Simulation spatiale
de Éric Maxant

Parution originale

1er mois

Voilà un mois que nous sommes enfermés dans ce minuscule espace de quinze mètres carrés. La première échéance, fixée par le contrat qui nous lie avec nos "employeurs", est arrivée à son terme. Les consignes qui nous ont été communiquées stipulent que nous devons établir un compte rendu succinct à la fin de chaque mois écoulé.

Rappel

Pour situer ce journal de bord, voici un bref rappel de ce qui l'a précédé.

Cela a véritablement commencé il y a environ trois mois. Plusieurs organismes officiels, spécialisés dans les voyages dans l'espace, ont fondé un groupe de travail. Ce groupe a été baptisé IAFMV ("International Group For Mars Voyager"). Son objectif est de réaliser des tests afin d'évaluer les conditions de vies en isolement lors d'un voyage de six mois. Ce laps de temps est une estimation moyenne de la durée probable pour un voyage Terre-Mars. Dix familles ont été sélectionnées dans le monde pour participer à une première expérimentation. La nôtre est composée de quatre membres : Rob votre serviteur, Marina ma compagne, Julien et Flo nos enfants.

La fondation de l'IAFMV et la réalisation de cette première étude internationales ont été largement médiatisées. Dans un but évident de faire rentrer de l'argent dans les caisses de cet organisme et de permettre ainsi de financer sa concrétisation. Cela a été fait dans le respect des participants sélectionnés, comme dans celui des téléspectateurs. Il n'est pas question dans cette affaire de spectacle de bas niveau, il s'agit avant tout d'une expérience scientifique.

Pour cette évaluation, nous sommes cloîtrés dans un véhicule agencé de façon optimale, malgré sa surface habitable très réduite. Cet agencement est similaire à ce qu'il est possible de rencontrer dans un mobile home ou camping-car. A partir du moment où nous avions franchi le cap des sélections, nous disposions d'environ un mois pour nous préparer.

Les préparatifs.

Un mois c'est à la fois long et court. Long, parce que nous étions impatients de participer à ce test. Court parce qu'il a fallu penser alors à tout un tas de choses : préparer cette longue séparation avec notre famille et nos amis, recenser et préparer ce que nous allions emporter, régler toutes les petites et néanmoins contraignantes échéances administratives de la vie de tous les jours (impôts, factures, etc).

Du point de vue des bagages personnels, des restrictions nous avait été imposées ; Quoique j'en sois toujours à me dire que malgré tout, cela reste dans le domaine du raisonnable. Nous étions limités à une tonne d'emport, nous y compris, ce qui nous autorisait un poids d'un peu plus de sept cents kilogrammes d'affaires personnelles pour un volume d'environ un mètre cube. Nous ne devions inclure ni alimentation, ni habillement, ni articles de la vie courante ; tout cela était fourni par l'organisme "employeur".

Regardez autour de vous, dans votre maison ou votre appartement, vos caves et débarras, vos armoires. Vous comprendrez vite que la sélection de ce qu'il faut emporter n'est pas toujours aisée. Il est nécessaire de faire une juste part des choses entre la taille, le volume, le poids, la qualité, la robustesse, l'utilité, etc. Cette partie des préparatifs a suscité pas mal de discussions au sein de notre famille. Fort heureusement, nous sommes tous les quatre assez consensuels et cela s'est passé dans une relative bonne humeur. Nous nous sommes mis d'accord sur un principe simple : l'essentiel était emporté avec l'assentiments de tous, chacun avait par contre droit à un "petit jardin secret personnel" comme l'avait si joliment suggéré Flo. Le contenu de cet emport strictement personnels ne devaient en aucune manière être communiqué aux autres membres de la famille, la limitation admises par tous quatre était fixée à un poids maximal de vingt kilogrammes et à une taille raisonnable.

Journal du mois écoulé.

Notre entrée dans le cocon d'habitation s'est bien déroulée.

Nous avons tout d'abord été frappé par l'aspect et la masse de notre "camping-car de l'espace" (comme nous nous sommes mis à le désigner au fil des jours). Effectivement, si l'espace habitable est relativement réduit, le volume extérieur est conséquent. Il représente environ la taille d'une maison individuelle. Il ressemble par contre à un véhicule de type monospace à qui l'on aurait greffé des embryons d'ailes, des antennes et des excroissances de toutes les formes. Nous n'avons pas pu approfondir notre observation de l'extérieur, de ce qui allait nous servir de maison durant ces six mois, car des techniciens nous ont fait rapidement intégrer l'intérieur du simulateur.

Il faut reconnaître que les ingénieurs et techniciens, qui ont pensé et aménagé notre nouveau "logis", ont bien travaillé. Le décor est chaleureux, l'équipement est fonctionnel. Ils ont réussi à séparer la surface habitable en cinq volumes distincts séparés par une mince cloison : une cabine de pilotage (monoplace), une pièce commune, une chambre des parents, une pour les enfants, et une partie sanitaire.

Le contrat stipulait que nous devions "travailler" huit heures par tranche de vingt-quatre, mais sans impératif ni contrainte d'horaires précis, libre à nous d'organiser ces périodes au fil de la journée.

Pour le mois écoulé, le programme définit par les scientifiques était le suivant :
- Découverte de la partie habitation et des fonctionnalités associées,
- Instructions sur l'entretien et le dépannage des éléments constituant notre environnement,
- Formation aux rudiments d'un nouveau langage : l'Universalis.

Avant de poursuivre, il faut que je vous précise que, durant les six mois que doivent durer cette expérimentation, aucun contact direct avec l'extérieur ne peut avoir lieu entre les expérimentateurs et les scientifiques. Notre quotidien est géré par un ordinateur, doté d'une intelligence artificielle et de la parole, que nous avons banalement surnommé "Machin". C'est notre unique lien vers l'extérieur. Il nous indique le programme du jour, nous éclaire partiellement sur ceux des journées suivantes. Il n'y a toutefois pas d'obligation, et nous pouvons adapter ses recommandations.

Nous nous sommes rapidement repérés dans notre nouveau logis. Vous devez penser, qu'au vue de la surface habitable, cela a dû être vite fait. Dans les grandes lignes c'est vrai. Mais chaque jour, nous en apprenons un peu plus sur ses subtilités, ses divers rangements, ses fonctionnalités. Il y a deux jours par exemple, nous avons découvert qu'il y avait un nécessaire du parfait petit campeur dans un casier logé dans le faux plafond. Nous n'avons pas réellement saisi son utilité dans le cadre de cette expérience.

Pour ce qui concerne l'entretien et le dépannage, c'est un peu plus complexe. Nous essayons de nous répartir les tâches en fonction de nos compétences et de nos aspirations. Les enfants participent activement à cet entraînement, même pour ce qui concerne certaines petites réparations.

Julien et Flo se sont investi à fond dans l'apprentissage de la fameuse nouvelle langue, plus d'ailleurs que dans les matières scolaires qu'ils doivent pourtant continuer à approfondir. Ils assimilent cela à une sorte de jeu. Pour nous adultes, c'est un peu moins évident. Cependant je dois reconnaître qu'il ne s'agit pas là d'une réelle épreuve de force intellectuelle. L'Universalis, pour ce que nous en avons appris ces dernières semaines, est un amalgame de plusieurs langues en usage sur Terre. Bien que je ne maîtrise pas l'Espéranto, elle semble basée sur une philosophie de simplification similaire. Les bases de cette nouvelle forme d'expression sont constituées d'une centaine de termes, sans difficulté réelle de prononciation. Certaines lettres de la langue française ne sont pas employées. Les temps des conjugaisons sont simplifiés à l'extrême : le passé, le présent et le futur. Les formules de politesses n'ont pas cours, les personnes l'employant sont sensées se respecter mutuellement. Il n'y a aucune subtilité, comme dans certaines langues. Bref, ces bases sont facilement assimilables.

L'ambiance au sein de la cellule familiale est bonne. Il y a bien des petites chamailleries entre nos deux enfants, elles déteignent parfois sur Marine et moi, mais jamais des choses biens sérieuses. Pour le moment aucun d'entre nous n'a eu le cafard, ni ne semble ressentir un mal-être en raison de cet isolement. Je pense que cela est normal, ces derniers jours ont amené leurs lots de nouveautés et de dépaysement, et nos journées sont bien remplies.

L'événement le plus marquant de cette période a été constitué par les deux premiers jours au sein de notre camping-car spatial. Les "maîtres d'œuvre" de ce test de six mois ont poussé le détail à reproduire les mouvements et les bruits de notre plate-forme en phase de décollage. Ils ont vraisemblablement monté notre cocon de l'espace sur des vérins, couplés avec des systèmes de reproductions sonores très performants, le tout associé à de supers calculateurs. Par contre depuis, c'est le calme plat. Aucune oscillation de notre "maison", pas un bruit ne nous parvient de l'extérieur. Il y a juste un léger ronronnement ambiant, simulant un quelconque système propulsif ou énergétique. Auquel nous ne prêtons même plus attention.

Voilà ce compte rendu s'achève là. En conclusions je dirais que ce mois écoulé a été intense mais agréable.

2ème mois

58ème jour

Normalement, j'aurais dû établir ce compte rendu après le soixantième jour, mais je souhaite consacrer plus de temps à le réaliser, pour qu'il soit le plus exhaustif possible. Je vais donc faire l'essai, pour cette fois, de le rédiger sur trois jours.

Au début du mois, donc quelques jours après mon premier rapport, nous avons droit à notre première "crise" interne. C'était l'anniversaire de Flo, nous lui avions préparé une fête et un petit cadeau. "Machin" lui avait souhaité un bon anniversaire tout comme n'importe quel être humain (je ne sais pas qui a programmé cet ordinateur, mais je me ferais une joie de lui ou de leur serrer la main dès que nous serons sortis d'ici). Mais Flo est resté triste, parce que ses amis et amies lui manquaient. Du coup elle s'est disputée avec son frère, car il l'avait un peu trop taquiné. Elle s'est enfermée dans sa couchette pour bouder pendant plus d'une heure. Finalement sa mère a réussi à la convaincre de revenir vers nous. Au moment du repas, elle a eu droit à une surprise. Dans la boîte de ration repas, je vous reparlerais de ce mode d'alimentation plus tard, les organisateurs de l'expérience avaient pensé à elle et lui avaient glissé un DVD. Ce support multimédia contenait une compilation de messages de membres de notre famille, de copains et de copines. Elle était heureuse. Cela a contribué à lui remonter le moral. Je ne soupçonnais pas que les scientifiques se soient autant investis dans la connaissance de nos profils individuels et le bien être des "cobayes" que nous sommes.

Puisque j'en suis venu à parler des repas, le plus simple est que je vous explique comment nous nous alimentons. Avant notre enfermement volontaire, nous avons subi de nombreux tests, et répondu à de multiples questionnaires. Nos préférences culinaires ont également fait l'objet d'un recensement assez complet. En fonction de cette étude, des nutritionnistes ont concocté des rations journalières. Elles se présentent sous la forme d'une boite en carton alimentaire (confectionnée à partir de farines de maïs). Les repas sont équilibrés et variés, jusqu'à présent nous n'avons eu que des mets que nous affectionnons. Chaque boîte renferme tout le nécessaire pour une journée et pour quatre personnes. Presque tous les jours, il y a des petites surprises supplémentaires. Quelques fois il s'agit d'un ou deux petits livres (illustrés ou non), parfois il s'agit de confiseries, d'autres fois encore il s'agit de petits jeux. Ce sont des petites bricoles, pas très élaborées ni de grande valeur. Mais elles font quand même passer d'agréables petits moments aux enfants, et même à nous je le reconnais.

59ème jour

Il y a quinze jours, nous avons eu à subir notre premier incident technique. J'ai donc joué les mécanos de l'espace. Enfin quand je dis "Je", j'exagère car nous nous y sommes mis à deux et franchement c'est Julien qui a servi de main d'œuvre. Notre distributeur de ration alimentaire a été bloqué, par un carton dont l'emballage était abîmé et qui coinçait entre la soute et la sortie du distributeur. Machin nous a assisté, il nous a conseillé tout au long de la réfection du système. Il a d'abord fallu que j'éclate l'emballage de la ration par la bouche du distributeur. Julien a dû aller dans la soute, juste en dessous du conduit du monte-charge, pour enlever tous les fragments de l'emballage qui étaient tombés sur le rail. Pourquoi envoyer Julien dans la soute ? Tout simplement parce qu'il est le plus menu, que l'endroit est exigu, qu'il était volontaire et qu'enfin nous lui faisons tous confiance quant au sérieux du travail qu'il effectue habituellement. Le problème a donc été facilement résolu, mais une interrogation demeure : comment ce fait-il que dans un système, qui coûte probablement plusieurs milliards d'Euro, une simple boîte en carton ai suffit à perturber le système ? Enfin l'essentiel est que cet incident n'ait pas eu de conséquence réelle, car après tout même si ce distributeur avait été définitivement hors service, nous pouvions toujours accéder à la réserve. Et puis si nous n'avions pas pût accéder à cette réserve, nous pouvions toujours faire parvenir un message aux surveillants affectés à notre cocon d'isolement, par l'intermédiaire de Machin. Ils auraient ainsi fait appel à des techniciens, au besoin je pense qu'ils auraient abrégé l'expérience.

60ème jour

Au final, ce deuxième mois s'est encore relativement bien déroulé. Il y a eu les habituels aléas d'une vie de famille, enfin peut-être un peu plus que le mois précédent, mais on a su y faire face et le moral est toujours bon.

La solitude commence toutefois à nous peser, malgré toute la mansuétude dont sait faire preuve Machin. Au vu de son comportement, presque humain parfois, il va peut-être falloir songer à le rebaptiser avec un nom plus approprié.

Le programme de ce mois écoulé était sensiblement le même que le précédent. Nous avons progressé dans notre apprentissage de l'Universalis. Nous avons appris une cinquantaine de mots de plus. Nous avons entrepris d'assimiler l'écriture de cette langue (le mois dernier j'avais omis de vous dire qu'il s'agissait uniquement d'un apprentissage vocal). En pratiquant ce langage entre nous, de façon ludique, nous avons été surpris des possibilités qu'offre un peu plus de cent mots bien choisis.

Pour le reste, nous n'avons pas fait de réelle découverte quant à notre environnement, nous commençons à nous installer dans une certaine routine. Je pense que, dès la semaine prochaine, nous allons un peu fureter dans les affaires que nous avons emmenées avec nous (Eh oui ! Nous n'y avons pas encore touché, sauf pour quelques éléments usuels).

Pour clôturer ce rapport, je m'aperçois que de faire un compte-rendu mensuel c'est un peu limite. En effet, tout ce qui c'est passé en un mois ne reviens pas forcément à l'esprit au bon moment. Pour le mois prochain je vais donc essayer de faire un résumé par semaine.

3ème mois

67ème jour

Comme je l'avais envisagé la semaine dernière, nous avons consacré un peu de temps à fouiller dans nos souvenirs matériels, dans nos affaires personnelles. Julien a sorti quelques boites de jeux de constructions et quelques bandes dessinées. Flo a jeté son dévolu sur des vêtements. Normalement nous ne devions pas emporter d'effets vestimentaires avec nous, car nous sommes vêtus par nos employeurs. Mais je reconnais que les combinaisons fournies manquent de variétés, et pour une jeune fille cela doit être parfois chagrinant. D'ailleurs, malgré le fait que ne devions pas emporter de vêtements, nous avons tous un peu transgressé cette règle. Pas des valises complètes bien sûr, mais juste quelques habits auxquels nous étions attachés particulièrement.

Marina a mis la main sur un petit canevas qu'elle avait commencé il y a bien des mois, et qu'elle n'avait jamais eu le temps de finir. Pour ma part, j'ai sorti un livre en trois tomes. Julien a été tout étonné, car ils font partie d'une petite série de livres qu'il détient et a emporté (une dizaine, qu'il a d'ailleurs lu au moins trois ou quatre fois). Ces trois là, il ne les a pas lus, il ne savait même pas que je les avais acheté. C'est quand même bien lorsque le père et le fils ont les mêmes lectures ! Ce qu'il ne sait pas c'est que j'en ai acquis cinq autres avant notre isolement, je ne les sortirai qu'au compte-gouttes, sinon il les lira tous à la file en un rien de temps. Il est dommage que les livres imprimés prennent tant de place et représentent un poids si conséquent. Mais je ne regrette pas leur emport : palper le papier sous ses doigts, sentir un peu l'odeur du papier et celle de l'encre, tourner les pages ; Cela a un charme que ne procure pas la lecture sur support électronique.

Là encore, il faut reconnaître que ceux qui ont organisé cette expérience ont bien fait les choses. Le serveur multimédia de notre maisonnette spatiale comporte un nombre incalculable de lectures en tous genres, ainsi que des œuvres musicales et des vidéos. Je ne suis pas sûr que nous ayons le temps de tout lire, voir et entendre au cours de ces six mois.

Cette semaine, nous avons achevé l'apprentissage de l'Universalis. En tout et pour tout, cette langue ne comporte qu'environ deux cents mots. Machin nous a indiqué que ce langage était évolutif, et que bientôt nous aurions une surprise quant à son emploi.

Cet ordinateur, qui accompagne notre quotidien, nous surprend de plus en plus. On a parfois l'impression qu'il est réellement humain.

Avant hier, Julien lui a posé cette question : "es-tu réellement une machine ou un technicien de l'IAFMV qui nous parle depuis son poste de travail ?".

Machin lui a répondu : "Je ne suis pas réellement une machine, mais je ne suis pas non plus un humain !".
Notre fils a insisté : "qu'es-tu ?".

L'ordinateur a clos la conversation par un "Désolé, je manque actuellement de paramètres pour répondre à ta question, il faudra la reformuler quand je disposerai de plus d'éléments".

Julien n'a pas renchéri, mais je sais qu'il lui reposera la question, sous une autre forme probablement. Il faudra que nous en rediscutions tous les quatre.

Une formation en suivant une autre, après les études linguistiques nous avons droit à des cours de pilotage. Hier cela a débuté par un cours théorique sur l'écran de télévision à plasma. A doses homéopathiques d'ailleurs, car il s'est agit de quatre vidéos d'environ quinze minutes, répartie dans la journée. D'après ce qui nous a été montré, cet appareil (tiens, je croyais qu'il s'agissait juste d'un simulateur !) se conduit aisément et bénéficie d'une assistance permanente au moyen d'un ordinateur de navigation. Par certains aspects cela ressemble à la conduite d'un véhicule automobile, par d'autres au pilotage d'un avion (enfin je pense car je n'y connais rien), et par d'autres encore cela se rapproche d'un jeu vidéo. Demain nous devrions avoir un cours un peu moins théorique, à tour de rôle dans la cabine de pilotage. Nous sommes tous impatients. Surtout Julien qui assimile plus cela à un jeu vidéo, nous lui avons pourtant bien fait comprendre que c'était sérieux.

Il semble que l'on ait fait le tour de la variété des repas proposés. Marina, qui a une excellente mémoire, nous a fait remarquer qu'aujourd'hui nous avions le même menu que lors de notre premier jour dans notre camping-car de l'espace. Ma foi, si elle le dit cela doit être vrai. Les femmes en général gardent en mémoire des détails auxquels nous ne prêtons guère d'attention, elles ont un esprit d'observation beaucoup plus aigu que nous autres les hommes. Enfin tout ça pour dire que durant plus de soixante jours, nous avons eu une alimentation très variée.

74ème jour

Nous pratiquons l'Universalis de plus en plus souvent, parfois sans nous en rendre compte. Machin nous a fait remarquer que cet état de fait était progressif depuis une quinzaine de jours. Peu à peu nous utilisons des mots de ce langage dans nos conversations. Un peu par mimétisme, comme ceux qui, à force d'entendre des expressions à la mode (inventées ou employées dans d'autres langues), les incluent naturellement dans leur langage quotidien. Il est vrai que si l'on y réfléchit un peu, il s'agit un processus naturel qui a d'ailleurs permis l'évolution de bon nombre de dictionnaires dans tous les pays. C'est en partie pour cela que l'on dit qu'une langue est vivante (en complément du fait qu'elle est usuelle).

Les leçons pratiques de pilotage ont débuté comme prévu. Tout comme lors de notre simulation de décollage, chaque fois que chacun d'entre nous a réellement pris les commandes, notre espace de vie a oscillé et nous avons entendu et ressentis les variations du régime des systèmes de propulsion. Ce simulateur est décidément plus réaliste que ce à quoi nous aurions pu nous attendre.

Alors que je m'attendais à ce que ce soit Julien qui chahute avec les commandes, c'est finalement Flo qui a fait des siennes. Elle a eu son "quart d'heure de folie" et s'est amusée à slalomer entre des obstacles fruits de son imagination. Les vérins du simulateur ont été soumis à rude épreuve, et nous aussi du reste. Elle a été parfois tellement brusque dans ces mouvements que nous en avons été sérieusement ballottés. Heureusement que nous étions tous sanglés sur nos sièges, elle dans la cabine de pilotage et nous dans la salle vie.

Tout le monde a apprécié ces séances de pilotages. Mais je trouve un peu frustrant de voir les décors sur des écrans vidéos, y compris dans la cabine, même si les graphismes sont très réalistes (on se serait effectivement cru dans l'espace !).

Hier, Julien a de nouveau interrogé Machin sur son existence. Il avait préparé ses questions par écrit. Nous en avions discuté avec lui au préalable pour l'aider dans son entreprise. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai la conviction que l'ordinateur a mis à profit ces discussions familiales pour préparer ses réponses. Pourtant il n'est jamais intervenu durant celles-ci.

Cette fois, j'avais pris le soin d'enregistrer la conversation, et j'écris ici les passages les plus significatifs :

- Machin, quels sont les composants qui concourent à ton fonctionnement ?
- Veux-tu une réponse simplifiée ou une réponse technique ?
- Une réponse simple.
- Je suis composé d'éléments électroniques non organiques tels que : processeurs, mémoires vives, mémoires de stockages holographiques …
- Attends, d'un point de vue biologique es-tu ce que l'on appelle un être humain ?
- Négatif, je ne suis composé d'aucun élément organique naturel.
- Que signifie la mort pour toi ?
- Votre mort ?
- Non, ta mort.
- La vie et la mort ne sont pas des notions qui se rapportent à mon existence. Les principaux états qui se peuvent se rapporter à mon entité sont : en fonction, en veille, désactivé...
- Si nous coupons ton alimentation électrique, tu ne pourras plus être en fonction ni en veille.
- Vous n'êtes pas en mesure de couper ma source d'énergie, car je dispose d'une alimentation de secours.
- Si l'habitacle qui nous abrite est entièrement détruit, tu ne seras plus en état de fonctionner.
- Dans la mesure où vous serez dans la nacelle de secours, une partie de moi sera encore en fonction.
- Tu veux dire que dans la nacelle de secours se trouve un ordinateur ?
- Affirmatif, il s'agit d'un calculateur plus sommaire mais néanmoins parfaitement fonctionnel.
- Quel est le lien entre la nacelle et toi ?
- Une partie de ma mémoire holographique est stockée dans l'ordinateur de la nacelle.
- Si le vaisseau et la nacelle sont détruits, tu ne pourras plus être en fonction ni en veille.
- Affirmatif, je serais détruit également.
- Est-ce que cela te chagrine ?
- Reformes ta demande.
- Est-ce que cela te fait de la peine de savoir que tu peux ne plus être en état de marche ?
- La notion de peine ne fait pas partie de ma programmation.
- Est-ce que tu aimes que l'on t'appelle Machin ?
- Machin est une allocution sémantique que vous avez adoptée afin d'échanger des informations avec moi.
- Préférerais-tu que nous fassions appel à toi par une autre allocution sémantique ?
- Machin est inscrit dans mes banques de mémoires, dans celles-ci une information peut en remplacer une autre.
- J'abandonne pour l'instant, tu es trop hermétique pour moi Machin !
- Machin ?
- Oui Marina.
- Tu as parlé de nacelle de secours, sous-entends-tu que nous sommes dans un vaisseau ?
- Ma programmation spécifie que vous êtes dans un vaisseau.

Voilà pour l'essentiel. Machin nous a apporté un complément d'information quant à l'existence de la nacelle de secours. Il nous en a montré une représentation graphique sur vidéo et nous a instruit sur la façon d'y accéder. Il s'agit d'une sphère de deux mètres de diamètre intérieur, avec le nécessaire pour survivre pendant une quinzaine de jours. L'ordinateur a programmé des séances d'entraînement à l'évacuation pour les jours à venir.

La question du moment, qui nous interpelle tous les quatre, est : "sommes-nous dans un simple simulateur d'habitat spatial, dans une maquette de vaisseau spatial, ou dans un réel vaisseau spatial ?"

88ème jour

J'ai manqué mon rapport hebdomadaire la semaine dernière. En fait la quinzaine, qui vient de s'écouler, a été intense. Nous avons poursuivis "l'interrogatoire" de Machin. Nous en avons déduit que nous sommes bien dans une nef de l'espace, peut-être une reproduction à l'identique, une maquette grandeur réelle, mais un vaisseau tout de même. Nous avons réussi à avoir accès aux soutes et à des locaux techniques, auxquels il n'était pas prévu que nous accédions. Non pas qu'une quelconque interdiction existe, mais en raison de notre ignorance de cette possibilité et du fait que cela n'était pas inclus dans le programme de simulation que nous devions suivre. Il n'y a pas eu de heurt entre l'ordinateur de bord et nous, celui-ci s'est même montré très coopératif. Nous avons même pu accéder à certains endroits où sont situés des composants actifs de Machin. Ces composants sont disséminés partout dans notre camping-car spatial, nous pourrions presque dire que ce camping-car et l'ordinateur ne font qu'un. Imaginez que vous puissiez vous balader et vivre au milieu des composants de votre ordinateur personnel, c'est fou ! Non ?

Je reprendrai ce compte-rendu à la date prévu, c'est-à-dire dans deux jours. Il nous faut au moins cela à tous quatre pour faire le point et reprendre nos esprits après ce que nous avons découvert.

 90ème jour

Je ne sais pas comment vont réagir les gens de l'IAFMV à l'issue de notre expérience. Ces quinze derniers jours, nous avons pas mal bousculé les programmes initialement prévus par ses scientifiques et ses techniciens. Ceci est dû à tout ce que nous avons découvert. Nous pensions d'ailleurs que ceux-ci allaient nous "remettre dans l'axe", nous faire des remontrances, voir même mettre un terme à l'expérience. Rien de tout cela ne s'est produit : aucune réaction de leur part. Je vais tenter de faire une énumération aussi exhaustive que possible de la situation.

Nous sommes réellement et totalement isolés. Je veux dire que nous n'avons aucune possibilité de rentrer en contact avec nos "employeurs", cela concerne Machin également. Ce compte-rendu, ainsi que tout ce qui est enregistré par l'ordinateur de bord ne sera accessible à ceux de l'extérieur qu'à l'issue du test.

Nous n'avons aucune capacité d'abréger l'expérience, sauf à provoquer volontairement une catastrophe. Nous avons lancé la procédure d'urgence qui était censée faire intervenir les responsables de l'extérieur, mais il n'y a eu aucune réaction. En quelque sorte nous sommes prisonniers, dans une cellule dorée certes, mais prisonnier tout de même.

Le programme initialement fixé est partiellement modulable, dans la mesure où nous prenons sur notre temps de loisirs pour l'adapter à notre convenance (enfin pour ce qui nous est accessible). Nous pourrions bien sûr ne plus respecter cette programmation préétablit, mais celle-ci s'avère malgré tout passionnante et variée.

L'affaire de la nacelle de secours demeure un peu floue. Machin a pour consigne de nous faire intégrer cette nacelle, puis de l'éjecter ; Mais il n'est pas en mesure de nous indiquer ce qui se passera après.

Nous avons découvert que Machin est bridé, volontairement limité par ses concepteurs. Il connaît le nombre de modules mémoire dont il dispose ; Il sait combien lui sont accessible actuellement, soit environ cinquante pour cent. Il ne sait pas comment accéder aux autres. Certains de ces blocs mémoire sont opérants après un laps de temps indépendant de la programmation de Machin. Au début de l'expérimentation, seuls trente-deux pour cent de la mémoire de masse totale était accessible au processeur central. Cela nous réconforte un peu de savoir que plus nous avancerons dans le temps, plus l'ordinateur disposera d'informations et les partagera avec nous (du moins je l'espère). A titre d'exemple dans trois semaines c'est mon anniversaire, mais Machin ne le sait pas encore ! Un autre exemple, l'ordinateur ne connaît le programme d'activité que quinze jours avant leur réalisation.

L'état initial des ressources en vivres était de deux cent cinquante jours, cela nous laisse une marge de manœuvre de soixante dix jours au cas ou notre situation devrait perdurer.

Il semble qu'il y ai plus de dix familles qui font actuellement la même expérience que nous. C'est une estimation personnelle, car nous savons que nous allons pouvoir entrer en contact avec certaines d'entre elles la semaine prochaine. Elles disposent d'adresses électroniques du style Tera010, Tera037, Tera042, etc. Normalement, pour les premiers contacts nous ne devrions pouvoir bénéficier que d'un signal audio.

Voilà pour les imprévus. Passons maintenant en revue "l'activité normale".

Depuis mon dernier rapport, nous avons poursuivi notre entraînement au pilotage spatial. Nous avons notamment simulé : des accostages avec des vaisseaux similaires au nôtre, des mises en orbites autour d'une planète ressemblant un peu à la Terre, des pénétrations dans l'atmosphère de celle-ci. J'avoue que le réalisme de la simulation est époustouflant, on s'y serait presque cru réellement. Flo est devenue très performante, c'est probablement la meilleure de nous quatre aux commandes. Parallèlement, nous avons eu une formation sur les télécommunications spatiales, en vue de nos prochains contacts avec des "confrères".

L'Universalis est devenu quasiment une langue naturelle pour nous. En fait nous n'employons notre langue natale que lorsque nous ne trouvons pas les mots équivalents pour exprimer notre pensée.

Ce mois ci les enfants ont consacré moins de temps à leurs études scolaires. Non par fainéantise, mais parce que tout comme Marina et moi, ils étaient très intéressés à découvrir les cachotteries de nos "geôliers".

Marina a fait des prouesses linguistiques pour formuler des questions pertinentes à Machin. C'est en grande partie grâce à elle que l'ordinateur nous a dévoilé des informations auxquelles nous ne devions pas avoir accès, du moins pas dans l'immédiat.

Julien, qui est un peu bidouilleur et très doué quand cela concerne l'informatique, a réussi à interfacer son portable personnel avec Machin, avec les conseils techniques éclairés de ce dernier. Pour le moment il tente de comprendre l'organisation des structures de fichiers de l'ordinateur du vaisseau. Dès qu'il arrive à en cerner une particularité, il en informe aussitôt sa mère qui essaie alors d'en tirer profit pour peaufiner ses joutes verbales avec le calculateur de bord.

De mon coté, j'ai réussi à avoir accès aussi souvent que je le souhaitais à la nacelle de secours. J'y ai apporté quelques modifications, surtout pour améliorer l'habitabilité (car contrairement à notre logis spatial, celle-ci est loin d'être aussi bien agencée). J'ai porté la capacité en vivres à un mois. Je me suis entraîné au fonctionnement des commandes de pilotage, car il y en a, même si elles sont sommaires. Flo m'a bien aidé sur cette partie.

Je ne sais pas quand je compléterai ce journal, cela dépendra des événements.

4ème mois

95ème jour

Ces jours-ci la tension est redescendue. Nous avons digéré toutes les informations qui se rapportent à notre situation présente. Nous sommes presque sereins. Pour en arriver là, nous avons beaucoup discuter entre nous, à CINQ. Nous avons finalement décidé de prendre les choses avec philosophie, que nous ferions part de notre mécontentent seulement à l'issue de l'expérience et seulement envers les organisateurs de cette opération. Nous sommes parfaitement conscients que jusqu'à présent tout a été fait pour notre bien être. Tout sauf nous dire la vérité, ou du moins nous cacher des informations. A ce propos nous avons eu une discussion intéressante avec Machin sur la notion de mensonge.

Nous, nous considérons que ceux de l'IAFMV ont menti par omission.

Pour Machin, une rétention d'information ne constitue pas un mensonge. Son analyse fait ressortir que l'organisme avec qui nous avons signé un contrat à juste omis de nous communiquer des éléments informatifs. Ce qui, selon sa programmation, ne constitue pas en soit un mensonge avéré. Personnellement, je reste sur mon idée qu'ils nous ont menti. Le tout sera de savoir jusqu'à quel point.

Pour le reste, nous avons repris le fil normal de notre entraînement.

Nous grignotons moins sur nos loisirs pour aller à "la chasse au trésor".

Nous avons poursuivi notre entraînement au pilotage, les moyens de télécommunications n'ont plus de secret (du moins ceux du bord), et nous avons entrepris une formation sur les moyens de détection du vaisseau. Une fois de plus, cela fait énormément appel aux moyens informatiques et donc cela s'apparente cette fois encore à une sorte de jeu vidéo.

Aujourd'hui, nous avons eu notre premier contact avec l'extérieur. Une famille japonaise vivant la même expérience que nous, enfin peut-être pas tout à fait la même puisque nous avons des activités et disposons de renseignements non initialement prévus. Nous comprenons maintenant l'utilité de la connaissance de l'Universalis. Tout comme nous, ils maîtrisent parfaitement ce langage simple. Nous avons parfois eu recourt à … l'anglais pour certaines phases de notre conversation. Maintenant nous savons qu'à tout moment nous pouvons parler à quelqu'un d'autre, c'est réconfortant. Nos échanges verbaux ont duré près d'une heure. C'est beaucoup et peu à la fois. Beaucoup, car lorsqu'on ne connaît pas ses interlocuteurs ce n'est pas toujours évident de dialoguer. Peu, parce qu'une fois le dialogue établi nous étions intarissables les uns et les autres. Nous n'avons pas encore parlé de ce que nous avons découvert. Je pense nous aborderons cela peu à peu, car il est inutile de plonger des tiers dans l'angoisse uniquement sur des incertitudes.

100ème jour

Nous n'avons pas vu le temps passer depuis mes dernières notes. Les contacts avec d'autres "familles spatiales" de diverses nationalités se sont multipliés. Nous n'ayons pas de réels problème quant à la langue puisque tous emploient l'Universalis. Nous avons pu converser avec des familles francophones (canadienne, camerounaise, et même française) ; ce sont les contacts qui nous ont le plus fait chaud au cœur. Malgré notre maîtrise mutuelle de l'Universalis, l'emploi de notre langue maternelle est quand même plus aisé.

Certaines conversations, quoique non approfondies, nous laissent à penser que d'autres se sont aperçus qu'il y avait eu des non-dits quant à l'expérience en cours. Ceux qui nous laissé cette impression ne paraissaient pas en prendre ombrage.

Julien a progressé dans son exploration du système informatique du vaisseau. Son premier résultat a été de découvrir la liste de tous les indicatifs des participants à cette expérience : de Tera001 à Tera127, avec les compositions succinctes des dites familles. Ces informations n'étaient pas sur les mémoires bloquées. Il y aurait donc au moins 127 familles dans la même situation que nous. En compilant ces données avec mes relevés sur les contacts que nous avons déjà eus, j'en arrive aux conclusions et interrogations suivantes :

Si ce chiffre de 127 était d'actualité au moment du début de notre périple, tenant compte que tout lien a été coupé entre Machin et l'IAFMV, cela veut dire qu'il peut y en avoir plus !

Les indicatifs ont été attribués dans l'ordre croissant des débuts de simulation. Par exemple, nous avons l'indicatif Tera031, cela veut dire que nous sommes la 31ème famille a avoir entamé ce processus de test.

Si le raisonnement précédent s'avère exact, cela veut dire que nous pourrons avoir une meilleure visibilité sur nos activités futures grâce à ceux qui ont un numéro de "série" inférieur au nôtre. Cela nous permettra donc d'avoir une avance de quinze jours sur les activités dont Machin connaît l'existence. Sous réserve que les programmes antérieurs des autres participants soit strictement calqué sur le nôtre, Il faudra que nous nous enquérions de cette possible réalité auprès de nos correspondants.

Pourquoi nous avoir menti sur le nombre exact de participants ?

Machin s'est révélé être "honnête". Lorsqu'il nous avait indiqué, il y a quelque temps, qu'il ne disposait des informations sur les programmes à venir qu'avec un préavis de quinze jours, nous lui avions alors demandé de nous signaler dès qu'il aurait connaissance d'un événement concernant l'un d'entre nous. Il y a cinq jours, il nous a appris qu'il avait accès à l'information indiquant que dans dix jours ce serait mon anniversaire.

Notre formation sur les différents moyens du vaisseau touche à sa fin. L'ordinateur du bord nous l'a indiqué ce matin. Jusqu'à la fin du mois nous bénéficierons uniquement d'un rafraîchissement des connaissances sur ce que nous avons déjà appris. La partie la plus complètement abordée les jours prochains sera l'approfondissement d'Universalis. Les possibilité d'enrichissement sémantique par un dialogue entre les différentes familles et les ordinateurs de chaque simulateur.

Marina a enfin terminé son canevas, elle a rangé son œuvre précieusement. Comme il lui restait des fils de coton, elle a entrepris de réaliser un abécédaire des lettres employées dans la langue Universalis. Parallèlement, elle échange des informations avec d'autres correspondants, elle nous sert de porte-parole en quelque sorte.

Flo est dans une période cinéma, elle visionne les films disponibles dans la dvdthèque du bord.

Contrairement à mes craintes, Julien n'a pas fait le forcing pour savoir si je disposais d'autres livres inédits pour sa collection de livres favoris. Il a rangé ses jeux de construction. Par contre, il dévore toute la documentation informatique qu'il trouve sur le serveur multimédia du vaisseau. De ce point de vu, il a de quoi lire et il faut reconnaître que sur ce serveur, pourtant partie intégrante de Machin, il n'y a pas de limite visible quant au nombre d'informations accessibles.

De mon coté, j'ai fini mes trois livres et j'imite mon fils en scrutant le serveur multimédia du bord. Toutefois mon but est différent du sien. Je ne recherche pas des éléments de connaissances informatiques. Je recherche des informations sur… non je ne le dirais pas aujourd'hui, ce n'est qu'une vague idée qui me trotte dans la tête. Je préfère sérieusement approfondir mes réflexions auparavant.

101ème jour

Aujourd'hui, Marina a obtenu des renseignements intéressants lors de ces conversations avec d'autres expérimentateurs : Il y a une possibilité d'interconnecter les ordinateurs de certains vaisseaux entre eux. Ceci par l'intermédiaire des communications audio, qui transite en réalité sur des conduits numériques à très haut débit. Un participant indien a découvert qu'un programme permettant ceci se trouve implanté dans l'ordinateur de chaque camping-car spatial.

Nous avons réussi à entrer en contact avec l'informaticien qui a fait cette découverte. Julien a mis à profit ses recommandations. Après deux heures de travail acharné, Machin s'est interconnecté avec ses homologues. Ce lien informatique ne peut être maintenu en permanence, mais la vitesse de transfert entre les deux pôles est amplement satisfaisant. Il faudra certainement de nombreuses connections pour avoir accès à l'intégralité du programme établi et suivi par la première famille test.

De mon coté, en rapprochant les recherches que j'effectue sur le serveur multimédia et les informations glanées à droite et à gauche par ma douce et tendre, mes réflexions progressent. Dès que je serais suffisamment sûr de mes travaux et de ce qui en découle, je tenterais peut-être d'approcher des "collègues" (hommes ou femmes) pour comparer avec ceux QUI SAVENT.

110ème jour

Aujourd'hui c'est mon anniversaire, tous à bord (y compris Machin) me l'ont fêté, ainsi que bon nombre de familles dans la même phase de test que nous. Tout comme ma fille, il y a quelques temps, j'ai eu droit à une surprise dans le carton d'alimentation du jour. Cette fois encore, il s'agissait d'un DVD vidéo contenant des messages de parents ou d'amis restés en dehors de cette expérience.

En parlant de famille, plus le temps passe et plus nous constatons que notre famille s'agrandie. Les nouveaux membres sont ceux des gens qui, comme nous, se sont engagés dans cette aventure. C'est étonnant, nous nous connaissons depuis peu, uniquement par signal audio interposé, et pourtant nous avons tous l'impression d'être amis de longue date, voir même des parents. Pourtant il n'y a aucun lien filial réel entre nous, nous sommes de tous horizons, de toutes cultures, de toutes couleurs, de toutes confessions, etc. Cette constatation est peut-être le meilleur cadeau que je puisse avoir.

Notre langage commun a un peu évolué, avec les conseils de nos ordinateurs respectifs, toutes les familles de ce que l'on peut maintenant appeler un réseau se sont attelées à la tâche. Bien sûr cela n'avance pas très vite, il est nécessaire de trouver des termes qui conviennent à tous, tant du point de vue purement sémantique que de celui de la prononciation. En dix jours, nous avons donc réussi à nous mettre d'accord sur dix-sept nouveaux mots. Pour le moment nous ne souhaitons pas modifier les règles grammaticales, elles sont simples mais suffisante en l'état. Julien s'est mis à travailler avec sa mère pour participer à ces travaux. Je crois que c'est un bien, car il a réussi à faire le point sur la logique qui régit notre système informatique. Après avoir discuté avec d'autres férus d'informatiques, et avec des personnes plus intéressées par la langue Universalis et son devenir (dont fait partie Marina d'ailleurs), il semble qu'il ait réussi à établir un lien entre ces deux domaines. Selon lui, et d'autres d'ailleurs, la construction des programmes qui régissent nos simulateurs et les bases de l'Universalis découleraient d'un même schéma.

Quelles sont nos activités de formation actuelles ? En fait, maintenant nous nous formons mutuellement, au sein même de notre cellule familiale comme au sein du réseau des familles. Il est vrai que maintenant que nous connaissons les programmes initiaux d'activités avec quinze jours d'avance, nous avons progressivement rattrapé notre retard par rapport aux premières familles tests. Machin est presque au chômage, je dis presque car malgré tout nous lui demandons de corréler nos activités avec ce qui est réellement prévu dans ses mémoires, au fur et à mesure qu'elles sont débloquées. En général cela correspond, il y a parfois des petites différences dues au fait que les scientifiques de l'IAFMV ont tenu compte des particularités de chaque famille.

Cela fait presque quatre mois que nous sommes enfermés. Bien que nous ayons des emplois du temps relativement bien remplis, nous pensons de plus en plus à ceux qui nous attendent "dehors" : notre famille, nos amis, nos voisins. Quelque fois l'un d'entre nous est nostalgique ou n'a plus le moral. Nous nous épaulons mutuellement. Nous visionnons des vidéos personnelles, des photos numériques et des enregistrements. Cela ne règle pas toujours le problème, mais cela l'atténue. Par chance nous n'avons pas encore eu à faire face à une grosse déprime. Il faut dire que par le passé nous avons déjà vécu des situations d'isolement similaires, car nous avons fait à plusieurs reprises des voyages de quelques mois sur un simple voilier.

120ème jours

Ca y est, nous passons le cap des quatre mois. Plus que deux mois et nous seront enfin libres… Enfin, j'espère !

Plus le temps passe, plus nous avons envie de rencontrer physiquement nos amis des autres vaisseaux. Chaque jour amène son nouveau lot de correspondants. Les interconnections informatiques avec les nouveaux "arrivants" s'effectuent de plus en plus rapidement, il est vrai que la procédure est de mieux en mieux maîtrisée. Chaque nouvelle famille est presque interconnectée à son insu. Je dis presque car chaque nouvel arrivant fait l'objet dune offre préalable de la part d'un "parrain". Jusqu'à ce jour, aucune réponse négative n'a été enregistrée. Il s'avère que le nombre de "simulateurs spatiaux" s'élève maintenant à 147. Nous ne savons pas à combien cela s'arrêtera. Dans environ un mois nous "perdrons" des correspondants car les premiers arriveront à l'échéance de leur expérimentation. Souhaitons qu'ils arrivent à nous faire parvenir des renseignements de dernière minute avant que le contact ne soit rompu.

Il y a trois jours, Flo a réuni des vidéogrammes de différents simulateurs. Rapidement elle a constaté qu'il y avait des différences. Nous nous sommes mis à plusieurs pour visionner et revisionner ces films. D'autres ont fait la même chose "chez eux". Hier matin, nous avons eu des éléments de réponse par une famille allemande. Les images de bases sont les mêmes, mais sont de perspectives différentes. Un peu comme dans une course automobile, le circuit est le même pour tous, mais suivant où l'on est situé la vision est différente. J'ai suggéré d'effectuer une collecte complémentaire de vidéo, sur une plus grande échelle, afin d'essayer de cerner un peu mieux ce phénomène. La famille allemande a accepté de se charger de l'étude, elle dispose de moyens numériques personnels pour travailler sur ces images.

Nos loisirs ont beaucoup évolué, ils rejoignent de plus en plus l'instruction et les tests initialement prévus. Il ne s'agit pas de zèle pour mieux satisfaire nos "employeurs". Nous avons une soif de connaissance sur ce qui nous arrive, sur les non-dits et diverses "déformations d'informations" auxquels nous sommes confrontés.

Je peux maintenant parler de l'idée qui m'a longtemps effleuré l'esprit, car elle semble être corroborée par les réflexions d'autres. L'endroit dans lequel nous sommes isolés n'est pas un simple simulateur. L'hypothèse d'un réel vaisseau de l'espace se confirme de jour en jour. Certains, parmi les "cobayes" que nous sommes, ont eu accès à des renseignements techniques (par ordinateur de bord interposé) et ont pu faire certaines constatations de visu qui ne laisse maintenant pratiquement aucun doute. Ce qui est le plus étonnant dans cette affaire, c'est que personne ne fait montre d'une réelle inquiétude quant à notre situation. Chacun d'entre nous a pu éprouver la qualité et l'efficacité des moyens mis en œuvre par l'IAFMV. Peut-être avons-nous tous étés choisi en partie pour notre ouverture d'esprit. Une interrogation demeure encore : si nous sommes réellement dans des nefs spatiales, sommes-nous réellement dans l'espace ou sur une orbite terrestre ? Si nous sommes réellement dans l'espace, sommes-nous à proximité immédiate de la Terre ou loin d'elle ?

Inconsciemment, au sein de notre camping-car spatial (peut-on encore l'appeler ainsi ?), je crois que nous avons déjà compris que nous étions réellement dans l'espace sidéral. Cela ne semble affecter aucun de nous quatre. Mais j'extrapole, je me fie à ce que je sais (où crois savoir) des pensées et réactions de mes proches. Comme ils vont lire ces lignes dès que j'aurais terminé, il est évident que nous aborderons de vive voix cette hypothèse.

5ème mois

121ème jours

08h00 (heure de notre vaisseau)

Nous venons d'avoir les résultats de l'investigation de la famille allemande. Elle a travaillé rapidement et efficacement. Elle est entrée en contact avec une famille russe dont un des membres est astronome, puis avec d'autres dont certains membres étaient férus de mathématique. Leur conclusion collective est que nous sommes réellement dans l'espace, dans une zone non visible de la terre car non cartographiée dans toutes les banques de données multimédias consultées. Certains vaisseaux semble à "proximité" d'autres, vraisemblablement espacés de 20 à 26 heures lumières. Nous manquons encore d'éléments pour pouvoir affirmer que toutes les cellules spatiales en contact sont dans la même zone, mais cela est assez probable. Pour approfondir cette thèse, toutes les familles en liaison vont effectuer un entraînement simultané au pilotage. Les communications audio seront maintenues et étendues au maximum de correspondants possibles. Chaque ordinateur de bord a répondu favorablement à cette demande d'entraînement non prévu. Ils pourront donc s'interconnecter et calculer de concert les images apparaissant sur les écrans de chaque cabine de pilotage. Notre "ballet de l'espace" va débuter dans … 12 minutes, c'est Flo qui prend les commandes.

09h00

Notre test de pilotage simultané a été prématurément stoppé après 17 minutes.

Tera001 a fait savoir, à ceux qui étaient à proximité, que son ordinateur de bord venait d'avoir accès à l'intégralité de ses blocs mémoires. Il a signalé qu'il ne disposait que d'un court laps de temps pour dire ce qui venait de lui être communiqué. Les vaisseaux sont regroupés dans des zones de l'espace par groupe de cinquante. Nous sommes loin de la Terre. Tera001 a été interrompu au moment où il déclarait que son ordinateur lui annonçait un changement d'état imminent. Depuis Tera002 a signalé qu'il n'arrivait plus à entrer en contact avec 001.

10h00

Nous avons discuté de notre situation au sein de notre famille. Du fait des informations transmises par Tera001, notre expérience s'en est trouvée inutile, nous avons la réponse que nous cherchions. Nous avons bien assimilé le fait que nous ne soyons pas dans des simulateurs. En fait, je crois que nous y étions prêt inconsciemment. Cela ne nous a causé aucun choc psychologique. Nous sommes toutefois un peu inquiets sur l'évolution de la situation, sans exagération, mais inquiet tout de même. Qu'est-il advenu de Tera001 ?

Depuis 09h00, plus aucun contact n'a eu lieu entre les vaisseaux de la zone. Ce silence radio est volontaire. Je pense que, tout comme nous, la plupart de nos "collègues" veulent faire un point en interne, sans subir une quelconque influence de l'extérieur.

11h30

Toutes les familles dans notre portion d'espace sont interconnectées. C'est une nouveauté, jusqu'à présent les liaisons radio s'effectuaient par groupe de six à dix. Cette fois quarante-huit vaisseaux sont en ligne simultanément. Je précise bien vaisseaux car cette fois ce sont les ordinateurs de bord qui sont entrés en jeu, sans aucune intervention humaine. Il y a une dizaine de minutes que cela a commencé. Dans les secondes qui ont suivi, Machin nous a averti qu'il allait déconnecter son module vocal. Il affirme avoir besoin de toutes ses ressources en mémoire vive pour traiter les échanges qui vont s'effectuer. Depuis, notre compagnon électronique est silencieux. Le contrôle visuel de l'ordinateur est par contre toujours opérant, il indique que l'échange d'informations entre calculateurs s'effectue à des vitesses inimaginables. Des tétrabits sont échangés en un clin d'œil.

11h40

Le flux d'informations échangées s'est tari depuis deux ou trois minutes. Tera002 et Tera003 en ont profité pour procéder à une émission en radiodiffusion (ce qui n'avait jamais été possible jusqu'à présent) qui annonçait aux auditeurs qu'ils allaient rejoindre Tera001. Ils ont tenu à préciser qu'il ne s'agissait pas en réalité d'un changement d'état, terme vague prêtant à toutes les suppositions possibles ! Mais d'un changement d'espace. Selon eux tout va bien pour notre "éclaireur", il a juste besoin d'une petite assistance pour préparer notre changement d'espace à tous. Ce qui ne devrait pas tarder. Et pour clore leur message ils ont ajouté : ce n'est pas la fin d'une expérimentation mais le début d'une nouvelle expérience.

14h00

Machin s'est de nouveau mis à communiquer avec nous au moyen de son module audio, il y a associé les moyens multimédias du bord. Je ne vais pas ici reprendre l'intégralité de son ultime cours de formation, tant il y aurait à dire. Je vais essayer de résumer de la façon la plus complète notre situation.

Nous nous trouvons actuellement à 1247 années lumières de notre planète d'origine. Dans un espace intermédiaire ayant permis notre voyage à une vitesse inaccessible dans l'espace "normal". Nous sommes arrivés à destination, enfin presque car nous changerons de procédé de propulsion, et donc rejoindrons Tera001, 002 et 003 dans environ deux heures. Ces trois précurseurs sont actuellement dans le continuum normal, leurs ordinateurs de bord respectifs travaillent de concert pour calculer des coordonnées d'extraction pour chacun de nous. Ceci afin d'éviter des télescopages regrettables lorsque le changement d'état aura lieu. Actuellement les capacités mémoire (de masse) de Machin, ainsi que celles de tous ses homologues présents dans la zone, sont à quatre-vingt-dix pour cent de leur potentiel optimum. Les cent pour cent seront atteints quelques minutes après que nous aurons atteint notre destination finale. Actuellement, quarante-cinq familles sont recensées dans notre zone, non compris les trois qui viennent juste de nous précéder. Deux vaisseaux ont été perdus "corps et âmes" durant le voyage.

123ème jours

Ces deux derniers jours ont été si intenses que je n'ai pas trouvé le temps de compléter ce rapport. Nous avons quitté "l'hyperespace" avant-hier à l'heure prévue, nous avons émergé à proximité d'une planète. Machin a retrouvé l'intégralité de ses "facultés".

Maintenant nous connaissons tous les détails de notre voyage et de notre installation sur cette planète !

Hier, un engin automatique est arrivé avec les dernières nouvelles de la Terre. Il n'a mis que quatre jours pour effectuer le voyage, l'absence d'êtres humains ou d'animaux à bord a permis à cet appareil de voyager à une vitesse beaucoup plus élevée que la notre.

Maintenant nous savons pourquoi ce voyage et cette installation extra-terrestre !

Dans trois jours cinquante autres familles viendront nous rejoindre sur Terania, notre nouvelle planète-demeure. Puis cinq jour après il y en aura cinquante autres, et encore cinquante, et encore, et encore. Nous n'avons connaissance que de sept vagues de vaisseaux. Deux jours après l'arrivée de chaque convois, une nef automatique de grande taille déposera sur la planète les animaux familiers des familles expatriées.

Après ?


Dans quelques années, plusieurs d'entre nous ferons le voyage inverse, ils seront porteurs de notre Espoir à tous.
- L'espoir de retrouver sa planète natale.
- L'espoir de retrouver les siens.
- L'espoir que les Hommes aient compris la leçon, qu'ils aient surmonté l'épreuve, qu'ils ne soient pas tombés dans la déchéance la plus totale.
- Tout simplement l'espoir que les Hommes aient survécu.

FIN


Note de l'auteur
Si cette petite nouvelle vous a fait passer un agréable moment, si vous avez des suggestions ou des critiques, merci de me le faire savoir par mail.

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