Songe d'une nuit d'été
d'Enki le brave



Le songe d’une nuit d’été ; Brise nocturne soufflant sur ton front. Allongée sur l’herbe encore tiède, l’éclat des étoiles parsemant le ciel se reflète dans tes yeux. Tu les regardes. Je me demande à quoi tu peux bien penser ; à hier, à aujourd’hui ? Sûrement pas à demain. Tu sembles sereine, paisible. Les branches du saule qui te surplombe peuvent lire sur ton visage un sourire. Peut-être pense-tu à nous, à lui, à vous ? Le temps semble s’être arrêté. On s’est connus il y a des siècles, je t’aime depuis des millénaires. Une larme coule sur ma joue droite. Tu sais, une de ces larmes qui furent bien trop nombreuses ce 13 février au soir. Tu as tellement changé et tu es pourtant tellement la même. Je te croise. Une fin d’après-midi de septembre, au détour d’un hasard, au retour d’une coïncidence. Mon cœur implose à deux reprises. La première lorsque nos regards se recroisent après tant d’années ; la deuxième lorsque nos larmes se mettent à couler au même instant. Pas un mot, rien. Juste tes yeux, juste les miens. Nos mains se cherchent, se frôlent puis se serrent. Plus rien n’existent autour de nous. Bien sur, il t’attend ; le moteur de votre voiture doit certainement tourner. Et puis, peut-être s’inquiète-t-il ? Il ne faut pas deux heures pour aller chercher un sirop contre la toux dans une pharmacie. Tu ressortiras avec des kleenex. Je ressortirai avec toi.
Je retire mon vieux pull-over beige en cachemire et le pose sur ta poitrine. L’air se rafraîchit sensiblement. Le brasier déclaré depuis six heures nous consume toujours. Tu tournes enfin la tête et tu me regardes. Ton sourire s’étend à l’infini. Le ciel doit certainement me jalouser d’être aussi près d’une aussi belle étoile. Nous sommes sur cette colline depuis quelques heures, et les rares mots que nous avons échangés raisonnent encore dans ma tête.

Moi : « Lui ? »
Elle : « Joël…Elle ? »
Moi : « Malory… »
Elle : « Depuis quand ? »
Lui : « Un siècle…et nous ? »
Elle : « Une éternité ! »


Joël a dû prévenir les secours. Peut-être a-t-il demander à la pharmacienne si elle avait vu une cliente d’environ trente ans, blonde, 1 mètre 70, venu acheté du sirop.

La pharmacienne : « Oui, absolument : Ils étaient là il y a environ vingt minutes. Vous les avez loupé de peu. »
Lui : « Comment ça, eux ? »
La pharmacienne : « Et bien, la dame et son mari, voyons ! Un charmant couple d’ailleurs. »

Mes lèvres se posèrent sur les tiennes. La brûlure fut douce. Tu te redressas et dis :

« Je reste avec toi jusqu’à l’aube. »
« Je prie pour que le soleil ait une panne de réveil demain matin »

Tu souris, soupires et poses ta tête sur mon épaule. Ta voix me transcende toujours autant.

« Que va-tu lui dire ? »
« Rien… Que veux tu que je lui dise. Que je suis folle amoureuse depuis des années et que ce n’est pas de lui. Non, je ne lui dirai rien car il n’y à rien à dire. De toute façon il ne me posera pas de question. »

Je pris ton visage entre mes mains et reposai mes lèvres sur les tiennes. Deux étoiles filantes déchirèrent la nuit. Nos corps se retrouvèrent, nos âmes devinrent sœurs. Lorsque l’horizon fut visible, tu te leva et, me tournant le dos, tu dis :

« Je nous laisse, si tu le veux bien, un an de réflexion. » puis, te retournant, le sourire et les yeux scintillant de larmes, tu poursuivis :

« Un an, sur une éternité, ce n’est rien … »

Je me levai et te regardai descendre la colline. Tu t’éloignait, mon pull-over sur les épaules.

« A dans un an, devant la pharmacie !!! » lui criais-je le plus fort possible.



La pluie battait fort contre la vitre de ma 206. Il était presque vingt heures et toujours pas de Caroline à l’horizon. Cette année me parut aussi longue qu’une décennie. J’avais quitté Malory il y deux mois. Le monde s’était écroulé autour d’elle. Pas un mot, pas une seule explication. J’étais un véritable lâche ; J’avais le visage blême et le reflet que je voyais de moi dans le rétroviseur était flippant. Le contour de mes yeux était cendré. Les pommettes saillantes, les joues creusées, mes traits puaient. Je ne pensais plus. J’attendais, voilà tout. Les rues étaient désertes et il aurait fallu être fou ou amoureux pour venir se faire rincer devant cette pharmacie. Une pluie orageuse. C’est passager paraît-il. Une silhouette apparue au loin devant moi. Un téméraire progressait lentement vers la pharmacie. Ce n’était pas ma Caroline et le pauvre damné devait être trempé jusqu’aux os Je fis fonctionner mes balais d’essuie-glace afin de mieux le distinguer. Pas après pas, moi qui me croyais embourber dans une tortueuse mélancolie, je vis apparaître un naufragé du Styx. Il était l’incarnation même du désespoir. Le pardessus élimé, le visage émacié, la douleur le parcourait. Il semblait porter quelque chose entre les bras. La pluie battait de plus belle. Le ciel se déchaîner. Etait-ce de bonne ou de mauvaise augure ? Je sentais mon ventre se nouer. L’homme s’immobilisa à quelques mètres de la 206. Il leva la tête et regarda vers le ciel .Il ferma les yeux et hurla du plus profond de son être. Malgré les tonnes d’eau qui s’abattaient sur lui, je pouvais distinguer qu’il pleurait. Quel désespoir pouvait frapper autant un homme. Il baissa les yeux et regarda droit en ma direction. Il s’effondra, mit les genoux au sol. Devant tant de désarroi, je sortis de ma voiture et sauta sur ce pauvre trentenaire totalement abattu par l’existence.

Moi : Je peux vous aider, Monsieur ?
Lui : Pour moi vous ne pouvez plus rien….
Moi : Ne dites pas ça, allez, relevez-vous !

Je le pris par le bras et tentai de le relever. Il était effondré. C’est alors que je vis ce qu’il tenait si fort entre ses bras. Un nourrisson de quelques mois gigotait, emmitouflé dans un pull. Il me dit :

Lui : C’est une fille…sa mère est morte en la mettant au monde…
Je pris l’enfant dans les bras et reconnu le pull-over. C’était un pull de cachemire beige.



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