Le dîner familial
de Fabien



Sonntag Fabien, 2004



Deux femmes discutaient sur un perron. Assises sur un rocking-chair, elles étaient seules. Leur âge était avancé. Elles avaient vu plus de choses que n'importe quelle autre personne. Leur nom s'était perdu dans l'Histoire. Et, pourtant, nul ne les avait oubliées. Tous pensaient à ce qu'elles avaient apporté en leur temps. Elles avaient été des grandes dames de ce monde. Elles se sentaient pourtant si seules et si délaissées. Elles étaient sœur. Leur mère était toujours de ce monde. C'était elle qui les avait réunies ce jour-là. Issues d'une famille nombreuse, elles s'étaient toutes deux distinguées dès leur premier pas. L'une avait été peinte par les plus grands, et elle était le modèle favori de nombreux sculpteurs. Pour l'autre, elle avait été érigée en reine et souveraine d'une nation qui promettait beaucoup. Mais, à l'heure actuelle, leur nom s'était perdu dans les méandres de l'Histoire. Je pourrais les nommer. Cependant, l'histoire n'avancerait pas pour autant. L'aîné regarde sa jeune sœur. Elle entame le dialogue que toutes deux attendaient depuis fort longtemps

"-Comment vont tes enfants, ma bonne Marie?
-Ils se perdent. Comme leurs pères. Ils pensent tout savoir et tout connaître. Ils ignorent tant de chose. Ils ne m'entendent plus. Je ne sais plus quoi faire pour attirer leur attention. Ils rêvent de Liberté mais ils l'ignorent. Ils rêvent de Bonheur mais ils le laissent de côté quand quelque chose brille plus. Tout ce qui brille n'est pas d'or. Ils le savent. Ils l'oublient. Et pour toi, ma chère Brit?
-Oh!... Tu sais! Tous les enfants se ressemblent. J'ai parlé avec notre frère Sam. C'est pareil pour lui. Je n'ose parler de nos autres frères et sœurs. Nous sommes tous trois les moins à plaindre.
-Je sais bien! Je sais bien!
-Il y a une de nos sœur qui se débrouille bien. Ses débuts n'ont pas été facile. Je peux te le dire. Pourtant, elle s'est battue pour faire entendre ses idées et ses envies.
- 'Ses rêves' tu veux dire! (Rétorqua la plus âgée)
-On a tous eu les mêmes qu'elles. Une égalité de tous. La Liberté pour tous. Et …
-La Fraternité entre tous. Tu n'as pas changé, ma pauvre Marie. T'es toujours aussi naïve! (Brit ria. Elle ne se moquait pas de sa sœur. Elle considérait juste que ces rêves étaient malheureusement dépassés.)
-Tu ne crois donc plus à tes principes, Brit?
-Si! Je t'interdis de dire de telles choses. Je crois à ces principes qui sont miens, qui sont ceux de notre famille. J'y ai toujours cru! Mes enfants, eux, ont trahis ces beaux principe. Et si eux ne les appliquent pas, qui va les appliquer? Tu peux me le dire?!...
-Nous devons nous battre pour que ces principes restent à l'ordre du jour des consciences de nos enfants. C'est notre rôle.
-J'ai peur que nos enfants nous aient oubliées… ( Murmura l'aînée dans une confidentialité qui n'étonna pas sa plus jeune sœur).

Le silence retomba comme la nuit sur l'horizon. Elles se balançaient toutes deux. Elles s'en voulaient d'avoir élevé la voix. Ce n'était pas la première fois. Dans l'Histoire, de nombreuses fois, elles s'étaient chamaillées. Leurs relation avaient été plus que houleuses pendant près de cent ans. Elles s'étaient réconciliées. Leur entente était alors réelle. Elles avaient eu plusieurs fois l'occasion de le prouver. Le silence était lourd. Elles se regardaient. Elles se sourirent. Elles reprirent la discussion.
-Dis-moi, Marie. Notre sœur se débrouille si bien?
-Elle fait beaucoup d'effort pour que ses enfants ne tombent pas dans les mêmes pièges que les nôtres.
-Et puis, ce sont un peu les nôtres aussi.
-C'est vrai!...
-Qu'a t-elle fait que nous n'avons pas fait?
-Elle a pris son temps pour se construire. Elle fête aujourd'hui sa quarante-septième année. Ses enfants l'ont suivi petit à petit. Mais, aujourd'hui encore, certains veulent encore pervertir ses rêves. Elle se bat pour que ses principes soient victorieux mais elle a du mal. Ils sont de plus en plus nombreux. C'est triste. J'ai peur qu'elle soit débordée. Pourtant, elle a si bien avancé depuis ses débuts… Tu te rappelles ses débuts? Qu'est-ce qu'ils étaient chaotiques!....
-( Elles rirent toutes deux pendant un moment. Toute la famille avait connu les mêmes débuts que la petite dernière. Elles le savaient toutes deux. Vivre avec des idéaux auxquels seule une minorité croit n'est jamais aisé.) Mais, elle, elle a compris que le seul point commun de toutes ces personnes qu'elles voulaient rassembler était leurs intérêts économiques. Visez leur portefeuille et ils vous écouteront. Après tout, elle avait raison. Regarde le résultat. Il est de façon générale plutôt concluant.
-Tu trouves ça concluant toi?.... (Une nouvelle voix entra dans la discussion. Elle était bourrue. La carrure du propriétaire de cette voix était sans nul doute imposante. Une voix d'ours. Grave mais mielleuse. Il était aisé de sentir la sensibilité de cet homme. Il se nommait Boris. Il était plus jeune que les deux femmes assises depuis près de deux heures.) Regrouper les gens en fonction de l'argent n'a jamais arrangé les choses. Vous le savez très bien. Tout au contraire, les choses s'empirent très vite. L'argent est ce qu'il y a de plus éphémère. Et le bonheur qu'il crée l'est encore plus.
-Tu me semble amer mon cher frère (interrogea Brit)
-Qui ne le serait pas en pareil cas? Je vous entends vous plaindre de vos enfants et chanter les louanges de notre aimée petite sœur. Vous n'êtes pas les seules à ne plus être écoutées, voir même entendues, de vos enfants. Vous le savez très bien mais je me sens obligé de vous le rappeler. Pour ma part, mes enfants m'ont totalement renié. Je n'existe pas pour eux. Je ne suis plus qu'une vieille personne qu'on ne regarde plus. Pour eux, je suis comme un ours qu'on a l'habitude de voir au cirque. A force d'aller le voir, on se lasse.
-Effectivement (le coupa Marie). Tu le dis toi-même. Tu les as lassés. Si tu n'avais pas été si dur avec eux, ils seraient peut-être encore avec toi aujourd'hui. Peut-être qu'ils t'écouteraient encore. Car tes enfants ont véritablement cru en toi. Et ça! Tu le sais très bien. Ils te suivaient partout où tu allais. Mais, ta sévérité les a éloignés de toi. Donc, s'ils ne t'écoutent plus, s'ils ne font plus attention à toi, tu ne peux que t'en vouloir. Ose me dire que je mens!...
- ( L'aînée pris la parole afin d'apaiser les esprits.) Tu sais qu'elle n'a pas tout à fait tord Boris. Après, ma chère Marie, je te connaissais plus diplomate. J'ai tellement entendu de louange de ta politesse. La considères-tu inutile avec ta propre famille?... Ainsi molester ton propre frère n'amènera à rien.
-Je sais. Mais, il était arrivé si près du but que nous cherchons tous à atteindre…. Je suis désolée Boris. Je me suis emportée. J'en suis sincèrement désolée.

Boris regardait ses sœurs avec malice. Ce n'était pas le premier désaccord. Après tout, c'était monnaie courante dans leur famille. Marie savait que seuls ses enfants croyaient encore un peu en elle. Comme son frère Sam, elle avait encore un tant soi peu d'influence. Brit et Boris étaient tous deux des parents délaissés. Elle rentrait dans la maison. Le repas était servi. Ils s'attablèrent. Ils étaient attendus. Une fois à table, le silence régnait. Tous ignoraient la raison de leur présence. C'était la fête. Leur mère leur avait juste dit qu'ils devaient venir. En bons enfants, ils obéirent. Sam prit la parole au nom de tous.
-Il est temps, je pense, de nous dire la raison de notre présence ici mère. Non pas que cette réunion familiale me déplaise mais je dois avouer que j'ai été surpris de voir mes frères et sœurs...
-Depuis combien de temps ne les avais-tu pas vu mon fils? (La question surprit Sam)
-C'est vrai que le dernier repas de la sorte n'est pas récent mais…
-Mais quoi? ( Le coupa sa mère) Mais tu as d'autres choses à faire? Mais tu es trop occupé? Mais la famille t'importe peu? C'est donc ça la famille pour toi. Pour vous tous. Vous ne vous voyez que très peu. Que trop peu je devrais dire. Vous vous plaignez de ne plus être écouté. Que vos paroles ne trouvent plus le moindre écho dans les actes de vos enfants. Et, bien évidemment, vous vous considérez comme innocent de cet état de fait. Dois-je vous rappeler que vos enfants ne sont que le résultat de l'éducation qu'on leur donne? Je vous l'avais pourtant appris. Et à tous. (Marie tenta d'articuler un mot mais sa mère l'interrompit avant même qu'elle puisse dire un seul mot.) Eh oui! J'ai entendu votre conversation Marianne. Car ton prénom est Marianne et pas Marie. Es-tu tellement si peu fière de celle que tu étais que tu te fait appeler Marie. Tu es Marianne et ta sœur s'appelle Britannia. Et non pas Brit. Soyez fière de vos noms et de ce que vous avez accompli. Vous avez donné l'espoir à un nombre incalculable de personne. Mais vous les avez abandonnées alors qu'elles avaient le plus besoin de vous. Vous vous permettez de donner des leçons à Boris mais, lui au moins, a eu le courage d'aller au bout de ce qu'il avait entrepris. Et, je peux vous dire que nombreuses sont les personnes qui regrettent Boris. Pourtant, vos enfants ont trop de fierté pour revenir vers vous. Ils ont honte de vous avoir déçu. Je vous assure que c'est vrai.
Vous, qui êtes présent aujourd'hui, existez encore. Je ne dois sûrement pas vous rappeler le sort de vos deux sœurs Germania et Slavia. Je ne dois sûrement pas vous rappeler comment elles ont disparu. Si? ( Nul enfant ne voulut contrarier leur mère. Ils savaient qu'elle avait raison. Elle disait la vérité. Germania et Slavia avaient, elles, véritablement perdu l'amour et l'attention de leurs enfants. Elles sont décédées dans l'ignorance la plus totale. Nul ne voulait subir le même sort. Leur mère continua son monologue.) Votre silence est éloquent. Vous n'avez donc rien à dire. Je suppose que cela signifie que vous acquiescez ce que je vous dis. Vous êtes les cinq seuls enfants qui me restent. Parfois, je me demande s'il ne serait pas préférable que je sois seule. J'ai l'impression d'être trahie par mes propres enfants. Je croyais vous avoir donné de ma force de caractère. Je me suis sûrement trompée. (Malgré tout, un des enfants décida de prendre la parole. Ce fut Sam.)
-Ils ont leur libre-arbitre. Nous ne pouvons pas les obliger à suivre nos idéaux. Les miens ont tout simplement renié ce que je leur proposais. Ils ont mis un assassin à leur tête. Je ne pouvais rien faire pour l'éviter.
-Effectivement!... ( répondit sa mère) T'es-tu demandé pourquoi ils avaient choisi cet homme? Pourquoi les enfants de Britannia se comportent comme les servants des tiens? Je trouve que vous ne vous posez pas assez de question! Les réponses ne sont pourtant pas bien loin. Elles sont juste à côté de vous. Je ne dis pas que tout est de votre faute, mais je pense sincèrement que vous auriez pu éviter certaines des erreurs de vos enfants. Réfléchissez à vos actes. Et vous trouverez peut-être l'explication de ceux de vos enfants. Réfléchissez-y!...


Le silence qui s'installa à la suite de ce réquisitoire est total. Malgré leur âge avancé, tous regardèrent leur assiette comme des enfants qui auraient été réprimandés par leurs parents. Chacun des mots de leur mère avait fait mouche. Elle avait raison sur toute la ligne. Le repas se passa dans le silence le plus absolu. Seule l'arrivée du dessert délia les langues. La bonne humeur était de retour mais ce qui avait été dit ne fut pas oublié pour autant. Tous s'étaient alors promis de faire en sorte que leurs enfants ne suivent plus le mauvais chemin. Ils savaient que la tâche ne serait pas aisée. Mais ils feraient tout ce qui leur était possible.


Ils étaient six à table. Cinq enfants et leur mère. Les cinq enfants avaient des noms que nul n'avait oublié. Leur nom s'était perdu dans l'Histoire. Ils étaient Britannia, Boris, Europe, Marianne et Sam. Ils avaient tous cinq apporté de l'espoir et de l'amour. Ils représentaient l'Espoir de vivre en une société meilleure et moins inégale, et l'Amour que portait chaque personne en elle. Ces idéaux se sont trouvés être des rêves pour certains et des objectifs à atteindre pour d'autres. Mais, pour tous, ils représentent l'avenir incertain du passé.

Le repas se finissait dans la joie. La maison semblait revivre après plusieurs années de silence. La vie semblait être revenue parmi ces murs. Devant la maison, un grand jardin comblait la vue des éventuels visiteurs. Un des enfants sortit sous le porche pour profiter de l'air frais de ces nuits de début d'été. Son regard observait la ligne d'horizon. Il voguait au loin sans jamais s'arrêter sur un point précis. Il se retourna. Il observa sous le porche, dans la pénombre. Une phrase était inscrite. Elle semblait interpeller les visiteurs. Pourtant, une personne ne sachant pas où la chercher, n'aurait jamais trouvé cette inscription. Elle était simple. Sous le porche, il était écrit: " Domus rei publicae est"
Il sourit. Cette phrase. Il l'avait oubliée. Il avait oublié qui il était. Il avait oublié qui était sa famille. Il plongea son regard dans la pièce où ce qui restait de sa famille finissait de dîner. A nouveau, il fit la promesse de tout faire pour que sa mère soit à nouveau fière de lui. Il entra dans la pièce en souriant. Il avait que compris que le futur s'annonçait radieux. Il s'approcha de sa mère. Il l'embrassa, comme un enfant. Après tout, ils n'étaient tous que des enfants face à leur mère qui avait tant fait pour eux. Et pour tant d'autres.


Il était une fois une famille qui était le symbole de tant de choses. Une famille que tous connaissaient mais que tous avaient oublié dans le dédale de leur conscience. En fait, peut-être que c'était ça le problème. Cette famille était peut-être tout simplement la conscience collective. Que se passerait-il si elle disparaissait?...


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