Les couleurs de la vie
d'Éric Morin

La salle d'attente était petite et tristement colorée, sans fenêtre ; les tentures accrochées au mur, garnies de signes et de sigles cabalistiques, transpiraient une atmosphère étrange, lourde, propre au silence et à la réflexion.

Cette ambiance était exagérée par les lumières tamisées jaunâtres que dispensait l'éclairage indirect, et par une forte odeur d’encens ; forte, mais non entêtante. Une musique aux teintes haloweeniques était doucement déversée de minuscules haut-parleurs cachés derrière les ficus placés de part et d'autres des quatre fauteuils d’osiers qui semblaient ceinturés la salle.

Au milieu du cercle délimité par les fauteuils, trônait une petite table sur laquelle s’étalaient quelques revues du cru : "Autre part", "Demain", "Esprit devin", "Pourquoi ?"…

Un bruit de parquet qui craque ; la vieille poignée, à la dorure patinée par les serrements de main, tourne lentement et la porte s'entrouvre avec des gémissements de gonds.
- Vous êtes Roméo et Juliette ?
- Oui… Vous êtes Jean-patrick ?
- Tout à fait… Le voyant qui voit pour vous et ressent avec vous ! Si vous voulez vous donner la peine d'entrer…

Jean-patrick était vêtu d’une robe aux teintes indiennes, son crâne rasé soulignait ses grands yeux sombres mais perçants, qui semblaient chercher à plonger au cœur de l’âme de ses "invités".
Un gros médaillon doré, représentant l’astre solaire, brillait de mille feux au bout d’une chaîne qui se lovait autour de son cou.

Il courba légèrement le dos d'un geste affable et les invita à pénétrer dans son bureau. Le parquet craquait sinistrement, le bureau était plus intimiste que la salle d’attente.

Une mise en scène plus harmonieuse et relaxante ; la musique en sourdine s’écoulait en flots discrets de mélodies New Age, les tentures étaient plus "heureuses", une fenêtre ouverte sur l'extérieur laissait pénétrer un soleil qui se dispersait en mille rayons au passage d'un rideau en dentelle représentant le système solaire et ses principales planètes…
Jean-Patrick leur présenta deux fauteuils de velours rouge situés face au bureau de chêne foncé, sur lequel trônait un astrolabe miniature et une vieille lunette astronomique… des décors.
- Je vous en prie !
Roméo et Juliette s'enfoncèrent timidement dans les confortables fauteuils.

Derrière le fauteuil de Jean-patrick, une petite commode sur laquelle brûlaient trois bougies d’encens ; au-dessus, un portrait accroché au mur présentait un vieil homme en position de lotus devant un temple.
Probablement le souvenir d’un voyage initiatique.

Jean-patrick les invita à parler d’un léger signe de la main.

Roméo et Juliette se regardèrent en s'interrogeant du regard, ils se retournèrent vers Jean-patrick et Juliette commença d'une voie incertaine.
- Voilà… nous traversons une période difficile, nous sommes ensemble depuis 10 ans et nous avons aujourd'hui l'impression de ne plus nous retrouver comme avant, de ne plus nous découvrir, de nous ennuyer un peu quoi ! … Nous nous accrochons de plus en plus souvent pour des futilités… ça devient insupportable…
- Le travail ?
- Ça va pour tous les deux ! nous gagnons honnêtement notre vie, le problème n’est pas là.
- Des enfants ?
- Oui, Kévin, il a neuf ans… Il est un peu têtu, mais ça va…
- L'amour ?
- Ça pourrait être mieux !
- Le sexe ?
- La routine quoi… Mais le désir s'enfuit…
- En quoi puis-je vous aider ?
- Nous voulons savoir où va notre couple.
- Nous avons tout essayé : le cinéma, les restaurants en tête-à-tête, les ballades automnales au bord des lacs, les week-ends en couple au bord de la mer, les croisières en méditerranée.. tout ce qui aurait pu nous distraire et recréer cette complicité… mais l'ennui est trop grand… notre relation est terne ! alors, nous voilà…
- Bien ! je vois, je vais vous éclairer la voie sacrée et vous guider vers la lumière, avez-vous apporté la photo de votre couple à vos débuts, comme je vous l’avais demandé au téléphone ?
- La voilà !
- Bien ! Donnons-nous la main quelques instants et concentrons-nous sur cette image, miroir de votre intimité, pour en dégager les auras positives de votre avenir.
Les mains de Jean-patrick étaient chaudes et douces, ils firent la chaîne quelques minutes et il reposa ensuite ces deux mains sur la photo

Il ferma les yeux, grande concentration, 1 minute s’écoula…

Le silence se fit pesant et l’atmosphère lourde, on entendait les fins craquements des bougies d’encens qui se consumaient… 2 minutes… 5 minutes…

Roméo et Juliette s’agitèrent et commencèrent à ressentir un sentiment d’impatience et de gêne.

Ils se regardent étonnés… Juliette s'approcha du bureau… Jean-patrick respirait à peine, les yeux fermés sur son univers intérieur…
- Hé ! M. Jean-patrick ? chuchota-t-elle…
- Tu crois qu'il dort ?
- Mais non !
- Bah, il ne répond pas !
- Attends, il est très concentré là.
- D'accord…
5 minutes passèrent encore.
- Cette fois, je te dis qu'il s'est endormi…
Elle s'approcha de Jean-patrick et… ses yeux s'ouvrirent brutalement, elle sursauta.

Jean-patrick prit une inspiration et parla d’une voix lente et affaiblie.
- Mon voyage au plus profond de vos plexus solaires est terminé… J'ai exploré au plus près les racines de votre couple et, votre intimité s'est ouverte à moi.
Le Gardien du Destin m’a parlé, et sa voix était empreinte d’une gaieté sincère… Le Grand Ordonnateur va bientôt vous envoyer un signe.
- D'accord… mais qu’est-ce que ça veut dire ?
- Je ne peux pas vous en dire plus, l’Avenir est trouble et troublant, et le livre de ses Écritures est constitué de paragraphes parfois très nébuleux.
Je sais qu'un événement va redonner des auras colorées à votre couple… Je vous le promets, votre visite ne fut pas vaine, vous allez retrouver cette union que vous désirez tant…
- Vous nous redonnez espoir ?
- Mais je le sens, et je suis l’Espoir ! Soyez sereins maintenant !

Il glissa discrètement une carte à ses clients sur laquelle figurait le règlement de ses honoraires…
- Merci M. Jean-patrick, vous nous avez redonné Espoir en notre couple !

Ils échangèrent un regard complice et repartirent main dans la main, le pas léger et les visages radieux…
Ils montèrent dans la voiture après s'être embrassés comme aux meilleurs jours,
Roméo mis en route, le moral teinté de renouveau par cette visite et déboîta rapidement sur l'avenue… Ils étaient tous les deux dans leurs pensées… Que va-t-il se passer ? Quel signe du destin ?

Juliette souriait béatement en regardant par la vitre… Des enfants sortaient de l’école et elle ressentait leur vitalité, leur joie, leur insouciance.
Elle se rappelait cette enfant à la queue-de-cheval qui adorait échanger des billes avec les garçons à la sortie des classes, une "agate" contre cinq "terre" !
Peut-être le font-ils à nouveau ?

Roméo ne vit pas le feu passer au rouge et s’engouffra à pleine vitesse dans le carrefour.

Un camion-citerne, arrivant de leur droite, se trouva brusquement sur leur trajectoire.
Roméo freina… Mais la petite voiture était à pleine vitesse, elle glissa sur la chaussée humide.
Le choc fut violent ; la voiture s’encastra sous le camion-citerne.

Les secours arrivèrent trois minutes plus tard, les gendarmes interrogeaient le chauffeur et les pompiers désincarcéraient les corps à coups de pinces et de scie.

Après bien des efforts, ils purent enfin sortir les corps, ils étaient inertes.
- En voilà deux qui sont morts ensemble, belle mort si l'on peut dire !
- Que leur est-il arrivé ?
- Ils se sont mangé un camion !
- Un camion de quoi ?
- De peinture !
Le pompier se tourna vers le camion sur lequel le slogan brillait de mille couleurs :
"La peinture AVI, la peinture qui colorie la vie".
Fin

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