Volley-Ball
de Éric Bezault



À Titi

Quand je suis entré dans la chapelle protestante ce matin-là, le pasteur était déjà en train de réciter son homélie. La pièce, assez petite pour une chapelle, très simple, située au premier étage d’un immeuble du quartier Latin, était pleine : quelques cousins, des collègues de travail et puis les copains du volley-ball, regroupés au fond de la salle. Ils se tenaient debout, les bras devant, le long du corps, les mains jointes. J’eus presque du mal à les reconnaître tant ils ressemblaient à des petits garçons bien sages, d’une sobriété inhabituelle d’enfants de chœur qui attendaient d’être réprimandés. Ils avaient l’air déboussolé, dans l’attente de mots, de paroles, censés les apaiser.
Visiblement agacé par mon retard, Pascal me fit un signe discret de la main pour m’indiquer la place qu’il m’avait gardée à côté de lui. Comme pour tenter de me justifier, je lui montrai le bouquet de fleurs que je tenais à la main. J’étais d’ailleurs le seul à en avoir apportées puisque l’invitation stipulait bien que la famille préférait de l’argent pour rapatrier le corps à la Réunion, et une collecte était donc organisée à cet effet.
- « Des roses rouges. Oui c’est çà, tu achètes des roses rouges et tu marques un petit mot de notre part pour dire… pour dire qu’on ne pouvait pas être présents ce jour-là, tout simplement. »
La veille, à la fin de l’entraînement, on avait expliqué à Fred et Lionel qu’une cérémonie funéraire, c’était aussi le lieu idéal pour dire adieu à celui qui nous avait quittés, insistant sur l’importance du processus de deuil. Pris de panique par cette révélation, ils m’avaient alors supplié d’acheter des fleurs pour les représenter, « de façon symbolique» avaient-ils précisé. Le choix de la variété n’avait échappé à personne, et certainement pas à Pascal.
- « C’est très glamour des roses rouges, mais en ce qui vous concerne, les chéris, j’aurais plutôt choisi des cactus ou des plantes carnivores », avait-il suggéré d’un ton enjoué. La remarque n’avait fait qu’amplifier leur sentiment de culpabilité.
En sortant du métro, j’avais mis un temps fou à trouver un fleuriste, qui plus est, un fleuriste ouvert. Acheter des fleurs à 9 heures du matin dans un quartier que je connaissais mal s’était avéré bien plus compliqué que prévu, et je pestais contre les deux énergumènes qui m’avaient placé dans cette situation délicate.
En essayant de passer entre les gens pour rejoindre Pascal, je sentis ma cheville se tordre et je faillis perdre l’équilibre et m’étaler sur une dame qui portait un grand chapeau noir. Heureusement, Pascal me retint par la veste et je pus me redresser. « Miss catastrophe est enfin là ! », me chuchota-t-il à l’oreille, avec un petit sourire en coin.

Le cercueil était au milieu de la pièce. Un minuscule cercueil en chêne clair, si petit qu’on se demandait comment ce corps si grand, si beau, si musclé avait pu s’y loger. L’étroitesse, c’était a priori le plus inconcevable et le plus pénible à supporter. Lui qui bougeait tout le temps, faisait de grands gestes, avait une présence incroyable et savait occuper l’espace de sa voix et de son rire quand il nous faisait ses imitations - celle de Catherine Deneuve entre autre, dont il était un fan inconditionnel et le spécialiste incontesté- était désormais allongé dans cette caisse, immobile et silencieux. C’était insoutenable de penser qu’il se retrouvait là, coincé entre quatre planches.
Le pasteur parlait de la mort. Les mots injustice, ennemie, refus de voir l’autre partir faisait un écho lointain à ce que je ressentais, mais quand il aborda les thèmes de la résurrection, de la vie éternelle définitivement soustraite à la mort, mon esprit s’égara et le fil fut comme rompu. Je ne crois pas que Lulu aurait apprécié entendre cela. Un bon disque de funk, genre Patti Labelle « Voulez vous coucher avec moi ce soir ? » eût été beaucoup plus approprié, me sembla-il.
En outre, je me souciais de ce qu’on lui avait fait porter pour son dernier voyage, espérant qu’on avait respecté son sens aigu de la mise en scène et du détail. Quand j’avais suggéré qu’on l’habille en « drag », tout le monde avait poussé des hauts cris, et c’est finalement à la famille qu’était revenu le soin de choisir les vêtements. Et cela ne présageait rien de bon, compte tenu de ce que je voyais autour de moi.
Ensuite, comme les autres, j’eus l’impression de subir le discours du pasteur ; les bras ballants, les yeux embués, le regard fixé sur le cercueil dont je n’arrivais pas à me détacher. Soudain nous prenions conscience que nous étions mortels. Certes, comme d’habitude, Lulu était au centre de tous les regards, mais il n’avait jamais été aussi discret, et son corps aussi inexistant et caché. Je ne l’avais pas revu depuis son admission à l’hôpital et heureusement je gardais de lui un souvenir intact. De l’autel monta alors un chant réunionnais dont l’exotisme me permit de m’échapper.

«Sexe, sexe…»
Le mot résonnait dans ma tête et me parut incongru vu les circonstances, mais c’est tout ce qui me venait à l’esprit pour combattre la mort.
Sexe avec Jamel, le petit dernier, arrivé dans l’équipe depuis une quinzaine de jours et qui n’avait pas eu le temps de faire la connaissance de Lulu. Un corps de rêve, des fesses incroyables, et la même façon de bouger que d’autres avant lui, sensuelle et provocante. Lui aussi, à 30 ans, cherchait autre chose au sein du club de volley-ball dont nous faisions tous partis ; un peu de convivialité, de franche camaraderie dont le reste du milieu gay semblait être dépourvues ces derniers temps : les bars, les saunas, les lieux de baise, comme nous tous, il en avait fait le tour, ou peut-être continuait-il à les fréquenter assidûment, insatisfait.
Depuis le début il montrait cet enthousiasme de petit nouveau dont nous étions tous si friands, répondant à nos jeux de séduction, nos blagues, notre humour graveleux de potache, avec le désir de faire partie du groupe qui contrastait avec cette réserve un peu hautaine qu’il conservait de ses habitudes passées.
Mais moi, c’était ses fesses qui me fascinaient, même si, pour ne rien gâcher, comme pour préserver intacte cette franche camaraderie, je lui faisais croire qu’il y avait autre chose en lui que ce petit beur sexy qui m’attirait éperdument, en attendant qu’il fasse partie de la bande.

Je fixais le cercueil de Lulu et je pensais à Jamel, laissant monter les larmes que je retenais doucement. Je me disais que, s’ils avaient eu le temps de se connaître, Jamel et Lulu auraient sûrement couché ensemble, tout naturellement ; une façon de faire plus ample connaissance, et j’en voulais à la vie de ne pas avoir laissé les choses se faire.
Devant moi, Chen, le dos courbé, sanglotait. Il avait été l’ami le plus proche de nous tous, presque un frère pour Lulu ; « deux sœurs jumelles » comme ils aimaient à décrire leur relation qui se concrétisait sur le terrain de volley-ball par une entente parfaite, l’un à la passe, l’autre à l’attaque, une symbiose de jeu qui me fascinait et attisait quelquefois la jalousie.
Il y eut ensuite le discours d’un autre ami, d’origine réunionnaise, mais que nous ne connaissions pas. Un discours simple, juste, qui décrivait si fidèlement tout ce que représentait Lulu, pour sa famille, ses amis, ses collègues et ses copains du volley. Ses copains du volley ! C’était nous. Un groupe à part, a priori le plus nombreux dans l’assemblée car la famille, elle, habitait sur une île très loin dans le pacifique. Oui, nous étions nombreux à nous être déplacés, une vingtaine au moins, et de toute évidence, il y a avait autre chose que le sexe entre nous.
Il y avait le shopping aussi. Lulu en était le spécialiste, surtout au moment des soldes, quand nous descendions en bande dans les magasins du Marais. Il avait cette technique implacable pour passer en revue, d’un geste ample du bras, tous les modèles et toutes les tailles proposés afin de dénicher la meilleure affaire, sous l’œil agacé des vendeurs, vite amadoués par son irrésistible gentillesse et son sens de l’humour.

Après la cérémonie, nous nous sommes tous retrouvés au café du coin, excités comme des puces d’avoir trop sangloté. Seul Joël n’arrivait pas à calmer cette douleur qui l’avait assommé et se consumait désormais à petit feu sur son beau visage fermé et sans larmes. Il regardait fixement la photo de Lulu qui avait été distribuée à la sortie de la cérémonie, accompagnée d’un petit poème de Jacques Prévert. Une photo prise à Londres, l’année dernière, superbe, avec son bob vissé sur la tête. C’était lui, tellement lui. On avait bien essayé de taquiner Joël pour essayer de lui changer les idées. Dans un effort désespéré, il nous avait répondu gentiment de son petit sourire charmeur, comme il le faisait habituellement.
- « Foutez-lui la paix, vous ne voyez pas que vous l’emmerdez avec vos conneries », avait tranché André d’un ton protecteur et maternel.
André était le plus âgé du groupe, la quarantaine passée, et celui qui s’occupait de tout : il assurait les entraînements, l’organisation de l’association, le soutien moral de la troupe. C’est lui qui avait été présent à l’hôpital au moment du décès et de la mise en bière, avait aidé le copain de Lulu à régler tous les problèmes administratifs liés au rapatriement du corps et s’était chargé de récolter l’argent.
André savait bien que les règles inconscientes que le groupe imposait étaient parfois trop rigides. Tacitement, chaque membre devait accepter de jouer le jeu et si l’un d’entre nous brisait le rythme de cette petite musique bien huilée, non seulement il se plaçait de lui-même en porte à faux, mais il créait un trouble indicible chez les autres. Ainsi il y avait eu le temps des larmes, et maintenant il devait y avoir l’intervalle comique, comme on dit au théâtre. Joël, avec sa douleur décalée, jetait du sable dans les rouages. André comprenait également que pour Joël c’était sans doute le premier deuil important, que contrairement à lui ou à d’autres, il n’avait pas connu cette hécatombe des années 80 et 90 qui nous permettait aujourd’hui de prendre un peu de recul.
« Vous ne savez pas la dernière ? lança Fabrice.
Il y avait toujours ces petites phrases qui servaient à faire rebondir la conversation, censées susciter de faux espoirs de révélations dignes des plus grands journaux à scandales. Mais passé l’effet de surprise, nous savions à quoi nous attendre.
- Encore un de tes potins sans intérêt.
- Non, pas du tout, fit Fabrice en haussant les épaules, figurez-vous que Jean-Louis va partager son nouvel appartement avec un des joueurs de l’association, et pas des moindres.
C’était en effet sans intérêt, malgré le ton plein de mystère qu’il avait pris.
- En tout bien, tout honneur, bien sûr. Quand même, il ne s’emmerde pas le Jean-Louis. Et vous ne me demandez même pas qui c’est ?
Il y eut un rapide échange de sourires complices, puis André se mit à soupirer longuement. Fabrice comprit aussitôt.
- Ah ! Je vois, je suis toujours le dernier au courant dans cette équipe.
Il croisa les bras et s’enfonça dans la banquette en signe de protestation.
- Mais, c’est qui ? demanda Chen, qui n’était décidément jamais au courant de rien.
- Laisse tomber, le rabroua Fabrice qui souhaitait qu’on change de sujet. Puis André enchaîna sur autre chose, le visage rayonnant de fierté.
- Vous ne devinerez jamais combien on a récolté d’argent pour la famille jusqu’à présent ?
- Combien ?
- 20 000 francs ! C’est génial, non ?
L’argent devait être envoyé à la famille sur place pour les cérémonies locales et l’enterrement à proprement parler. Même si nous étions ravis de la somme obtenue, nous ne pouvions pas nous empêcher de nous sentir frustrés par ce rapatriement. Le corps de Lulu allait nous être retiré et nous en serions privés à jamais. C’était surtout difficile pour le copain de Lulu qui n’avait pas été consulté et avait laissé faire sans protester.
- L’ironie du sort, c’est qu’il voulait vraiment retourner là-bas. Jusqu’au dernier instant, il faisait le projet de revoir sa famille qu’il n’avait pas vue depuis cinq ans. Au moins, son vœu sera exaucé. »
- J’espère qu’il n’y aura pas de grève, ajouta Pascal sur un ton sérieux.
- J’espère surtout qu’on pourra le faire voyager en première classe.

« C’est bizarre, j’ai fait un rêve très étrange la nuit dernière… ».
Comme à l’accoutumée, Daniel souhaitait nous faire partager ses angoisses intérieures, quand ce n’était pas ses séances chez le psy qu’il nous détaillait dans les moindres recoins. On le considérait comme l’intellectuel du groupe, un peu décalé et rêveur.
« C’était épouvantable. Je me retrouvais dans une pièce vide, fermée à clefs, dont j’essayais de sortir sans y parvenir. Soudain je me rendais compte que les murs se rapprochaient petit à petit et que la pièce rapetissait… »
« S’il te plaît ! s’exclama André, je ne veux pas en entendre davantage. Pas aujourd’hui en tous les cas. Et ne me dis pas que tu n’as pas fait le rapprochement avec la mort de Lulu. »
« Si bien sûr ».
Devant la moue incrédule d’André, Daniel se sentit obligé d’acquiescer, un peu déçu tout de même de ne pas pouvoir continuer son récit.
« Donc, tu es d’accord pour admettre qu’il n’y a rien d’étrange et de bizarre dans ton rêve», fit André en forme de point final.

Après les angoisses de mort, la conversation se poursuivit tout naturellement sur les séjours de chacun à l’hôpital. Cela allait de la simple entorse plâtrée avec trois heures d’attente aux urgences un vendredi soir, à l’appendicite aiguë, qui avait nécessité d’appeler les pompiers en plein milieu de la nuit.
- Des mecs superbes, beaux comme des Dieux. J’étais tiraillé entre la douleur insoutenable qui me rongeait et le spectacle somptueux qui s’offrait devant moi mais que je n’arrivais pas à savourer complètement. Le clou de la soirée, c’est quand ils ont fait une chaise avec leur bras et qu’il a fallu que je m’appuie sur leurs épaules. J’en ai profité pour leur passer la main dans le haut du dos. J’étais aux anges et j’avoue que j’ai eu un peu de mal à me contrôler.
- Moi, vous savez ce que j’ai fait une fois, rajouta Fabrice. J’ai appelé les pompiers pour qu’ils viennent me conduire d’urgence à l’hôpital.
- Et alors ?
- Eh bien, quand ils sont arrivés et qu’ils se sont rendu compte que je n’avais rien, je me suis fait drôlement engueuler.
Puis il y eut les problèmes d’intestins d’André et la coloscopie qu’il avait subi le mois précédent. Il se lança dans un récit détaillé et insoutenable de l’opération, puis termina en décrivant les rapports privilégiés qu’il entretenait avec son proctologue.
- C’est quoi un proctologue ? demanda très innocemment le petit jeune de l’équipe, 20 ans, depuis un an avec nous, une gueule d’ange, une détente incroyable à l’attaque. Je dois admettre que je n’étais pas non plus très au point sur la question, et André le prit gentiment de haut.
- Comment ça, tu ne sais pas ce que c’est qu’un proctologue. Ah ! cette jeunesse, ils ne connaissent rien. Un proctologue, c’est un spécialiste des… » Il n’eut pas le temps de finir que Fabrice l’interrompit.
- Tu sais André, c’est normal qu’il ne sache pas ce que c’est qu’un proctologue. A vingt ans, on va chez son généraliste pour des problèmes de chaude-pisse, à 30 ans on va chez son ostéopathe pour des problèmes de dos, et à 40, on va chez son proctologue pour ses problèmes internes, dirons-nous. C’est ce qui s’appelle le fossé des générations.
André ne releva pas et afficha un sourire entendu. On savait tous combien il vivait mal l’approche de la cinquantaine, mais cela ne nous empêchait pas de rire de bon cœur de la méchanceté de Fabrice ; tous sauf Joël qui venait de relire le poème de Jacques Prévert et qui sanglotait désormais à chaudes larmes.
- Enfin, c’est pas trop tôt. On commençait à désespérer, soupira Fabrice qui se fit fusiller du regard par André.
Comme j’étais assis à côté de Joël, je lui passai la main dans le dos et le serrai contre mon épaule pour le réconforter. Je le sentis d’abord se raidir légèrement, puis il se relâcha et vint enfin se blottir contre moi. Je percevais les lignes nettes et souples de son corps, remodelées par la musculation dont il était un adepte acharné, et qui évoquaient toujours en moi l’attirance que j’avais éprouvée pour lui dès le début. Les autres me scrutèrent avec un brin de jalousie dans les yeux et j’en profitai pour enfoncer le clou :
- Vous n’êtes que des brutes épaisses. Vous ne savez pas y faire. Vous devriez prendre des notes.
J’étais heureux parce que j’avais réussi à décrocher un sourire de sa part.
Je me demandais si Joël avait déjà couché avec Jamel. L’autre jour je les avais observés dans un coin du gymnase au moment où ils échangeaient des balles avant le match. Il m’avait semblé percevoir des regards complices. Joël savait s’y prendre dans ces cas-là pour obtenir ce qu’il voulait. Il était d’une agilité et d’une adresse communicative. Son corps se pliait et se dépliait au gré des balles, dégageant un érotisme subtil dont il était difficile de rester insensible. Jamel, qui avait moins de technique, jouait plus en puissance, ce qui était finalement moins intéressant. Il tapait plus fort sur la balle mais il était également moins précis quand il s’agissait de la placer correctement. C’est donc Joël qui menait la danse. J’étais étranger à leur jeu et je me sentais exclu de cette complicité qui naissait sous mes yeux. Je m’en voulais d’être cet observateur extérieur qui enviait secrètement la simplicité de leur désir réciproque, alors que j’en avais moi-même écarté toute velléité.
Pourquoi donc avais-je refusé de monter boire un verre chez lui le soir où j’avais raccompagné Jamel après l’entraînement ? J’avais coupé le moteur et nous étions restés longtemps assis dans la voiture à discuter. Il me racontait sa vie, m’expliquant qu’il en avait assez de la baise à la sauvette et des coups sans lendemain. Je me demandais pourquoi il me racontait tout cela à moi, qu’il connaissait à peine. Je me suis dit que c’était quelquefois plus facile avec quelqu’un qui ne sait rien de vous et qui ne vous juge pas.
- « Je crois que je cherche autre chose », m’annonça-t-il enfin avec une certaine innocence, ce qui me fit sourire. A force de l’avoir entendue des milliers de fois, sa remarque ma parut vide de sens. Alors j’avais acquiescé, ne sachant que répondre.
Il portait un polo à rayures rouges et je ne pouvais m’empêcher d’admirer la parfaite symétrie des épaules bien développées de part et d’autre de son torse musclé, mais quand il me demanda de monter, je pris le prétexte d’un travail urgent à terminer pour décliner son invitation, sans très bien savoir pourquoi. Il fut aussi surpris que moi par ma réponse, presque interloqué, peu habitué sans doute qu’il était à voir ses avances repoussées.
Cette nuit là, je n’ai pas pu dormir. Je pensais à Lulu qui venait à nouveau d’être hospitalisé pour une pneumonie. Alors j’ai branché mon ordinateur et je me suis mis à parcourir Internet à la recherche de l’âme sœur, comme j’avais l’habitude de le faire tous les soirs.

Nous allions bientôt nous séparer et il fallait rendre un dernier hommage à Lulu. C’est le moment que choisit Pascal pour faire son imitation de Catherine Deneuve. Il n’était certes pas aussi bon que Lulu, mais son métier de comédien lui confèrait une certaine aisance et il savait capter l’attention du public, qui était de toute façon conquis d’avance. Il se leva et s’enroula dans son grand manteau de laine et fit quelques pas sur le côté. Son choix se porta sur les Demoiselles de Rochefort, ce qui déclencha un tonnerre d’applaudissements. Quelques clients qui se tenaient debout au bar se retournèrent et il y eut même le petit monsieur en bleu de travail qui leva son verre en signe d’encouragement.
Comme il fallait deux complices, Chen et Daniel se levèrent à leur tour. On poussa quelques tables sous l’œil inquiet du patron ; il y eut une petite annonce sous forme de dédicace et le numéro put débuter. L’excitation, la tristesse, la joie d’être tous ensemble, tout contribuait à faire de cet instant un moment spécial. Il y eut bien quelques sifflets au moment où Chen se prit les pieds dans le manteau de Pascal, mais tous trois reprirent vite le dessus. Il faut dire que la chorégraphie était très au point et avait été maintes fois répétée en d’autres occasions. Seul l’espace exigu ne se prêtait pas vraiment aux diverses pirouettes qui accompagnaient la chanson. Les larmes se mêlaient aux rires et l’ambiance était surchauffée. Pas de doute que Lulu aurait été fier de nous.

C’est Joël qui l’a aperçue le premier car il était assis juste derrière la vitre qui donnait sur la rue. Tandis que tout le monde participait au spectacle, lui regardait ailleurs. Quand je me suis tourné vers lui, j’ai vu que son visage avait blêmi et j’ai cru un instant qu’il allait à nouveau éclater en sanglots. Je lui ai demandé si ça allait et il est resté sans réponse. Puis, lentement, il a levé le doigt qu’il a pointé en direction de la rue. C’est là que je l’ai vue.
- Merde, alors !
C’est tout ce que j’ai pu dire. Elle était là, à l’extérieur, en train de lire l’affiche placardée sur la vitre du café. Elle portait un manteau de fourrure en faux léopard, des bottes en daim à talons qui lui montaient au-dessus des cuisses et de grandes lunettes de soleil en écaille blanche qui lui mangeaient la moitié du visage. Au moment où elle entra dans le café, la nouvelle avait déjà circulée et un silence médusé régnait parmi nous. Elle ne s’était rendue compte de rien.
Elle s’installa au bar et sortit son téléphone portable, puis son étui à cigarettes et commanda un café. Elle était superbe et d’une classe incroyable. Elle semblait nerveuse et sa nervosité contrastait avec le calme qui s’était installée dans l’arrière salle où nous étions tous assis. Elle prit une cigarette puis se mit à chercher du feu. Elle ne se doutait pas à quel point nous l’observions derrière la vitre qui nous séparait d’elle. Elle était désormais seule au bar.
- Fabuleux ! lâcha André.
Ne trouvant pas de feu, elle se tourna dans notre direction, fit quelques pas en avant et d’un geste que nous connaissions tous par cœur, rejeta sa mèche blonde en arrière.
- L’un d’entre vous aurait-il du feu, s’il vous plaît ? demanda-t-elle poliment.
Nous restâmes immobiles un instant, bouche bée, l’air incrédule, puis Daniel se leva et sortit son briquet. Il tremblait tellement de tout son long qu’il préféra la laisser allumer sa cigarette toute seule. Elle remercia Daniel, puis retourna s’installer au bar. L’incroyable s’était produit.
Catherine Deneuve venait de nous adresser la parole. J’eus alors envie de me lever et d’aller lui demander si elle savait jouer au volley-ball, mais c’est finalement André qui se décida à l’approcher pour lui faire signer un autographe. Quand elle lui demanda quel nom elle devait mettre, il répondit simplement. « A Lulu. » Il hésita un instant puis enchaîna. « Pouvez-vous rajouter "A un garçon inimitable que l’on n’oubliera jamais" ? Merci. » Et comme un petit garçon très fier il retourna s’asseoir avec nous.
FIN

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