La chaleur de l’argent
de Éric Morin

Le froid soleil hivernal se cachait lentement derrière les toits, les tuiles rougissaient d’éclat sous ce bain de lumière aux rayons arasant ; l'air du soir était vif et sec, et la météo annonçait une belle semaine de février.

L'anticyclone du Groenland venait prendre ses quartiers dans un ciel bleu nébuleux, et Denise s'en réjouissait d'avance. Ses vieilles douleurs, compagnes exigeantes, lui déchiraient malignement le dos lorsque l'air se faisait trop humide.

Elle était sur le pas de sa porte et regardait son petit jardinet envahi par l'herbe rapace poussée à la bravoure par la récente douceur du temps et les incessantes dernières pluies.

Malgré son grand âge, elle saura convaincre ses genoux usés, de fréquenter à nouveau la terre dés le printemps, afin de remettre un peu d'ordre dans cette nature rebelle.

Elle faisait demi-tour pour rentrer, lorsqu'elle eut le souffle coupé par un brusque coup dans le dos ; sous la violence, elle fut propulsée à travers sa minuscule cuisine et atterri au centre de la salle à manger, unique grande pièce de la maisonnette. Trébuchant sur son vieux tapis marocain, elle tomba, sa tête heurta le vieux poêle en céramique de ses parents... elle s'évanouit.

Elle s'éveilla sur le lit, René était penché sur elle et tenait à la main un gant qui exhalait une forte odeur de synthol. Il avait les larmes aux yeux…

Tout à coup, le visage de René disparut et fut remplacé par une cagoule percée de deux trous d'où émergeaient deux yeux clairs aux pupilles moqueuses.
- Ça va mieux mémé ? bon, il va falloir se lever maintenant !

Elle eut un mouvement de surprise en découvrant cette vision.

Un homme assez fort, vêtu d'un cuir noir, ouvert sur un T-shirt imprimé d'un "no fun" rouge criard. Elle ne voyait pas entièrement l'homme, mais aperçut un morceau de jean.
- Allez, debout maintenant !

L'homme la tira par le bras pour la lever du lit ; ses yeux scintillèrent de mille petits feux follets et sa tête résonna de coups de gong dont les échos semblaient se prolonger jusqu'au fait de son crâne à la chevelure grise éparse.
Ses genoux fléchirent, elle retomba sur le lit et s'évanouit à nouveau.

Il faisait sombre lorsqu'elle s'éveilla, il faisait froid, elle entendait des claquements secs et des voix énervées...

Elle se remit debout péniblement et tituba au centre de la petite pièce en se tenant au vieux poêle à charbon.

Elle vit René assis sur une chaise, droit, les mains attachées derrière le dossier ; les cheveux collés et en désordre, sa bouche était en sang, son dentier s’était sans doute cassé sous les coups répétés, son nez et sa joue gauche n’étaient que plaies.

À côté de lui, un deuxième homme, également masqué, en veston de jean, le menaçait d’un gros manche de pioche.

L'homme au cuir tourna la tête et aperçut Denise.
Il la tira violemment jusqu'à une chaise et la fit s'asseoir.
Il lui attacha les bras derrière le dossier, mais ne la bâillonna pas...
- Bien, maintenant que t'es réveillée ; toi tu vas peut-être pouvoir nous dire ou sont vos économies.

Denise tremblait, sa tête la faisait terriblement souffrir.
- Nous n'avons pas d'économie, regardez comment nous vivons, nous sommes vieux, seuls et notre maison est si petite…
Sa tête était vraiment douloureuse.
- Je sais ! je sais ! vous dites tous ça.
Il la frappa violemment d'une paire de gifles.
- Et ça, c'est mon anti-amnésique à cinq branches, tu vois mémé ! alors ou il est votre putain de fric ? des vieux comme vous ça ne va pas à la banque, alors ? il est ou ton magot margot ?
- Je vous jure que nous n'avons rien, vous pouvez fouiller partout...
- Bah c'est ce qu'on va faire, jeunette ! d'accord Jack, tu me fous la baraque à l'envers, mais on repart pas sans le fric.

Les armoires furent violemment vidées, le linge dispersé, les tiroirs saccagés, la vaisselle brisée, la télé massacrée, le lit dévasté, le matelas déchiré, les portraits photos assassinés, le canapé découpé... après une heure de fureur, Jack s'assit près du vieux poêle en céramique et repris son souffle
- Rien ! à part 150 balles dans leur porte-monnaie.
- Putain de merde, cherche encore !

L'homme en cuir se tourna vers Denise, le visage haineux ; il lui hurlait au visage, mais sa petite tête n'en pouvait plus, la chute et les évanouissements successifs la tiraient à nouveau vers un profond et doux précipice comateux… elle s'évanouit.

Devant l'état de Denise, René se remuait hystériquement sur sa chaise, il laissait échapper des "Mmmmm" aiguës et rageurs à travers ses lèvres tuméfiées et ses gencives qui le faisaient souffrir au diable. Il la regardait à terre, ses yeux exorbités roulaient comme des billes.
Jack se pencha sur Denise et l'examina.
- Elle respire encore, elle doit être évanouie !
- OK, porte la sur le lit !

Il se tourna vers René.
- Alors on se décide pépé, il se fait tard et elle est mal en point ta jeunette !
D'un geste du menton, René lui désignait le poêle...
- t'as froid ?
René fit non de la tête
- Ah ! C’est pour sauver ta jeunette ?
René acquiesça.
- Ok, je suis bon prince ; d'ailleurs il caille ici et la nuit risque d'être longue... bon, Jack t'allume le poêle, j'ai vu un seau de charbon là-bas !
Et la fouille de la petite maison reprit ; l'homme en cuir criait, Jack giflait encore et encore, René saignait et était incapable de prononcer une phrase, son dentier cassé lui blessait les gencives et le faisait atrocement souffrir, Denise se réfugiait au plus profond du labyrinthe de son coma.

La nuit s'avança à pas de charge, la lune se cachait derrière les nuages timides pour ne pas voir ce triste spectacle, on entendait le vrombissement puissant du poêle qui hurlait à fond de tirage comme pour réchauffer les âmes de ses pauvres maîtres maltraités par ces Anges de l'Enfer vêtus de cuir et de jean.

Les réverbères achevèrent leur tour de garde et les lueurs de l'Aube pointaient leurs rayons lumineux à l'horizon rosâtre.

Les deux hommes sortirent de la petite maison, Jack remonta son col en jean.
- Je crois qu'il n'y a plus rien à faire... on y a été un peu fort sur ce coup-là ! ils ont l'air bien mal en point ?
- Coriaces les vieux, cette fois ci ! Mais je suis sûr qu'ils avaient un magot. Christine m'a dit que le pépé touchait quand même une bonne retraite d’ancien cheminot. Ils ne vont jamais à la poste ou à la banque porter d'argent ; alors il faut bien que ce putain de fric soit quelque part chez eux !

Une légère brise froide déposa un morceau de papier partiellement brûlé sur ses Santiags impeccablement cirées.
- Il tirait vachement fort leur poêle, j'en ai mouillé ma chemise... tiens !

Il se pencha pour ôter le petit papier noirci ; au fur et à mesure qu’il se penchait, on distinguait mieux les couleurs initiales du morceau.

Il se releva, blêmit, et tendit le papier à Jack.

Aux endroits non brûlés, le papier avait une couleur bleutée, le portant à ses yeux, Jack vit la tête de Pascal esquissée un sourire. Regardant stupidement le reste de billet, il comprit pourquoi le poêle tirait si fort.
Fin

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