Dis, raconte-moi une histoire !
de Eve Meyer



« L'attente c'est toujours de l'espoir. Sinon on n'attendrait plus. »

Mais il faudrait brider notre attente, freiner nos espoirs. La vie ne se déroule pas comme on l'attendait. Sauf pour certaines rares personnes qui bâtissent leurs vies comme des plans de carrière, échelons à gravir, mariage romantique à effectuer et à réussir, maison à remplir d'objets et d'un ou deux enfants, un garçon et une fille, pour transmettre leur autosatisfaction et leur suffisance. Ces enfants là ne connaîtront pas les affres des parents séparés, de la vie en double, protégés qu'ils seront par l'image forte et rassurante de la réussite parentale. Nous ignorerons si à l'intérieur de leur chambre à coucher, remplie de beaux meubles et de confortables coussins, le bonheur est présent. Qu'importe, ils nous renverrons toujours ce à quoi nous avons aspirés, conte de fée moderne, films américains aux chutes sirupeuses, miroirs lisses reflétant notre image trouble. Nous les envions des fois, souvent pour être honnête quand notre solitude est trop forte. Nous les admirons également, nous demandant ce que nous avons pu bien rater pour ne pas être ainsi.

Et puis il y a les autres, la grande masse des autres, ceux qui démarrent mal leur vie, pour la réussir par la suite. Ils devront attendre d'avoir passé trente, trente cinq ans. Un premier mariage, un premier échec, des enfants souvent, des cris, des disputes et des larmes. Des séparations houleuses. Un divorce douloureux pas tant pour leur âme que pour leur portefeuille. Vous entendez parler de frais d'avocat, d'actes notariés, et des enfants devenus rois pour ne pas les perturber.

De nouveaux départs. Ceux là vous parlent de recommencer leur vie, au lieu de la poursuivre. Ils vous parleront de rêves qu'ils n'ont pas pu encore réaliser, de vie à peine entamée. De vivre enfin.

Ceux là également sont bénis par la vie. Certes ils ont souffert, un peu, se sont cherchés pas trop longtemps, car ne connaissant pas la solitude, mariés jeunes, passant du giron maternel à celui de leur première épouse, ils se hâteront de recommencer un foyer. Et la plupart du temps ils réussiront. Leur ciel sombre s'éclairera, ils trouveront la femme ou l'homme échelon, bâtiront une maison, feront un autre enfant, sauront ce qu'est le bonheur et se diront « Après tout ce que j'ai traversé, je l'ai bien mérité ».

La dernière catégorie est la mienne, la minorité silencieuse. Ceux pour qui la vie ne va jamais de pair avec le bonheur. Ceux dont le cœur ne connaît nul repos. Les bousculés de la vie, les oubliés des échelons. Ils ne savent même pas ce qu'est une échelle sociale, ou un tremplin vers le bonheur. Ils ne savent que tomber.

Histoire banale des livres, ou des films français aux conclusions alambiquées. Ceux là laissent le spectateur sur sa faim/fin. L'obligent en quittant la salle à se poser des questions. Or leurs vies n'ont pas le temps pour les interrogations. Il faut aller vite, rejoindre une voiture mal stationnée, peut être pleut-il et l'on n'a pas de parapluie. Alors on cours, l'on oublie vite la question, demain il faut travailler, emmener les enfants à l'école, penser au dîner. Leur vie ne connaît pas de temps mort.

Et je reste sur le bord de leur chemin si joliment goudronné, éternelle amoureuse de celui qui ne m'aimera pas. Demandeuse en souffrance. Nul répit pour celle qui échoue, trouve et disparaît. Pertes inhérentes à mon existence, comme ces rencontres sans lendemains. Comme l'attente. L'espoir. Le désamour et tout ce qui l'accompagne. Les nuits blanches. Les cartouches de cigarettes qui ne font pas la semaine. L'espérance d'un signe, d'un téléphone qui sonne, vibre, réagit. Le silence toujours. L'usure de soi. Et le désir de s'enfoncer définitivement dans le néant.


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