L’hydrophorèse était une grande découverte
de Éric A.



Lorsque mon hydrospeed survola enfin « Hydroport Pagnol», tout en haut du Garlaban, le pilote nous annonça une température moyenne au sol de 20° pour un taux d’humidité de 96%. Midi venait de sonner à l’église d’Allauch et les sirènes se mirent elles aussi à résonner. Autrefois, je veux dire lorsque j’étais enfant, les sirènes installées en haut des bâtiments municipaux, des églises ou des casernes de pompiers, jouaient chaque premier mercredi du mois, toujours à midi pile, quelques mélodies que nous écoutions à peine. Lorsque nous étions entre deux villages, nous entendions les unes et les autres se répondre de manière si naturelle, si habituelle, que nous ne savions même pas ce à quoi chaque sonnerie correspondait…alertes au feu, à la pollution, à l’invasion par un élément extérieur, à un quelconque problème venu d’ailleurs, peu importe puisque cela sonnait, c’est que quelqu’un devait bien veiller, quelque part, forcément.
En passant devant la Chapelle de Notre-Dame-du-Château, je me rappelle de ce chemin sinueux d’où l’on jetait des petits cailloux en formulant un vœu. Chaque pierre qui restait blottie contre les autres, devait nous apporter bonheur et santé. Certains croyaient même que leurs amours seraient à tout jamais éternels, à l’abri de n’importe quelle catastrophe, si le gage était réussi.
L’hydrophorèse n’existait pas encore.
En arrivant au Conseil de Provence, dans les salons d’honneur de la petite mairie d’Allauch d’antan, les souvenirs m’assaillent de nouveau. Petit, j’étais venu par deux fois dans cet endroit luxueux qui, dans ma mémoire d’enfant, semblait dix fois plus spacieux. Au début des années 2000, mes parents s’étaient décider à se dire « oui », après une bonne vingtaine d’années de vie commune, et trois enfants, les concubins comme l’on disait à l’époque, s’étaient enfin trouvés assez mûrs pour officialiser la chose. Le maire d’alors les avaient unis de manière fort sympathique, comme s’ils avaient été des enfants du pays, ce qui était pourtant loin d’être le cas. En arrivant dans la région Marseillaise pour le travail, ils avaient tout de suite été séduits par la situation privilégiée d’Allauch, un village Provençal qui avait su conserver son identité, à deux pas de la deuxième plus grande ville de France, encore plus près des collines formidablement décrites par Pagnol et de ses 5000 hectares de verdure, préservés et encore vierges de toute construction. Bien sûr, en cinquante ans les paysages avaient bien changés, les anciens greniers à blé de Marseille avaient peu à peu laissés place à des maisons, à des lotissements, à des faubourgs entiers, à des quartiers de Château-Gombert, de Plan-de-Cuques ou d’Allauch, devenus pour le coup la « banlieue » la plus agréable du coin. A l’époque, on disait à qui voulait bien l’entendre, que ce petit coin de paradis ne deviendrait jamais l’un des quartiers de Marseille, que les collines garderaient leur aspect authentique, que les soldats du feu veilleraient de longs mois chaque été pour circonscrire d’éventuels incendies, que les promoteurs immobiliers seraient toujours maintenus à l’écart de la zone, eux qui avaient déjà défiguré le littoral et qui lorgnaient désormais vers les hauteurs.
Qui aurait alors bien pu se douter que l’hydrophorèse allait tout chambouler, tout détruire, tout couler ?
Les catastrophes, qu’elles soient naturelles ou humaines, s’enchaînaient à un rythme fou chaque soir à la télévision. Lorsqu’on devait souffler un peu, on partait le week-end respirer le grand air vers La Treille, la Sainte-Baume ou le Taoumé, le dépaysement était garanti, la « réoxygénisation » assurée. Depuis la table d’orientation de la place des Moulins, on repérait facilement la majestueuse Notre-Dame-de-la-Garde qui dominait Marseille et ses environs, on plongeait notre regard dans la mer Méditerranée, on oscillait la tête du Port de l’Estaque jusqu’au Cap Canaille sans se soucier d’autre chose que du plaisir des yeux. Le vent dans les cheveux, le soleil éblouissant, les reflets lointains tout autour des îles… tous ces petits instants de bonheur, hors du temps, sont maintenant bien loin, enfouis dans les mémoires des témoins de l’époque dont je fais heureusement partie.
Le Président du Conseil, un ancien scientifique comme moi, m’accueille à bras ouverts, me félicite pour mes travaux de recherche, et me dit tout l’honneur que lui procure ma venue, après tant d’années. Je suis alors plutôt heureux d’être « le fils de », même si depuis bien longtemps j’ai appris à décoder les paroles des politiques. Je sens que ma présence ne plait pas à l’assistance toute entière, pourtant le portrait de ma mère figure encore tout en haut de l’autel, bien au-dessus de la photo des élus du 20e siècle. Pensez-donc, un Prix Nobel de Chimie, ça ne courait tout de même pas les rues de la commune, ni de l’agglomération, ni même de la région, ni même du Pays.
La photo avait été prise en 2012, l’année où nous avions accueilli les Jeux Olympiques en France, les derniers forcément. Juste après la finale de football qui s’était déroulée au mythique Stade Vélodrome, où j’avais assisté avec mon père, médusé, à la victoire du Ghana sur le Bangladesh, la région Marseillaise toute entière s’était mobilisée pour fêter « sa » scientifique de l’année, son prix Nobel, son héroïne, la bienfaitrice, la salvatrice de tous les maux de la Terre… les journaux de l’époque ne tarissaient ni d’éloges ni de compliments envers le Professeur Pauline Thuday. Je me souviens de son émotion à la télévision, lors de la remise du Prix à Stockholm, de son sourire comblé lors de la cérémonie Nationale qui se tenait dans sa petite ville, de toutes ces embrassades et félicitations venues du monde entier, nous étions tous sur un nuage, une vague de bonheur incommensurable, le temps où l’hydrophorèse autorisait tant d’espoir.
Cette deuxième fois dans les Salons d’Honneur d’Allauch, je m’en souviens comme si c’était hier : les discours tous plus élogieux les uns que les autres, les crépitements des flashes des journalistes, tous ces scientifiques et ces politiques qui ne parlaient que d’elle, qui ne juraient que par elle. C’était pourtant il y a bien longtemps, bien avant le « H.T. Day ».
Au début de cette formidable aventure, ma mère était simplement maître de conférences de l’Université de Marseille-Saint Jérôme, une enseignante-chercheur spécialisée et reconnue en RAMAN, cette ancienne technique de spectrométrie à mille lieues de l’hydrotimétrie moderne. Moi même, ingénieur hydro-physico-chimico-technicien de formation, éminent spécialiste de toutes les nouvelles technologies découvertes depuis, conseiller auprès de la plupart des Chambres d’Experts Hydrauliques du monde entier, je ne comprends toujours pas aujourd’hui comment ce petit bout de femme, décrite comme énergique et volontaire, tomba un jour presque par hasard sur ce qui devait bouleverser notre avenir, à tous. Mystère de la recherche scientifique qui a toujours demandé à ses auteurs beaucoup d’apprentissages, de savoirs multiples, d’expériences et de contre-expériences, de remises à zéro en remises en question, de lectures de publications en comparaisons de travaux…pour que survienne un jour, parfois avec de la chance, souvent par preuve de talent et de persévérance, une invention phénoménale, le truc génial, l’avancée qui propulsera toute l’humanité vers des lendemains meilleurs. L’hydrophorèse sortie en 2010 d’un petit labo de recherches marseillais d’une dizaine d’âmes, autant dire de pratiquement nulle part, s’annonçait comme le grand progrès du 21e siècle, dommage !
D’après les vieux CD-Roms des archives, ma mère avait eu vent comme beaucoup de scientifiques, de l’histoire de ce farfelu pseudo-chercheur qui avait « prouvé » (en trafiquant les résultats des tests) que l’eau avait une mémoire. Pour simplifier, il avait démontré qu’une molécule d’eau était assez « intelligente » pour analyser la matière du corps immergé, et qu’elle était tout aussi capable de reconnaître cette forme par la suite. A cette époque, ma mère planchait avec ses étudiants du DESS Formulation sur des problèmes d’hydrodésulfuration, un procédé de raffinage qui utilise de l’hydrogène pour désulfurer essences et gazoles. Depuis bien longtemps des moteurs à eau fonctionnaient ça et là, encore plus depuis les récentes crises pétrolières, d’autant que la fin prévisible des ressources terrestres n’augurait rien de bon. Sur le principe de l’électrophorèse, qu’elle étudia pendant plusieurs mois, toute seule dans son coin sans jamais demander l’avis à un quelconque spécialiste, ma mère mettait au point patiemment les bases de l’hydrophorèse : un procédé révolutionnaire qui permettrait de déplacer de l’eau sous un champ électromagnétique spécial, d’un endroit vers un autre, sans condition de limites, atmosphériques ou autres. Les applications seraient a priori nombreuses, elle se doutait que les convoitises le seraient encore plus. Pourtant, elle continua à travailler, encore et encore, sur ce qui au début n’était qu’un projet fou. Dix ans auparavant, alors que nos astronautes, cosmonautes et spationautes se relayaient gentiment au-dessus de nos têtes, dans une future hypothétique station orbitale où l’on pourrait même aller passer ses vacances plus tard, à condition d’en avoir les moyens, la sonde envoyée sur Mars nous renvoya enfin quelques photos et surtout une foule d’informations de la plus haute importance pour toute la communauté scientifique. Les cratères sur la surface de la Planète Rouge dévoilaient enfin tous leurs secrets, on avait trouvé des traces de vie, on analysait chaque creux, chaque bosse, chaque paramètre géologique. Les robots commençaient à prélever des carottes de glace, donc d’eau, de l’hydrogène et de l’oxygène qui devraient nous être utiles pour nous déplacer, pour respirer, bref pour nous installer là-bas et peut-être encore plus loin, ailleurs.
Sur Terre, les ouragans, les cyclones, les tornades, les sécheresses faisaient chaque saison toujours plus de victimes, les uns manquant cruellement d’eau alors que tant d’autres tentaient de combattre les crues, même dans les régions autrefois tempérées. On nous expliquait sans cesse que les déserts d’Afrique ou d’Arabie avançaient inexorablement, on nous rabâchait aussi que toutes les rivières Européennes retrouvaient peu à peu le lit que les hommes avaient détourné pour pousser leur urbanisation à l’extrême. Quand un petit Ethiopien mourrait de soif, un Hongrois périssait emporté par le ruisseau près duquel il jouait. Cette planète semblait si harmonieuse par endroits, que l’on ne pouvait admettre le malheur de tous ces gens. On avait bien inventé des pompes et des dessaleurs d’eau de mer pour les pays du tiers-monde, érigé puis rehaussé des digues un peu partout, mais cela ne suffisait pas, ne suffisait plus. Le procédé enfin au point, ma mère avait déposé son brevet afin que cette invention reste dans de bonnes mains, quoi qu’il advienne. Les premiers essais en condition réelles, c’est à dire hors laboratoire, se sont révélés tout de suite assez exceptionnels, l’hydrophorèse connaissait enfin son heure de gloire. Le premier capteur installé de manière quasi secrète du côté du Sri Lanka, absorba le trop-plein d’eau déversé par la mousson en une fraction de secondes, et le déversa au goutte-à-goutte en plein Sahel. La technique était miraculeuse, les perspectives illimitées. En quelques semaines, la planète fut couverte de ses appareils, assez inesthétiques mais bigrement efficaces, tous les pays jouaient à fond la carte de la solidarité, de l’alter mondialisme, pour la première fois peut-être.
L’hydrophorèse permettait enfin d’avoir une atmosphère régulièrement humide, de contrer tous ces cataclysmes qu’on leur avait pourtant définis comme incontournables, à tort, durant des décennies et des décennies. L’hydrophorèse, et toutes les techniques qui allaient suivre, seraient la panacée pour tous, sans aucun doute.
Les récoltes s’harmonisaient, le commerce devenait vraiment équitable, tous se trouvaient logés à la même enseigne, chaque pays endiguait misère et pauvreté à son rythme, en fonction du retard précédent, le tourisme et le sport étaient universellement fédérateurs. Les pays Africains et Asiatiques rivalisaient même au foot avec les Européens et les Américains, c’est dire !
Avec sa formidable découverte, le professeur Thuday devint naturellement le plus convoité des chercheurs, la plus aimée des femmes, la meilleure des mères, la plus riche aussi.
Nous étions alors fin 2012, ma mère recevait son Nobel de Chimie, mon père s’occupait seul des contrats de la « Hydro THUDAY Corp », nous étions des enfants heureux à Allauch, entre mer et collines.
L’année suivante, tout s’est dégradé.
Sans rien dire à ma mère, mon père a vendu à prix d’or la HTC à des industriels américains, pour qui l’idée de faire « descendre » de l’eau de Mars semblait aussi judicieuse que fructueuse. De « l’eau de Mars » en bouteilles, cela semblait débile et pourtant, les consommateurs se sont rués dessus comme des morts de soif. Finie l’eau de source, des Pyrénées ou des Alpes, ils étaient tous devenus « fous de l’eau de là-haut, plus pure, plus claire, meilleure » comme disaient les slogans. La station spatiale n’accueillait toujours aucun visiteur, la NASA l’avait alors équipée d’un de ces capteurs qui servait de relais à grand débit, une sorte d’hydroduc qui reliait les deux planètes, sans contrainte et sans limite. On pompait sur Mars, ça passait par Mir, ça retombait dans leurs usines d’embouteillages !
Les stations d’eau classiques étaient fermées les unes après les autres puisque plus aucun terrien ne semblait vouloir boire de l’eau du robinet. Des magasins entiers de bouteilles poussaient un peu partout à un rythme effréné, l’omniprésence d’HTC s’étalait sur les vitrines, les autobus, les maillots de sport, la cadence était infernale, la Planète Rouge arriverait-elle à fournir indéfiniment, arriverait-elle à suivre tout simplement ?
En quelques mois, notre vie à nous aussi avait bien changé, mes parents s’étaient séparés, ma mère nous envoya nous ressourcer quelques temps dans les Pyrénées, là où l’on pouvait encore trouver de l’eau du Montcalm en bidon de 5 litres, sous le manteau ou en franchissant à pied la frontière Andorrane. Loin de la folie consommatrice des hommes des villes, et proche de la nature que nous n’aurions jamais voulu cesser de côtoyer. Ma mère est retournée sur Marseille, consciente qu’elle devrait pour longtemps se justifier, assumer seule ses responsabilités jusqu’à la fin de ses jours. Je ne savais pas alors, sur ce quai de la gare de Foix, qu’il s’agissait de la dernière fois que je la voyais. Nous étions à la veille du « H.T. Day », je ne pouvais pas m’en douter non plus.
Le lendemain donc, le 13 septembre 2013, un problème est survenu à 12h00 GMT, à midi pile, sans qu’aucune sirène ne signale le moindre danger, sans qu’aucune alarme ne nous prévienne de ce qui se passait. Un filon de glace, certainement plus volumineux que les autres bien que non détecté, s’engouffra dans le système à la vitesse de la lumière et se fracassa en plein milieu de l’Océan Atlantique, emportant avec lui la station spatiale et tous ses occupants. Cette méga météorite de glace, puisée au plus profond de Mars, aurait dû être filtrée, modifiée, liquéfiée, au lieu de cela elle se transforma en une gigantesque arme destructrice, une bombe inédite d’un autre temps. En quelques minutes, les océans débordèrent dans tous les sens occasionnant des raz-de-marée un peu partout, des vagues de cent mètres de haut pulvérisèrent tout sur leur passage, les tsunamis ravagèrent une à une toutes les villes côtières, toutes les plaines furent dévastées, des millions de victimes n’eurent pas le temps de se protéger. Tout le système de la « HTC » implosa d’un coup, finissant de raser dans un bang assourdissant toutes les cités construites à moins de 100 mètres d’altitude. Les survivants du « H.T. Day », ceux des hauteurs, se souviendront longtemps de ce chaos indescriptible. Mes sœurs et moi avons appris la catastrophique nouvelle par nos voisins ariégeois, ma mère fut engloutie avec ses regrets et ses tubes à essai, mon père a certainement dû souffrir aux Antilles, je l’espère en tout cas…
Peu à peu, la vie a repris, presque comme avant, on a bien été obligé de construire sur les montagnes, sur tous les sommets de la planète composée à l’heure actuelle de 95% d’eau. Les techniques ont évolué, on a enfin appris du passé, on a construit des hydrospeeds pour voyager, on s’est habitué à l’humidité ambiante, on a planté des hydroports sur toutes les collines…
Depuis ces Calanques d’Allauch, je n’aperçois plus qu’une seule île au large, celle de Notre-Dame-de-la-Garde qui a remplacé le Château d’If dans nos repères visuels. Le marégraphe sur l’ancienne Corniche, qui servait depuis 1897 à fixer le niveau Zéro de la mer, et donc par conséquent toute altitude sur la planète, n’est plus aujourd’hui accessible qu’aux plongeurs sous-marins du NGP (Nivellement Général de la Provence). Chaque année, à la date anniversaire du « H.T. Day », ils sont des dizaines à descendre participer à la cérémonie commémorative à l’endroit même où le repère fondamental avait été fixé. Ce repère, en platine iridié, étalon à partir duquel étaient établis tous les nivellements français, n’est plus visible qu’en prenant la galerie sous-marine aménagée dans le temps pour éviter les mouvements de houle. On vient maintenant y déposer des gerbes d’algues comme sur un sanctuaire, pour ne pas oublier, pour que les générations futures se souviennent, pour qu’elles ne recommencent pas les mêmes erreurs…
Aujourd’hui encore, lorsque je vais à Grenoble-les-Bains, à Clermont-Ferrand-sur-Mer ou à Aurillac- plage, je tente encore et toujours d’expliquer aux gens la motivation uniquement scientifique d’une grande chercheuse. Mes travaux durant ces trente dernières années de recherche sont autant de preuves à mettre au crédit du professeur Pauline Thuday.
Son idée fonctionnait de manière terriblement efficace !
Ma mère était une dame bien, l’hydrophorèse une grande découverte, malheureusement pour elles, la bêtise des hommes était, autrefois, universelle.

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