista. C'était important pour elle que son grand frère soit présent. Il était tout pour elle. Leur complicité l'avait souvent sauvée d'elle-même. Elle lui promit que c'était la dernière fois que lui demanderait une telle chose. Pour elle, c'était l'Enfant qu'elle attendait depuis toutes ces années. Il finit par accepter. Après tout, pourquoi lui refuser une telle requête? Qui était-il pour refuser cela à sa sœur? Il vint la chercher chez elle. Le voyage, si court soit-il, se fit dans le silence. Tous deux étaient dans leurs pensées. Elle, elle s'imaginait l'enfant. Serait-il blond ou brun? Garçon ou fille? Elle explorait toutes les hypothèses. De toutes façons, qu'elles que ce soit les réponses à ses questions, elle était sûre d'une chose. Il serait un enfant parfait. Elle le savait au plus profond d'elle. Durant le voyage, un sourire se marqua de plus en lus précisément sur son visage. Elle était enfin heureuse. Son frère s'en inquiéta. Sa déception en serait encore plus grande. Mais il décida de rien ne lui dire. Il se trompait peut-être! Et peut-être pas!

Arrivés à l'orphelinat, elle se dirigea à l'intérieur sans attendre que son frère ait fermé la voiture. Elle devait le voir. Elle se présenta. Une femme l'amena dans un chambre individuelle. Une autre, en blouse blanche, était penchée au dessus d'un landau. "Une infirmière" supposa-t-elle. Etait-il malade? Les questions se bousculèrent dans son esprit. Si vite qu'elle n'avait pas le temps de chercher une réponse à chacune d'entre elles. Celle qu'elle supposait être une infirmière se retourna. Un sourire lui illumina le visage. "C'est un garçon"! Nous ne connaissons pas son prénom, mais il est en pleine forme." Elle s'approche et se pencha au-dessus du landau. Il avait à peine trois mois. Il dormait du repos du juste. Un sommeil calme et serein. Les larme lui coulèrent des yeux. Elle pleurait comme une petite fille. Elle l'avait enfin trouvé. Elle avait trouvé ce qu'elle cherchait depuis quatre ans. Elle avait son enfant devant les yeux. Plus aucun doute n'était possible. C'était son enfant. L'enfant qu'elle attendait. Il était sous ses yeux. Elle se retourna à son tour, et vit son frère dans l'embrassure de la porte. Elle se jeta dans ses bras. Aucuns mots ne sortis de ses lèvres. Elle ne pouvait rien dire. Elle ne voulait rien dire. Elle avait toujours pensé qu'elle aurait plein de chose à dire à ce moment-là. Elle remarqua que ce ne fut pas le cas. Ça lui était égal. Elle était dans les bras de son grand frère. Seul lui importait qu'elle puisse repartir avec son enfant pour le présenter à ses parents.

Ce ne fut pas si simple. Quand elle se reprit, le responsable de l'orphelinat lui décrivit les démarches qui lui restaient à faire. Il l'aiderait. Elle pouvait en être sûr. Son soutien lui était accordée. Elle rentra chez elle en étant assurée qu'elle vivrait avec son enfant dans moins d'un mois. Durant ce laps de temps, elle alla le voir chaque jour. Les premiers furent difficiles. Il pleurait dès qu'elle rentrait dans sa chambre. C'était dur pour elle. Son enfant avait peur d'elle. De sa mère. Elle pleurait dès qu'elle se retrouvait seule chez elle. De joie? De tristesse? Elle-même n'était pas sûre de le savoir. Elle était heureuse de le voir chaque jour que Dieu fait. Mais le malheur était de le quitter. La réaction de l'enfant était tout à fait normale. Il fallait qu'il s'habitue à sa présence. Au bout de deux semaines, les pleurs de l'enfant venaient lorsqu'elle devait le quitter. Elle avait mal au cœur de le voir ainsi à chaque fois mais elle n'avait pas le choix. Elle devait encore patienter deux semaines. Juste deux semaines. Elle l'avait attendu quatre ans. Elle pouvait bien patienter encore deux semaines? Elle avait cherché un prénom à lui donner. Elle en écarta un grand nombre. Il lui fallait un nom qui lui ressemblait. Elle choisit celui de son propre père, qui était décédé sans même voir son petit-fils. C'était décidé. Il s'appellerait comme lui.

Le jour J arriva. Elle pouvait enfin le rapporter chez elle. Il était définitivement son fils. C'était sûr. Des larmes de joie lui coulèrent à nouveau du visage. Elle n'alla pas le chercher seule. Elle se rendit à l'orphelinat avec sa mère, son frère et l'épouse de celui-ci. Tous trois savaient que ce jour était très important pour elle. Ils tenaient à être là. Le personnel de l'orphelinat avait tout préparé. Elle n'avait plus qu'à signer des papiers qui prouvaient qu'elle avait bien accepté la charge de l'enfant. Et qu'elle en était la mère adoptive. Le combat avait duré en tout et pour tout cinq ans. Mais elle l'avait gagné. En sortant du bâtiment, elle demanda à son frère de se rendre. Au cimetière. Elle tenait à présenter son fils à son père. Il s'exécuta. Ils se rendirent à la tombe de son père. Ce fut un caveau familiale. Seul le nom de son père y était inscrit. Il fut le premier à y être enterré. Elle se présenta devant le caveau avec son fils dans ses bras. "Je te présente ton petit-fils. Il porte le même prénom que toi! C'était important pour moi de te le présenter dès que je pouvais." Elle se retourna vers son fils qui regardait autour de lui avec ce regard curieux qui caractérise les enfants de son âge. "C'est ton papy qui est là. Le papa de maman." Il était concentré sur le caveau. Un ange y était dessiné. Asexué, il semblait vouloir se lever vers les cieux mais restait attiré par l'Humanité.

Les trois années suivantes passèrent à une grande vitesse. Elle avait repris le travail. Son fils allait à l'école, et s'y plaisait. Tout était parfait dans sa vie. Elle avait repris contact avec ses amis d'antan. De longues discussions s'étaient succédées. Les excuses et les pardons se suivaient. Peu lui importait, elle avait trouvé l'équilibre qui lui manquait. Elle était heureuse. Tout lui souriait. Le Destin lui-même semblait avoir compris qu'il était inutile de lui barrer le chemin. Elle n'attendait plus d'autre chose de la vie. Elle avait tout ce dont elle rêvait. Ceux qui lui répondait qu'elle était seule, sans mari. Elle leur répondait qu'ils avaient tords. Elle n'était plus seule. Elle était avec son fils. Elle était avec son Trésor. Le Bonheur avait frappé à sa porte, et elle lui avait ouvert. Elle en était heureuse, et épanouie. Plus rien ne pouvait la rendre malheureuse.

Plus rien ne pouvait la rendre malheureuse jusqu'à aujourd'hui. Elle est seule dans le couloir de l'hôpital. Elle se remémore les derniers instants. Elle attendait le retour e son fils qui était allé au cinéma avec sa classe. Elle a toujours pensé que ces sorties scolaires étaient une très bonne chose pour les enfants. Leur culture s'élargissait, et les rendrait alors plus fort pour l'avenir qui s'annonce devant eux. En réalité, elle avait toujours pensé. Aujourd'hui, elle a changé d'avis. Sans cette sortie, elle serait chez elle. Avec son fils. Ils goûteraient. Des tartines au Nutella. Il adorait le Nutella. Il se nourrirait que de ça si elle l'écoutait. Comme tous les enfants. Pour accompagner leurs tartines, ils se seraient servis un verre de jus de fruits frais. Il fait tellement chaud. Puis, elle l'aiderait à faire ses leçons. Il a maintenant six ans. Il commence à apprendre à lire. Il est légèrement en avance. C'est le fruit de sa curiosité naturelle. Elle se fâcherait car il ne ferait pas d'efforts pour s'améliorer. Après, ils se posteraient devant la télévision. Ils regarderaient son programme préféré. Il n'en loupe pas un épisode. Quand elle est là, elle le regarde avec lui. Ce serait une après-midi comme une autre entre une mère et son fils.
Seulement, le Destin en a décidé autrement. Ils ne goûteront pas ensemble. Le pot de Nutella restera fermé jusqu'au jour où elle se sentira assez forte pour le jeter. Ils ne feront plus ses devoirs ensemble. Elle lira seule les aventures du Lapin Blanc. Elle les lira à voix hautes mais nul ne les entendra. Il ne regardera plus son programme favori. Elle évitera la télévision, la salle de séjour même, à cette heures. Elle sortira et fera toujours la même ballade. De chez elle à l'école. Elle n'aura plus à se fâcher pour qu'il aille se coucher. Il est parti et elle se retrouve seule à nouveau. Vivante mais seule. La Vie l'a éprouvée.

Elle est dans le couloir de l'hôpital qui l'a vue naître. Assise, elle sa tête dans ses mains. Elle pleure toutes les larmes de son corps. La source semble inépuisable. Elle est fatiguée. Elle en a supporté plus que n'importe qui. Elle avait Tout. Elle n'a plus Rien.
Elle est seule. Elle pleure.


Retour au sommaire