Nature morte
de Éric Morin

Laurent avait les yeux grands ouverts, écarquillés d'émerveillement devant le spectacle féérique qui se déroulait devant lui. Une cascade majestueuse dévalait d'un promontoire rocheux. D’abord serpent aquatique, au corps luisant de reflets fugitifs, puis troupeau moutonnant blanchâtre qui se jetait à grand galop dans un lagon bouillonnant d'eau bleutée.

Il se laissait porter par les échos lointains des cris d'oiseaux provenant du cœur de la forêt dense qui entourait le point d'eau.

Des rochers, ceinturant le lagon comme des remparts contre l'assaut sournois de la végétation, laissaient apparaître ça et là leur "tête" chauve, polie comme des boules de billard et brillante d'humidité sous les rayons de lumière.

Quelques lézards affrontaient de mauvaise grâce les projections d'eau et se figeaient afin de profiter au mieux des flèches de chaleur qui perçaient à travers les feuillages.

La vue était encore plus magnifique en prenant de la hauteur, petite oasis de fraîcheur entourée de végétation luxuriante ; une impression de vertige lui leva le cœur. Une vapeur de gouttelettes en suspension, formait un nuage qui laissait apparaître le point d'eau comme une nébuleuse bleutée dans un espace de verdure...

- Laurent, tu es prêt ?
- Encore deux minutes maman !
- C'est toujours pareil le matin... as-tu fini ton petit-déjeuner ?
- Deux minutes s'il te plaît !
Maman se rapproche...
- Encore devant le mur écran ! Tu sais bien que le matin, ça te provoque des maux de tête et ça te fatigue encore plus ! tu n'es pas raisonnable...

Ses yeux accrochèrent le vaste écran, sa voix se fit plus douce et maternelle.
- C'était beau hein ?
- Oh oui ! soupira-t-il
Elle se ressaisit.
- Allez, dépêche-toi ! Nous allons encore être en retard chez le médecin !

Il se détourna avec regret de l’écran ; il posa sa cuillère et son bol dans l'évier et fila dans sa chambre pour s'habiller.

- Me voilà, Mman !
Elle le regardait de manière insistante.
- Qu'est ce qu'il y a ? demanda-t-il inquiet, sa voix était assourdie et déformée.
- Tu as encore mal mis ton masque, le filtre n'est pas juste devant ton nez... voilà, c'est fait !
- Tu sais bien qu'il commence à être un peu petit, Maman !
- Je sais surtout que tu veux t'acheter le dernier modèle Nike ! depuis que Julien t'a montré le sien, ça te démange hein ?
- Mais il est tellement beau, maman !
- Je sais, mais la marque et la beauté ne font pas le filtre efficace ! allez, c'est l'heure, on y va...

Elle enfila à son tour son masque à lampe faciale et ils sortirent dans l'obscurité et le froid.
De sombres particules flottaient lascivement dans l'air.
Tristes insectes mortels, irradiant dans les rayons de lumière froide, attendant un terrain d'atterrissage hypothétique, ou finissant leur course molle sur le sol rachitique, sombre et ravagé pour un bon nombre d’années !

Mais la maladie de Laurent et la visite chez le médecin ne pouvaient attendre le nombre d’années, si bon soit-il.

Elle referma la lourde porte de l'abri derrière eux...
Fin

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