Les heures
de Ethbana


Les heures. Une pensée mélancolique qui envahit tout, et qui inonde le petit cocon de douceur cruelle. Je me vois assise à détester ma vie et la vie au prix de tous les efforts pour rester en vie. Je me vois me noyer dans le chagrin ; il ne pleut pas dehors. Qu’importe, je ne vois plus la lueur du soleil, ni ne sens plus l’air froid. Il me reste les heures à compter silencieusement dans l’obscurité sans jamais accéder à l’évidence. On ne trouve pas la paix en fuyant la vie. Et c’est ce que je sais faire de mieux. Fuir, pour ne pas tomber sous les rafales de balles que me lance la vie et ses armes infaillibles. Qui nie n’avoir jamais fuit un jour ? Qui ?
Il est de ces tendres heures, la compassion et la torture d’une vie à demie mesure à la quête de quelque chose qui ne viendra jamais. La lucidité sur l’existence n’existe pas. Chaque être vit avec la quête de quelque chose. Que faire si on ne trouve pas ce quelque chose ? On ne peut pas recommencer, alors les heures perdues restent des fléaux innocents pour ne pas sombrer dans l’amertume, ou pire ; le regret. La paix sous toutes ses formes délivrerait ces moments de blessures secrètes. Qui n’a point de plaies, ne peut trouver la paix.
Et ce serait ces fleurs accrochées au mur comme un portrait qui atténuerait une vie fanée. Car dans bien plus que des fleurs, on assiste à la vie et la mort sans aucune plainte, sans aucun dernier souffle mais avec de la mélancolie. Les fleurs fanées, nous les jetons après avoir considéré qu’elles n’étaient plus belles. Elles vieillissent beaucoup plus vite que nous et meurent lentement comme si elles se pâmaient elles-mêmes de leur beauté fanée. Les heures qui passent et qui fanent le temps comme fanent les fleurs. C’est ce papier vieilli et jauni qui nous fait considérer le temps. Pas le calendrier, pas les anniversaires. Ce sont ces choses ou ces personnes à qui l’on tient qui fanent avec le temps. Comme les fleurs. Comme les fleurs….
Au fil des saisons, au fil des fleurs, au fil des papiers sur le mur, le temps nous vole la vie et tout cela pour tous.

J’avais déposé un bouquet de roses blanches sur sa tombe. Juste par commodité. Les roses ne l’auraient pas fait revenir pour si peu, ni même le réveiller dans son profond sommeil. Des feuilles jaunes, rouges, s’échouaient là sur cette maison de mort. Seules mes blanches roses trônaient sur un côté de la stèle. Je me disais sans doute que plus personne ne venait le voir, là, comme s’il pouvait encore être en vie et contempler les offrandes achetées à la va vite sur un marché vieilli lui aussi par le temps. Il ne suffisait pas d’avoir cette pénible tâche de venir sur les lieux de l’abandon et de l’enterrement pour penser à lui, mais d’avoir cette pénible douleur de posséder ses images et ses souvenirs à l’intérieur de notre cœur. Toutes ces images qui confondaient douleur et amour, passé et présent, amertume et acceptation. Toutes ces images et toutes ses images qui me volaient mon enfance tandis que lui ne se souciait que de sa mort. La naïveté est bien la définition de l’enfance. Ses cheveux avaient repoussé et là, ils n’étaient sans doute plus ou s’étaient sans doute réduis en poussière. Une poussière sans doute plus fine que mes larmes qui coulaient désormais sur ma joue froide. Non, ça n’était pas ici. Ca n’était pas ici ou il vit la lumière pour la dernière fois. Pas ici. Alors pourquoi pleurais-je ? Pourquoi ? Moi, en tout cas, c’était ici la dernière fois que je le voyais, si paisible, si endormi, si serein, si gentil. Je ne me souvenais pas avoir pleuré, ici. C’était un lieu presque commun autrefois. J’y jouais tandis que ma grand-mère s’occupait des fleurs. Et puis, il ne le devint plus, ce jour. Je savais pourquoi je pleurais. Parce que je ne me souvenais plus de l’endroit où je l’avais vu vivant pour la dernière fois. Je ne savais plus. Le temps ne se contente pas seulement de voler la vie mais les souvenirs. Ils étaient précieux pour moi, car j’en avais peu. C’était quelque chose de dur à accepter. Je voulais me souvenir des dernières paroles qu’il a prononcées. Même anodines. Ca n’était pas ce jour. Pas encore. J’attendais sans doute encore ses paroles.
Je savais qu’en rentrant je n’y penserais plus. Je savais que j’allais sans doute rire au moins une fois aujourd’hui. Comme si tout ça n’était qu’un mauvais souvenir…
Les tombes à côté s’étaient multipliées. Toutes plus luxueuses les unes que les autres. Je méprisais cette idée de luxe pour les morts. Comme s’ils pouvaient encore admirer leur dernier toit. Je trouvais cela ridicule. Le plus beau linceul que les morts puissent avoir est le cœur. Il n’avait pas de religion. Sûrement parce qu’il ne croyait qu’en lui. Pourtant, il avait été élevé dans une famille catholique où la messe était de rigueur ainsi que les prières et tout le reste. Il m’avait fait clairement comprendre que Dieu n’existait pas. Je devais avoir cinq ans. Il haïssait la religion. Et je trouvais ça plutôt ironique qu’il se retrouve dans un cimetière catholique avec une croix sur chacune des tombes. Toutes sauf la sienne. Il n’aurait pas apprécié, j’en suis sûre.
Je ne le voyais presque jamais chez nous. Trop occupé à sa carrière. Cela me fait drôle de dire cela car ça n’était pas vraiment une carrière mais un métier comme un autre. Trop occupé à ses préoccupations. Et je n’avais pas beaucoup d’intérêt pour lui. J’étais gênante, une gamine quoi. J’avais peur de ses cadeaux. Ils étaient toujours de bon goût, chers, presque intouchables, avec lesquelles on a peur de jouer pour ne pas les abîmer. C’était sûrement une dérivation de son absence constante.

Craintes abandonnées dans le couloir de la mort. Perdue, au milieu des souvenirs vacants, je suis assise à penser, penser, toujours et encore penser pour sans doute ne pas crier. Je cherche des réponses qui, je sais, ne viendront jamais parce que l’homme qui peut me les donner est mort il y a bien longtemps. J’ai longtemps refusé ça, de me perdre dans son absence, dans ses souvenirs, mais il ne m’a rien laissé pour m’en sortir, rien du tout. Rien qui puisse me dire qui suis-je ? Je ne suis pas lui, je ne suis pas elle. Jamais je ne serai lui, jamais je ne serai elle. Toute une vie où l’on ne dit rien parce que c’est mieux ainsi, parce que la douleur ne s’exprime pas, parce qu’il faut éviter le scandale et l’aliénation. Toute cette vie pour rien. Mais quels autres idéaux il me restent ? Quels idéaux il me restent ? Depuis tout ce temps, borné de silence et de blessures cachées, refusées, niées, exemptées. Tout ce temps de douleur incomprise et qui restera là, toujours comme si plus rien n’avait la moindre importance que de survivre à tout ceci. A toute cette vie que je ne veux pas vivre. Le passé me rattrape ; il court plus vite que moi et je m’essouffle de tout cela. Je m’essouffle…

Le jour allait tomber, et je restais là en espérant peut-être qu’il surgisse derrière moi. Je n’aurais pas su le reconnaître. Je l’avais connu malade. Seulement connu malade. Il avait passé tant de temps à m’ignorer qu’une fois malade il essayait de rattraper le temps perdu. C’est pathétique. Comme si en m’offrant ce spectacle mais en étant lâche il pouvait faire de moi à nouveau sa fille. J’ai su au moment même où je le vis sans cheveux qu’il était gravement malade. Mais, encore une fois bien trop naïve et à la limite de l’idiotie je ne pensais pas que trois ans après il mourrait. Etait-ce clair pour lui ? Lui semblait-il qu’il portait suffisamment ce masque de la mort pour ne rien me dire ? J’avais retrouvé mon père. Je l’avais retrouvé, enfin. Il était un père pour moi, enfin, et non un fantôme obsédé par le travail et l’infidélité. Un papa. Trop. Il prenait son nouveau travail à cœur. Je ne l’avais vu auparavant jamais s’afférer autant pour moi. J’étais heureuse. J’étais une fille.
On s’était mis à avoir des discussions sur tout et n’importe quoi, sauf que pour moi, ça n’était jamais n’importe quoi. Tout avait de l’importance. Tout. Du moindre détail sur les fleurs qu’il plantait à la recette de ce fameux gâteau au chocolat qu’il me faisait tous les dimanches. Ses cadeaux, étrangement, avaient changé. Ils étaient beaucoup moins distants, prestigieux, sobres, froids. Il y avait de la couleur. Même ses joues malades devenaient colorées. Pourtant, le plus beau cadeau qu’il put me faire fut un piano couronné d’un magnifique noeud rouge. Le contraste entre le noir et le rouge me laissa ébahie. Je n’avais plus de voix. Plus aucun mot ne sortait de ma bouche tremblante de stupéfaction. C’est ainsi que je jouais des heures entières, devant lui, assis sur son éternel fauteuil marron, usé ; tout comme il l’était par le temps et les épreuves.

Les heures. Toutes les heures que l’on passe à côté de nos proches sans rien dire. Non, ça n’est pas inutile. L’échange est bien plus profond. Seulement, je suis toujours assise, dans un grenier vieilli, aussi, encore, par le temps. Je sais que parler amène l’échange a proprement dit mais je savais lorsque je jouais du piano près de mon père, je pouvais durant quelques heures estomper sa souffrance et regarder la vie s’alléger de musique et de rêves d’enfants. Je suis assise et je me dis que la vie est cette étrange étoile pour chaque personne qui peut continuer de briller après la mort. Je l’ai découvert. Le temps défile et nous n’avons pas toujours ce temps pour dire les choses, d’où viennent les regrets. Mais, formellement parlant, il est toujours inconcevable de tout dire, de tout faire savoir, de tout montrer. Il faut savoir trouver les paroles dans autre chose, dans une autre forme de compréhension. Les fleurs sont déposées là, sur le coin, sans intérêt. Sans intérêt. Comme je le suis désormais. Elles ne savent pas parler mais elles savent faire plaisir. De leur simple beauté, elles parviennent à démontrer des symboles, des pensées gravées là et puis ici, partout, dans nos cœurs, dans nos esprits. Elles n’ont qu’un but, s’élever de beauté pour faire sourire les gens. Puis elles meurent, comme mon père mourut. Fané.

Il faisait naître et mourir des fleurs dans notre jardin. Et pendant un instant, il pensait avoir coloré notre jardin. Mais, moi, c’était avec tristesse que je voyais l’éclat de ces fleurs disparaître lorsqu’elles étaient fanées. Fanées par le temps. Et le jardin conservait son aspect grand, et soigné. Mais ces fleurs ne lui servaient à rien finalement.
Je passais beaucoup de temps dans les arbres. Sans doute pour fuir une vie qui se dégradait déjà. Sans doute pour apercevoir de très haut la petitesse de mon père face à la vie et à ses épreuves. Je l’observais souvent, et rien ne transparaissait en lui qui puisse me dire qu’il avait des soucis ou qu’il avait des blessures. Rien ne transparaissait. Pas même l’amour.
Je ne concevais pas le passé à l’époque. Je ne pouvais m’imaginer qu’il avait eu une vie avant, sans nous, sans tout ceci. Je ne voyais rien. Je voulais qu’il me raconte. Je n’avais que des bribes d’histoires prestigieuses que l’on raconte à ses enfants pour s’élever encore et encore dans la fierté qu’ils nous portent. Mais je ne pouvais pas être fière de lui, je ne savais pas ce qu’il faisait, ce qu’il avait fait. C’était une étrange sensation d’inconnu. C’était un inconnu. Bien qu’il me paraissait quelque peu familier, au réveil, le matin, mon père était un inconnu. Je ne voyais qu’en lui un gène commun, rien de plus. Une erreur ? Sans doute. J’étais un accident. Un accident. Une erreur. C’était peut-être moi qui le faisais fuir. Comment pouvais-je le faire fuir ? Je ne le connaissais pas.
Il avait cette précision à faire les choses qans une erreur, sans rature, sans bavure, sans tâche. Il était très consciencieux. Comme s’il voulait omettre mon existence en ne faisant plus d’erreurs. Tout était toujours soigné, au centimètre près, tout était réglé, à la minute près. Cela me surprenais. J’étais son unique erreur. Sa seule bavure, sa seule tâche, sa seule rature. Et, pourtant, la maladie ne l’empêchait pas de se vouer à une extrême précision. Il ne perdait pas la tête, mais la foi. Cela devait le hanter à chaque moment. Son aggravation, sa descente, son gouffre, son trou béant. Même plus lorsqu’il était en ma présence. Pourquoi il ne me parlait pas ? Pourquoi il perdait sa santé et sa vie dans le silence ? Je pouvais comprendre. Pourquoi il faisait semblant ? Il y avait des fois où il ne faisait pas semblant. Je l’ai compris lorsqu’il respirait grâce à des bouteilles d’oxygène. Je ne savais que dire dans ces moments-là. Peut-être voulait-il que je me taise et que je fasse semblant tout comme il faisait semblant de ne pas s’inquiéter pour lui mais de s’inquiéter pour moi. Je n’étais pas malade. Pas encore. Alors pourquoi faisait-il comme si je l’étais ? Je rencontrais bien des moments inconnus où je découvrais un père malade refusant de le faire transparaître. Comme toujours.

Les heures se cachent et ne reviennent pas. Le temps est compté jusqu’à la dernière minute, sans que rien n’obstrue ce gouffre implacable. Je pleure à ce moment-là car ni mon père, ni moi ne pouvons recommencer à vivre. Ni aujourd’hui, ni jamais. C’est bien dans le temps que s’opère la douleur et comme il n’y a pas de remède au temps, il n’y en a pas pour la douleur. L’oubli est le seul remède. Mais pour oublier, il faut trouver la paix. Elle ne se trouve que par le temps. Tout ceci, la vie, la souffrance, l’adversité, la fatalité, tout ceci n’appartient pas à notre pouvoir. Mais, s’il y a une chance pour que tout se passe bien, il ne faut pas hésiter à voler le temps au temps. Les fleurs commencent à périr. Elles ne trouvent sûrement personne à qui faire plaisir. Je les ai observées. Je les observe toujours. Je n’ai jamais vu de mort plus gracieuse. Personne ne peut les sauver, et elles ne peuvent pas se sauver elles même. Elles sont condamnées. Tout comme l’était mon père. Nous savons fatalement que les fleurs fanent, peut-être pas précisément quand mais les êtres humains ? Nous ne savons rien ? Je ne savais pas qu’il allait mourir. Il fanait, petit à petit, et je n’y voyais qu’une grippe trop persistante.

Le silence avait toujours régné dans notre maison. Sans doute cette douce métaphore du mutisme. Je comptais les heures m’éloignant de mon père. J’avais peur et en même temps hâte de le revoir. Je ne savais que lui dire lorsqu’il rentrait le soir fatigué de tout travail ou toute infidélité. Je ne savais pas. J’avais peur de le déranger, de le gêner dans ses pensées tellement lointaines de nous. J’avais plutôt cette impression d’être une étrangère dans une famille inconnue. Tout était silence, pesant, froid. Pas un mot. Sauf des banalités. Je détestais ces moments à table. Je ne lui ai jamais dit. Je haïssais ne devoir parler qu’avec ma mère, tout bas, en le laissant nous ignorer comme il le faisait. Je ne me souviens plus d’un repas en particulier. Ils se ressemblaient tous. Le temps ne vole pas seulement la vie mais les souvenirs.
Je restais souvent seule. Pas d’amis, pas de voisins intéressants. Je jouais seule, inventais des histoires à dormir debout et jouais réellement mes propres personnages. Tout cela, tout cela je le gardais pour moi. J’errais, aussi, beaucoup dans la nature. Elle me passionnait. Et je ne savais pas avec qui partageait cette passion sinon avec mon chat qui me suivait partout. Je lui racontais tout, tout sur tout, tout sur ce que je savais sauf sur mon père car je ne savais rien. Il était, à mes yeux, comme un mystérieux personnages de mes histoires. Une personne que je pouvais suivre, observer, surveiller, sans jamais comprendre qui il était vraiment. Rien ne transparaissait en lui. Rien du tout. Il essayait de m’apprendre des choses qu’il savait mais au fond de moi j’avais l’impression qu’il le faisait par obligation. Sans doute qu’il devait se sentir coupable de me laisser seule. Je n’étais pas perdue, je ne connaissais pas la foule. Un solitaire se sent seul à partir du moment où il connaît la foule. Pendant qu’il m’apprenait des choses il se pâmait dans une infidélité qui était aussi douloureuse pour ma mère que pour moi. Nous avons eu le droit à une voleuse. Une voleuse d’enfance, une voleuse de mari, une voleuse de père, une voleuse de temps. Je la haïssais, et pour cause, je la connaissais. Ca allait être mon professeur de français pendant quatre années dans mes années de collège. Je n’avais jamais rien dit à mon père. Je n’osais et pourtant il le fallait. Tout ce qu’il lui apprenait, il ne me l’apprenait pas. J’étais avide de connaissances, de nouvelles connaissances. Mais, il préférait sans doute se complaire dans l’adultère, plutôt que de jouer son rôle de père. C’était douloureux de savoir que tout le temps qu’il ne passait pas avec nous, il le passait avec elle. Durant des années, sans doute même avant que je naisse, il s’engouffrait dans une infidélité ravageuse et fatale. Je lui en voulais. C’était lui le responsable. Lui. Et elle. C’était une voleuse.

Chaque heure est différente de la suivante. Cela veut dire, qu’à tout moment nous avons le pouvoir de changer les choses mais de ne jamais changer les heures en minutes. Le temps volé ne se rend pas, et c’est le vol le plus douloureux et injuste qu’il soit. Le temps se perd, s’efface, se cache, disparaît, s’envole, fuit. Fuir serait être aussi réglé que le temps mais pas toujours lâche. Les fleurs s’enfuient avec le temps et je les vois désormais s’arracher à une peine incommensurable, éternelle. Celle de la vie qu’elles vivent encore peu. Elles s’imprègnent du temps qui les alourdissent et qui ne font plus d’elle que des étoffes usées et déchirées mais restant jolies. Leurs pétales commencent à tomber sur un parterre noir et sale, sans vie commune, sans cris d’enfants, sans joie de famille, sans union. Ils s’échappent un instant de leur destin pour faire jaillir leur couleur de nacre épanchée sur la noirceur de leur tombeau. Tels à des larmes perdues, ils s’envolent. Je n’ai pas fermé la fenêtre.

Je rêvais d’un autre monde. Mon père le savait puisque c’était avec lui que j’en parlais quelques fois lorsque je venais, inconsciemment, alléger ses souffrances, en fin de semaine. Chez lui, autrefois chez nous. Cette maison qu’il avait bâtit de ses propres mains me paraissait aussi étrangère qu’il ne l’était avant. Avant… Elle trônait là devant mes yeux d’enfant, et je pensais doucement qu’elle me manquait. Elle m’était devenue familière. Comme mon père. Pourtant, je me surprenais à me tromper de porte. Comme si les endroits, autrefois inconnus, le restaient encore au fond de moi-même. Elle me semblait comme prête à accueillir une famille. C’était un mot dont je ne connaissais pas la définition. Non pas en ne s’étant pas donné la peine de regarder dans un dictionnaire mais plutôt en ne ressentant pas sa définition. La seule union que je connaissais était celle que j’avais avec ma mère. Nous étions deux puis un. Je n’appelais pas ça une famille mais une déchirure. Ce fut bien longtemps après que je sus que deux personnes pouvaient néanmoins former une famille. Cet autre monde je le rêvais et le vivais, dans ma tête, où mon père n’était pas malade, mais loin. Très loin. Je le voyais me parler comme si j’étais sa fille, sa vraie fille. Je le voyais se complaire dans un rôle qu’il n’avait jamais connu mais qui avait toujours été à sa portée de main. Peut-être avait-il attendu le temps où je ne trônais plus au milieu de couches culottes ou de biberons pour me parler comme à une petite adulte. A une si petite adulte. Alors peut-être qu’il n’avait pas vu que je n’avais pas grandi autant, selon ses espérances, et, qu’il pensait ainsi qu’il pouvait ne pas me dire la vérité. Je n’attendais que ça. Qu’il me la dise pour enfin comprendre qui il était et pour enfin comprendre qui j’étais. C’était dans ces moments-là où je me sentais fébrile, à la recherche constante d’un père perdu que je retrouvais à peine.

Les heures passent et ne se ressemblent pas. Oui, tout comme les sentiments. Si enfants, nous découvrons toute une panacée de sentiments inconnus et nouveaux, c’est adultes que nous savons ce qu’ils veulent dire. Il faut le temps pour comprendre les choses, sans prétention aucune, mais avec plus de discernement. Apprendre à s’en méfier ? Je ne sais pas. Je suis toujours assise là et je vois avec douleur périr les fleurs que je cueillais hier. Peut-être me parleront-elles de mon père ? Un peu, dans leur sombre destin comme le sien. Demain, j’aurais accepté leur mort. Pas comme mon père. C’est étrange, cette façon de perdre leurs pétales comme si elles perdaient leurs larmes… Je pleure à nouveau un moment qui me rappelle un autre. Mon père ne pleurait pas. Alors pourquoi ces fleurs ? Elles se noient progressivement dans leur propre écume et je ne peux les sauver tout comme je ne pouvais sauver mon père de la maladie. J’ai désormais cette impression de ne plus pouvoir accepter la mort à l’exception de la mienne. Et je sais pourquoi. Sans doute parce que je n’ai pas encore pris conscience de ma vie. Elle s’est peut-être arrêtée au moment même où la vie de mon père s’est arrêtée. Parce que je découvrais à peine qui il était et parce que je découvrais à peine qui j’étais. Les pétales se pâment dans l’obscurité.

Le soir, je savais qu’il était trop fatigué pour monter me border dans mon lit. Il s’étendait dans son fauteuil et restait silencieux tandis que je me forçais à lui souhaiter une bonne nuit en l’embrassant sur la joue. J’avais l’impression de le déranger. Il pensait encore et encore à un tas de choses que je ne connaissais pas. Il était si mystérieux. C’était pour lui si compliqué de faire abstraction de toutes ces choses et ainsi ne pas faire semblant d’exister pour nous ? Il n’existait pour personne d’autre que lui. Je n’avais qu’un mot à la bouche lors de mes régulières nuits agitées : « Maman ! ». Qu’est ce que cela lui faisait ? Il ne me l’a jamais dit, bien entendu.
J’avais cette capacité à oublier les choses qui me déplaisaient pour ne me plonger que dans des rêves éveillés qui faisaient de moi quelqu’un de lunatique. Il m’en voulait d’être comme ça. Mais je lui ressemblais. Lui aussi rêvassait ; lui aussi était toujours aussi absent. Seule ma mère se fardait d’un lourd et pénible quotidien où quelques efforts de la part de mon père lui auraient allégé certaines tâches. Elle ne rêvait jamais. Elle n’était jamais perdue au milieu de toute la vie en activité. Jamais. Elle m’en voulait aussi d’être si lointaine.
Mais les pensées de mon père s’évanouirent avec la venue de sa maladie. Son regard avait changé. Autrefois lointain voire absent, il était devenu craintif, à la recherche de quelque chose de rassurant, s’épanouissant lorsque j’étais à ses côtés. Il me regardait dans les yeux. Il osait me voir, enfin, voir que j’existais. Ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il y avait comme de la tristesse dissimulée dans son regard, comme si, à chaque fois, il me regardait pour la dernière fois. La dernière fois… Je ne voyais plus les reproches qu’il me balançait souvent avant mais de la gratitude. Pourquoi ? Je n’allais pas le sauver alors pourquoi ? Je ne l’avais jamais vu faible auparavant, comme une sorte de surhomme qui pouvait tout supporter. C’était sans doute ce qui me frappait le plus lorsque je l’observais. Il était devenu faible et il ne supportait pas l’idée que le vois ainsi. Sa fierté était mise en danger. Mais il ne savait pas que je ne voyais pas en lui un malade mais un père. Il ne le savait pas et je ne lui disais pas.
Je restais comme ancrée devant sa tombe. Sa tombe… Même cela j’ai mis du temps à le prononcer. Les oiseaux volaient bas et rasaient de près mon bouquet de roses blanches tout juste écloses et s’exposant déjà à la mort. Elles avaient un piètre destin. Mais c’était le destin de tous. Une nuée rougie, au loin me montrait que le soleil allait mourir à son tour. Ca n’était pas juste car je savais qu’il allait renaître à l’aube tandis que mon père, la clé de mon identité perdue était enseveli sous du granit très moche. Son corps était sans doute décomposé mais son âme devait encore errer près de moi à me regarder pleurer comme une gosse. Il y avait tant de fleurs fanées autour de moi et personne pour les pleurer. Car tout le monde les abandonnait là sur des stèles froides avec sans aucune âme qui vive en dessous. Elles mourraient pour quoi ces fleurs ? Pour qui ? Pour des morts ? Et elles ne subissaient que le même destin que les personnes qu’elles devaient profaner par leur symbole et leur beauté. Mourir. Elles mourraient. Mes fleurs blanches et moi étions les seules à être vivantes.

L’aube s’est levée et la lumière éblouit le corps des fleurs mortes. J’ai passé toute la nuit à les voir dépérir. Elles ont perdu toutes leurs larmes et m’ont arraché le chagrin qui régnait en moi. Je ne les ai pas sauvé mais j’ai sauvé quelqu’un d’autre. Le temps a volé leurs racines et leurs pétales blancs et l’envie de recommencer me démange. Recommencer à les faire vivre pour qu’elles me fassent enfin sourire. Elles sont toujours aussi belles pour moi car la vraie beauté n’est pas dans l’apparence mais dans l’être. Il y a dix larmes par terre, sur ce noir parterre qui s’illumine doucement à la présence de celles-ci. Le blanc fait pleurer le noir et le soleil renaît encore pour périr à nouveau ce soir. La mort est un cycle. Tandis que mon père meurt, moi je suis toujours vivante. Le temps m’a volé trop, désormais, c’est à moi de le voler. Les heures.


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